SCENE III
MICHEL, CERDIC, PEUPLE entourant Ce i die.
CEKDic. Oui, mes amis, c'est une ère d'indépendance et de gloire qui commence pour la patvie!... mais, plus de proscription, plus de massacre... rappelez-vous que la révolution doit être clémente comme elle est grande et juste... Citoyens, la flotte anglaise bloque notre port... des puissances se coalisent contre nous... Insensés, qui croient pouvoir quelque cho.-ic devant la liberté qui se lève... Citoyens, avant sept heures je serai mort, ou le port de Brest sera débloqué, je vous le jure... on le verra de cette fenêtre.
CMS DU PEUPLE. Vive le capitaine !
CERDIC. Merci , mille fois merci , mes amis, de votre amitié... de votre dévouement... reportez-le sur la patrie; pour moi , je n'oublierai pas que vous m'avez rendu mon uniforme , qui m'avait été arraché par les nobles; que c'est le peuple qui m'a mis à la main une épée à la place d'une chaîne... {Nouveaux cris.) IYlais je m'attendais à voir ici le représentant... je n'y suis venu que pour cela.
JEAN. Citoyen Cerdic, le représentant vous prie de l'attendre... il ne peut tarder à revenir... ses fonctions le retiennent encore.-.
CERDIC. J'attendrai...
Tout le monde sort.
TOUS. Vive le commandant !
BoaaaoooocaaooacoBooaoBaQaaaoaBaawaBaaooB SCENE IV.
CERDIC, seul.
Ah ! ce courage et cette tranquillité que je feins devant eux sont bien loin de mon cœur... Je ne suis revenu que pour le représentant , ai-je dit... ce n'est pas pour lui que je reviens... je reviens pour la revoir eî me venger !... pour elle et pour un autre... je ne veux plus vivre après avoir été trahi... mais je ne veux pas mourir sans l'avoir regardée une dernière fois, elle qui fut si coupable et que j'ai tant aimée!... c'est pour cela que j'ai épargné mon sang, qui coulera ce soir, j'espère... car elle est coupable... oh! oui... et t>i Marianne ne
LOFFICIEU BLEl
rétait pas, ne serait-elle pas ici déjà à nus pieds, et me demandant grâce...
M.m.mne est entrée pendant ces derniers mots.
CERDIC, MARIANNE.
Marianne , à ses pieds. Elle y est!... ceiidic. Marianne!...
mviuvnne. Quand vos ordres me condamnaient, j'ai voulu être entendue...
CERDic. Vous le voulez, madame; eh bien! soit, ce sera un droit de plus pour moi de vous fuir...
MARIANNE. O mon Dieu ! moi, qui étais si ferme tout-à-1'heure , je me sens tremblante et troublée...
CERDic. Vous aviez compté sans votre conscience , madame. . .
Marianne. Ah! je ne fus pas coupable !
CERDIC. Pas coupable!...
Marianne. Je ne fus qu'imprudente...
mon excuse sera dans mes aveux... et ma franchise les fera tous sans restriction : Cet homme , dont vous fûtes si jaloux , je le rencontrai avant de vous connaître; jeune, noble, de cœur surtout, le premier il m'adressa des paroles de tendresse ; je ne vous dirai pas qu'elles ne m'avaient point émue... et quelle autre à ma place eût été complètement insensible à tant de qualités, à tant de dévouement surtout? Je ne chercherai en rien ici , dussiez-vous m'en blâmer , à diminuer le mérite de l'homme auquel je vous ai préféré...
CERDIC. Auquel vous m'avez préféré...
toujours?...
Marianne. Ah! celui que j'avais repoussé quand j'étais libre, pouvais-je l'accueillir quand j'étais engagée envers vous, quand j'étais épouse, quand j'étais mère?. . .
CERDIC , lui montrant la buîle. Ce don de votre main, c'est une preuve de vos rigueurs, n'est-ce pas?
Marianne. Ah ! ce fut là ma faute, sans doute ; mais lorsqu'il s'engagea dans la marine pour aller chercher la mort, je me trouvai trop cruelle de lui refuser cette marque d'estime en échange du sacrifice de sa vie; et je pensai qu'il m'était permis de lui donner cette boîte , dont la seule vue excitait votre colère.
CERDIC. Et à laquelle vos croyances attribuaient la vertu de lui sauver la vie.
Marianne. Pourquoi pas0... puisque sa vie n'était pas pour moi!... et maintenant
voilà tout mon crime!., l'aveu en était contenu dans mes lettres que vous avez renvoyées sans les lire... je ne me croyais pas si coupable , je l'avoue, que votre colère m'a faite ; mais l'eussé-je été cent fois plus, ah! je vous le jure, Cerdic , mon désespoir, mes larmes, nies souffrances de deux années, mes inquiétudes sur votre sort, mon repentir déchirant m'auraient acquis encore des droits à votre indulgence, à votre pitié ; Cerdic , regardez-moi , c'est moi que vous avez tant aimée , c'est moi dont vous avez étudié autrefois les moindres désirs pour les satisfaire , dont vous avez épié les plus légères douleurs pour les guérir; c'est moi que vous laissez expirante à vos pieds, sans me tendre la main.. . moi, la mère de votre enfant , et encore digne de ce titre... moi, qui en appelle à votre amour, ou, si vous n'en avez plus, à votre humanité... moi, qui ai peut-être droit de réclamer justice , et qui ne vous demande que clémence...
Cerdic. Oh! relevez-vous, relevez-vous, Marianne, je ne vous en veux pas, voyezvous!... Je vous ai tant aimée!... vous m'avez rendu si heureux... autrefois... je crois à votre sinsérité, qui me touche!.. Je suis plus calme ! Mais il y a une pensée, une pensée fatale qui est entre nous!... entre nous , et qui ne nous laissera jamais réunir.
MARIANNE. Et quelle pensée , grand Dieu?...
CERDIC. Cette pensée... cette pensée!...
C'est que la préférence est pour lui, et que je n'ai pour moi que la fidélité!... Cette pensée... c'est que c'est à un de ces nobles insolens, qui m'ont abreuvé d'affronts toute ma vie , que votre penchant involontaire me sacrifie !... Lorsque enfin, après d'incroyables efforts, ma gloire... oui, ma gloire, je puis le dire, eut arraché au roi un brevet de capitaine de vaisseau, qui me fit le supérieur de ces insolens officiers, pas un ne voulut m'obéir, ils brisèrent leurs épées, et aimèrent mieux sur mon bord la prison que le service!... Affront sanglant, irrémissible!... Oui, grâce à ces misérables gentilshommes , je ne pus prendre mon rang dans aucune bataille qui porte un nom !... Grâce à eux, Cerdic n'était plus qu'un corsaire breton, et ne pouvait devenir un amiral fiançais... Grâce à eux, l'histoire m'était à jamais fermée!... Et quand, pour oublier tant de maux, je m'étais réfugié dans votre amour, dans notre bonheur, il a fallu encore que je retrouvasse un de ces hommes entre vous et moi, il a fallu qu'on me les préférât. . . partout !
et que cette horrible pensée empoisonnât à jamais l'avenir de gloire et de régénération qui s'ouvre à moi maintenant !... Oh! non, laissez-moi, laissez-moi, Marianne ! . . . Je ne vous en veux point, je vous pardonne! c'est la fatalité qui a tout fait!... Mais, voyez-vous, c'est lui que vous me rappelez ; c'est lui queje repousse en vous ; c'est à lui que je conseille de fuir en vous disant de vous éloigner.
MARIVNXE. Eh bien! non, tant d'injustice, tant de cruauté me révoltent à mon tour ; je chercherais en vain à vous fléchir, je le vois , la haine a tant de charmes pour vous... que, pour nourrir la vôtre, vous me calomniez de vos suppositions, vous inventez dans mon cœur une passion coupable afin de pouvoir la flétrir. Eh bien! puisque dans ce jour où tout vous est rendu, seule, je ne puis retrouver votre estime, qui m'appartient encore, je ne prends plus conseil que de mon désespoir ; vous me condamnez à mort , j'exécuterai l'arrêt de votre haine*.
Elle fait quelques pas.
CERDIC. La haine!... Ah ! j'en suis bien las pourtant I... Oh! j'ai bien besoin, je le sens, de tendresse et de bonheur. Oh ! je n'y puis résister!... peut-être est-ce faiblesse , peut-être aveuglement, mais malgré moi tu recouvres ton empire, malgré moi mon amour renaît dans ce cœur, je ne me souviens plus de mes sermensde colère et de haine. Tiens, me voilà à toi, reprends-moi, je suis ton bien, je suis ton esclave.
MARIANNE, se jetant clans ses bras. Ah ! Cerdic!...
CERDIC. Oui, je t'aime, je le sens... nous sommes réunis pour la vie...
MARIANNE. Cerdic, mon époux! j'ai retrouvé le père de mon enfant, sa tendresse, sa confiance queje n'ai jamais trahie, etque je ne trahirai jamais!
CERDIC. Oh .'oui, je te crois, j'ai tant besoin de te croire!., c'est que, vois-tu, si je rencontrais encore cet homme près de toi, si son regard pouvait me jeter un doute sur ton amour. . . oh ! alors il n'y aurait plus de freins assez sacrés au monde pour contenir ma fureur... il n'y aurait plus de crimes assez grands pour l'assouvir... Tiens, ce matin seulement, quand je l'ai revu dans cette prison... mais on allait l'assassiner... je me suis levé pour le défendre! il ne me restait plus que cette vengeance... Oh! si c'était un méprisable libertin comme les autres, il ne me semblerait pas dangereux cet homme. . . dont le nom ne peut sortir de
* Marianne, Cerdic.
mes lèvres, car il me semble qu'il les brûlerait !
m\kianne. On vient!..
CERDIC. C'est le représentant... Nous avons à causer ensemble — sur l'expédition de ce soir.
MARIANNE. Encore des périls!...
CERDIC. Oh ! ne crains rien, Marianne ! Ce matin, j'étais décidé à y mourir, maintenant j'y défendrai des jours qui t'appartiennent.
MARIANNE. Au revoir, Cerdic. . . je compte sur ta confiance.
CERDIC. Comme moi sur ton serment , n'est-ce pas?...
* Marianne sort.