RITA, LE SOLITAIRE
Rita redescend doucement auprès du jeune homme
LE SOLITAIRE , après avoir promené autour de lui des regards étonnés. Que m'est-il donc arrivé?... oh! ma tète! ma pauvre tête!... (Réfléchissant.) J'ai beau interroger mes souvenirs, je n'y trouve plus rien... rien!.. Ah ! seulement, une femme au milieu d'un grand danger... et cette femme... c'était elle, oui, j'en suis sûr, c'était bien elle, et maintenant...
rita, se montrant. Maintenant, cette femme que vous avez sauvée est devant vous, monsieur, et vous remercie...
LE SOLITAIRE, ai'cc un cri d'étonnemenl et de joie. La voilà!... oui, je me rappelle maintenant... toutes mes idées me reviennent à la fois.... Des misérables qui en voulaient à vos jours ou à votre liberté ; et moi, que le hasard... un hasard bien heureux avait amené là... je vous ai arrachée de leurs mains c'est le plus beau
jour de ma vie! oh! oui, certes! le plus beau...
rita , tremblante. Monsieur, vous êtes blessé, et cet évanouissement, dont vous sortez à peine, me fait trembler.
le solitaire. Ah! rassurez- vous, madame— cette faiblesse, c'est l'émotion
qui l'a causée... ma blessure est légère
rassurez-vous... laissez-moi vous dire combien je suis heureux! Il est donc vrai ! vous êtes là... je vous vois, vous, madame!., il me semble que je rêve encore...
ou que je n'ai plus toute ma raison
(Avec désespoir.) Ah ! que ne suis-je mort en vous défendant !
RITA, avec effroi et surprise
MAGASIN THEATRAL Mort,
vous : »
LE SOLITAIRE. Oui, mourir en laissant pour dernier adieu à l'existence une action que vous appelez généreuse, et à vous, madame, un souvenir peut-être — que pouvais je désirer de plus , moi , si malheureux ?
UITA, noce compassion. Malheureux!
LE solitaire. Abandonné, seul au monde. . .
rita, très-émue. Seul !...
le solitaire. Avec des pensées qui
me tuent avec un amour dévorant
au cœur.
rita , l'interrompant vivement. Arrêtez , monsieur... je ne vous demande pas vos secrets... et, je le vois, parler sur ce sujet vous fait mal. ..
le solitaire. Vous avez raison, je me tais... je dois me taire... car si je vous révélais le secret de mes chagrins, votre voix deviendrait sévère, vous me retireriez jusqu'à l'expression de votre pitié...
rita. Je ne crois pas...
le solitaire. Vous n'avez jamais été malheureuse , vous !
rita. Jamais malheureuse ! qui vous l'a dit ?
LE solitaire , avec exaltation. Vous aussi'.... la douleur n'épargne personne! Et se peut-il que vous, douée de tout ce qui peut donner ou conquérir le bonheur?...
rita , effrayée. Oh ! ne parlez pas de moi, mais de vous plutôt, monsieur, de vous seul, et puisque vous voulez bien vous confier à une étrangère...
LE solitaire. Une étangère!.-. oh!
non, madame... Vous m'avez pris en pitié, vous voudriez pouvoir me consoler, vous êtes faite pourmecomprendre : vous n'êtes donc plus une étrangère pour moi !...
Il l'attire doucement par la main *ers le banc sur lequel il est assis.
rita, à part. Allons, il faut bien l'entendre... c'est le seul moyen de calmer son agitation; et puis, malgré moi, je suis bien curieuse de savoir...
Elle s'assied auprès de lui.
le solitaire. Ma vie a été bien courte si je ia mesure par les événemens : né pauvre et obscur, j'avais grandi dans cette idée, dans cet espoir que l'obscurité me serait une égide contreles orages du monde. Second fils d'un gentilhomme breton , je fus dès le berceau destiné à l'état ecclésiastique. Cette carrière , soit par l'habitude d entendre dire qu'elle serait la mienne,
soit par la vocation qui m'y appelait peutêtre, répondait à mes espérances d'un bonheur tranquille, et pourtant, quand vint le moment qui devait me séparer du inonde, malgré moi j'hésitai, et, cette hésitation ayant été mise sur le compte de la tiédeur, mes supérieurs décidèrent que je suais soumis à un autre noviciat. Il y avait des instans où sans joie et sans douleur , avec résignation, j'attendais .. Mais il y en avait aussi où je reculais épouvanté comme devant un abîme; c'était un pressentiment sans doute; et j'espérais qu'enfin une inspiration me viendrait de Dieu, qui me dirait : Fuis ! ou : Reste! Obéissant et calme j'aurais reçu ces ordres; et, je m'en souviensbien, au fond du cœur, j'aurais mieux aimé que le ciel me dît de rester. Ainsi je vivais depuis plusieurs années dans le monastère de Kandem...
RITA, à elle-même. Le monastère de Kandem ! ..
LE SOLITAIRE. Quand, il y a quelques mois, une prise d'habit eut lieu dans le couvent!... Parmi les nobles spectateurs que la cérémonie avait attirés dans notre sainte retraite, se trouvait une femme, ange par la grâce et la beauté... Je ne saurais vous peindre la révolution qui, à sa vue, s'opéra dans tout mon être... Ce fut comme si mon cœur eût brisé la poitrine qui ne pouvait plus le contenir... ce fut dans le premier moment un chose douce et cruelle à la fois... Mon ame s'élançait au-devant de la sienne; puis une fièvrev un délire!... Lorsque je n'eus plus devant les yeux cette apparition qui me charmait et me brûlait, lorsque je pus voir clair en moi-même, un effroi indicible me saisit : J'avais invoqué le ciel, lui demandant un conseil et de la force pour le suivre, et je comprenais que le ciel, en réponse à ma prière, m'envoyait cette femme pour renverser toutes mes résolutions... J'étais bien à plaindre, n'estce pas? (Rita troublée ne répond pas.) Vous ne m 'écoutez plus, madame...
rita. Oh ! si , je vous écoute!... Continuez, continuez...
LE solitaire. Je ci us que Dieu luimême avait parlé! A dater de ce jour, tous ceux qui l'avaient précédé s'effacèrent de ma mémoire comme indignes de l'occuper; tous ceux qui le suivirent ne furent pleins que de son image... Je vivais de souvenirs... Je me livrais en insensé à ce sentiment étrange; et bientôt le séjour du cloître me devint insupportable; ces murs que naguère je voyais sans crainte, me firent horreur; une seule pensée m'animait, un seul espoir faisait battre mon cœur : me rapprocher
UITA L'ESPAGNOLE.
de celle qui m'avait révélé l'existence; car déjà je ne pouvais plus prononcer des voeux où lame n'eût été pour rien, qu'elle désavouait avec amertume, avec violence; en jurant de nie consacrer à Dieu, j'eusse commis un sacrilège... 1 ne nuit dune, oubliant tout, et les ordre* de ma famille, et les espérances île ma jeunesse, et peut-être la volonté du ciel, n'écoutant que cette voix qui m'appelait vers elle, je; m'enfuis du couvent.
iuta. O ciel ! et c'est à cause de celte femme?
LE SOLITAIRE. Oui, pour elle, pour elle seule... Après ma fuite du cloître, j'errai long-temps à l'aventure-^, et jugez démon ivresse, je la revis enfin... elle habitait cette partie de la Bretagne...
rua. Ali !...
LE solitaire. C'est alors que je vins me fixer dans les ruines abandonnées de Roatven... où je veux finir mes jours... heureux de l'avoir revue, de respirer l'air qu'elle respire... là se boni i nt mes vœux... car il est là, pour toujours, dans ce cœur flétri par le désespoir... et bientôt, je l'espère, et mon amour et le secret de son nom auront avec moi un refuge dans la tombe.
RIT A, émue. Que dites-vous? quelle affreuse pensée !
LE SOLITAIRE. Aujourd'hui ou demain, qu'importe? D'ailleurs mon instant suprême ne sera pas sans joie, s'il m'est permis de mourir les yeux fixés sur ses traits adorés, sur ce portrait qui est là, sur mon cœur , qui ne le quitte pas... ( // y parle ta main, et, ne l'y trouvant plus, il s écrie avec effroi: ) Ah ! mon Dieu !.. .
rita, se levant. Quel effroi! qu'avezvous?...
LE solitaire. Je ne le trouve plus...
Ce portrait... perdu!... mon seul trésor, perdu!... J'y songe maintenant, dans la lutte qu'il m'a fallu soutenir contre vos ravisseurs , il sera sans doute tombé de mon sein...
rita. Il se peut... en effet... que vous ayez raison...
LE solitaire. Par pitié, 01 donnez des recherches... envoyez un de vos gens sur le lieu de l'attaque... C'est la seule récompense que je demande pour vous avoir sauvée...
RITA. Oui, j'enverrai... on cherchera...
moi-même s'il le faut... Oh! nous retrouverons l'objet de vos regrets... il vous sera rendu.
le solitaire. Et jugez vous-même combien ce portrait doit m'ètre précieux... c'est moi , moi-même qui, revenant aux
premières études de mon enfance, rassemblant tous mes souvenirs, inspiré surtout par mon amour, suis parvenu à retracer cette image! et je l'ai perdue! Ah ! vous me comprenez, vous avez pitié de moi , n'est-ce pas ?
rita. Ayez < -pou et confiance en moi!
LE SOLITAIRE. Eli ! si moi seul j'avais à souffrir de cette perte, ce serait peu encore... Mais elle, madame la duchesse...
elle ! Il se peut que, par la découverte de ce portrait, elle soit compromise aux yeux du monde... s'il tombait entre des mains indiscrètes... Ah ! cette idée est trop affreuse... je ne puis la supporter, et malgré ma blessure, je cours moi-même...
Oui, dussé-je tomber mort en le retrouvant, il le faut...
Il se lève et fait en eliaucelant quelques pas vers la grille.
RITA, s,èlançant après lui, et lui montrant le portrait en détournant les yeux-. Monsieur, pardonnez-moi de vous avoir tant fait souffrir...
LE solitaire. Et que m'importent mes souffrances?... j'ai retrouvé mon bien, mon trésor, ma vie... Ce portrait, vous l'avez- vu peut-être?... Dites, dites...
l'avez-vous vu?...
rita. Oui.
le solitaire. Et vous êtes là, près de moi, et il y a dans vos regards de la douceur et de la compassion...
RITA. Olli.
le solitaire. Et pas un mot de mépris ou de colère ne sort de votre bouche!
rita. Non.
le solitaire. Quoi ! madame la duchesse, vous savez... et vous ne me chassez !...
RITA. Non.
le solitaire. Ah !... je suis trop heureux !
rita. Silence ! monsieur, pour vous, pour vous-même, je le veux; oui, je me
suis chargée de veiller sur vos jours
c'est mon droit, c'est mon devoir de vous ordonner le silence!
LE SOLITAIRE , lui baisant les mains.
J'obéis!...
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