‹ ThéâtreChapitre 672 sur 846 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Les Mêmes , JULES.

SANNOIS , d'un ton dégagé. Salut au chevalier Jules de Yaudray!....

JULES, lut tendant machinalement la main. Bonjour, marquis de Sannois... messieurs!...

SANNOIS. Si j'ai bonne mémoire, vous êtes des nôtres cette nuit... je crois avoir entendu prononcer votre nom par notre aimable duchesse.

JULES. Voici son invitation.

SANNOIS. Et vous vous garderez bien d'y manquer?

JULES. Je ne sais...

SANNOIS , avec étonnement. Vous ne savez?...

JULES. Je vois peut-être cet hôtel pour la dernière fois.

SANNOIS. En voilà bien d'une autre!...

la volonté de la duchesse serait-elle pour quelque chose dans cette résolution ?

JULES. Non... Rita me voit saus répugnance, comme sans plaisir.

SANNOIS. Alors, pourquoi la fuyezvous ?

JULES, avec douleur. Pourquoi? c'est que... pour un amour comme le mien, l'indifférence est cent fois plus cruelle que la haine.

SANNOIS, à part, à ses amis. Que vous disais-je? Pauvre chevalier!... incurable ! {Haut.) Allons, cher ami... c'est trop tôt se désespérer... Qui sait? peut-être abandonnez-vous la partie au moment de la gagner... Les femmes sont tellement capricieuses!.. Votre inexorable est peut-être à la veille de s'humaniser pour vous... Enfin, peut-être...

JULES. Eh bien, achevez, monsieur le marquis... que voulez- vous dire?

sannois. Par principe, autant que par prudence, je crois peu à la vertu des femmes. A mon sens, leur réputation dépend presque uniquement du plus ou du

moius de discrétion de leurs adorateurs... c'est au point qu'en voyant un brillant mousquetaire de service à la porte du régent , ou un grand seigneur au petit lever, on pourrait dire, sans trop les offenser : voilà peut-être la réputation de Mm0 la marquise qui monte la garde ; ou bien la vertu de M1"0 la baronne qui fait la révérence à son altesse royale.

JULES. Assez, monsieur de Sannois, assez... Un tel langage...

Sannois. Tout le monde ici vous le tiendra comme moi, et si vous aviez encore pour vous conseiller à ma place votre frère aîné, le brillant Henri de Vaudray...

JULES Henri! mon frère... quel souvenir m'avez -vous rappelé?... et dans quel moment?

sannois. C'est un noble etbravegentilhomine, quechacun de nous doit se glorifier de choisir pour modèle... N'est- il pas vrai, messieurs?... Celui-là ne se serait jamais laissé prendre aux pièges dorés de notre belle Espagnole... Cavalier accompli, au langage séducteur, irrésistible... enfin, digne élève de Richelieu, déjà il commençait à égaler, à surpasser son maître ; chaque jour voyait augmenter la liste de ses conquêtes, lorsque je ne sais quelle fatale destinée l'a entraîné loin de nous, loin de la France.

JULES. Dites plutôt, monsieur, qu'un Dieu lutélaire, jaloux de l'honneur de notre famille, l'a fait rougir tout-à-coup de lui-même, de sa jeunesse inactive : il a préféré alors aux délices de la cour l'Océan et ses tempêtes ; le pont d'une frégate à un boudoir; au misérable plaisir de tromper une femme, celui de conduire des hommes à la victoire... Ah! c'est alors, messieurs, qu'il fallait se glorifier delechoisir pour modèle! et moi qui l'aimais tant, moi qui avais juré avec lui que nos deux existences seraient à jamais inséparables... Lorsquej'ai voulu le suivre, j'ai été retenu parles larmes de ma mère... elle tremblait de voir partir à la fois ses deux enfans... je me suis arraché des bras de mon frère pour rester auprès d'elle... et depuis, j'ai paru à mon tour au milieu de cette cour de Versailles , pour y prendre , grâce aux rigueurs de la duchesse, ce désespoir, ce dégoût mortel de la vie, que rien ne peut vaincre, rien, pas même la tendresse d'une mère, pas même le souvenir d'un frère et l'espérance de le revoir!

SANNOIS. Mais, encore une fois, chevalier, c'est du délire, c'est de la folie. Que diable ! nous ne sommes plus au temps des Amadis... je vous en conjure, soyez de

fi

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votre siècle. . . Une coquette vous'dédaigne, oubliez-la, et vengez-vous par quelque bonne perfidie.

jules. IMe venger! ah! monsieur, me venger d'une femme!... et d'une femme que je regarde, quoi que vous en disiez , comme la plus vertueuse en même temps qu'elle est la plus belle de toutes... Ali ! brisons là-dessus... car je ne pourrais davantage vous entendre parler avec cette légèreté de la duchesse de San-Felice, de celle à qui je serais honoré de faire accepter aujourd'hui et mon nom et ma main.

SANNOIS. Vraiment? c'est à ce point-là?

(J part.) Au fait, il est bon à faire un mari, et voilà tout... c'est un homme perdu!... {Haut.) Je n'insiste pas, mon cher ami ; et comme j'aperçois votre inhumaine qui se dirige de ce côté...

JULES. Rita !...

Mouvement de tous les seigneurs.

SANNOIS. Je veux du moins vous servir en ami, en vous ménageant un tète-à-tète. .

JULES. Oui, de grâce, laissez-moi, il faut que je lui parle.

SANNOIS. A votre aise! Messieurs, qui m'aime me suive! nous avons encore une heure avant le premier coup d'archet...

je vais la passer au cabaret le plus joyeusement possible.

tous. Au cabaret!

Ils sortent par le fond. Rita rentre par la porte à la droite du public.

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