RITA, LE SOLITAIRE
rita. Ce mystère que je te cachais, le
voici... Tu m'as dit souvent : L'obscurité de mou nom, et celte solitude de la tour de Roatven, m'est devenue odieuse, insupportable... eh hien! pour toi, plus de solitude, plus d'obscurité; à toi une fortune
immense, un titre noble, éclatant.
Cet homme dont Perez vient de m'annoncer l'arrivée, c'est un prêtre!
LE SOLITAIRE. Lu prêtre!
rita. Et je viens de tout faire préparer dans la chapelle peur un mariage.
le SOLITAIRE. Un mariage!
RITA. On n'attend plus que les fiancés... Mais tu ne devines donc pas?... C'est nous, toi et moi, qui sommes les fiances ; c'est ma main que je viens te proposer.
le solitaire. Votre main, madame.
ritv. Ainsi laisse là cet habit lugubre, qui ne doit plus être le tien... laisse ici tout ton passé triste et malheureux, pour l'élancer avec moi vers un avenir plein d'éclat et de glone... Eh bien! tu ne me réponds pas? D'où vient qu'une nouvelle de bonheur, que mes paroles d'amour te trouvent muet et glacé?..- Monsieur, je ne puis vous comprendre ; au nom du ciel,
répondez-moi.
LE SOLITAIRE, froidemeni,en présentant la main a Rita, et en la conduisant vers un siège. Que madame la duchesse veuille Lien s asseoir... et me prêter toute son attention-
rita, stupéfaite. Mais, est-ce bien toi qui me parles?... ce langage, ce ton, auquel tu n'as pas accoutumé mon cœur. . .
On entend sonner minuit dans une partie reculée de la tour.
LE SOLlTAiRE.Minuit. Cette heure ne ditelle rien à vos souvenirs, Mrae la duchesse? Ah! vous pâlissez! les sons lugubresd'une cloche suffiraient-ils pour évoquer en vous un remords?... Ah ! s'il en était ainsi, le hasard aurait bien choisi l'heure de la réparation, n'est-ce pas ?
rita, se levant avec peine. Monsieur, qui donc êtes-vous?
LE SOLITAIRE, avec sang-froid. Vous allez le sa voir... mais calmez- vous, et veuillez vous rasseoir.
RITA, retombant sur son siège. J'écoute, j'écoute...
le solitaire. Je vous ai trompée, madame...
RITA, d'une voix étouffée. Dieu!
LE SOLITAIRE. Lorsque, pâle et sanglant, je vous apparus sous cet habit, et vous parlai de cloître... je vous trompais.
RITA , suppliante. Au nom du ciel , cessez cet affreux badinage... il nie tue!
LE SOLITAIRE, froidement. Je vous troin
pais... ( Elevant lu voix et l'examinant. ) Je suis marin, madame... je suis le comte Henri de Vaudra y !
RITA, reculant. Vous!... ah!
HENRI, continuant. Il y avait deux ans que j'avais quitté la France, quand je la revis il y a six mois environs... En partant, madame , j'avais serré dans mes bras un frère que j'aimais... j'avais versé des larmes dans le sein d'une mère que je chérissais... Blessé dans le dernier combat, j'obtins mon rappel... je partis... des jours entiers me voyaient debout sur le pont du navire qui me ramenait, et les regards tournés vers la France. .. la France , où j'avais laissé ma mère, où j'allais retrouver mon frère!... Oh! comme le cœur me battait à la pensée de les revoir... et comme la traversée me parut longue!... Enfin je débarquai... six heures après, je revoyais le château de mes pères. . . Les valets accourus à ma voix étaient vêtus de noir... tremblant, je les accable de quesiions, auxquelles ils répondent par un douloureux silence... Alors vint à moi un vieux serviteur de ma famille, qui, me prenant par la main, me conduisit dans le caveau où reposent mes aïeux... puis, me montrant deux tombes nouvelles : « Ici est votre jeune frère, me dit-il... là est voire mère! » Et j'ai pu les entendre sans mourir ces horribles paroles!.. {Apres un temps.) Le lendemain, ce fut agenouillé près de ces deux lombes que j'écoutai le récit du funeste événement qui m'avait privé d'un frère et fait orphelin ... La coquetterie d'une femme les avait tués tous les deux.
RITA, relevant la tête. Et qui vous a dit cela, monsieur le comte?
HENRI. Des gens bien informés, madame. . . ceux dont elle aurait fait autant
de victimes si, aussi crédules que mon pauvre frère, ils s'étaient laissé prendre à l'aimer.
r.ïTA. Mais alors... attendez... ma tête s'égare... Alors, pourquoi ce déguisement ? pourquoi depuis six semaines...?
HENRI. Pourquoi!... mais vous ne comprenez donc pas que ces deux morts, l'ouvrage d'une femme , que ces deux morts démon frère et de ma mère criaient vengeance, et que je les ai vengés!... Vous ne comprenez donc pas que le nom de cette femme, mille voix se sont élevées pour me le révéler!... et que cette femme, c'est la duchesse Rita de San-Felice !
rita, avec égarement. O mon Dieu !...
mon Dieu !
henri. Et que vous avait-il donc fait mon pauvre frère?... de quelle offense s'était-il rendu coupable envers vous, pour lui avoir, à vingt ans, inspiré un tel dégoût de la vie?... quel crime avait commis ma mère?... que vous importait, à vous si recherchée, un esclave de plus enchaîné à votre char?...
rita , éperdue. Ah ! c'est pour en devenir folle !
henri. Et je ne pouvais arracher le cœur à qui m'avait fait tant de mal :
c'était une femme! non, mais, en
revanche, je pouvais lui rendre larmes pour larmes , désespoir pour déses- .poir!... Jusqu'alors insensible à l'amour, qu'avec tant d'art elle savait faire naître chez les autres , vertueuse par calcul , la haute réputation dont elle faisait parade était son bien le plus précieux... c'était donc sa réputation qu'il fallait lui enlever!
rita, avec égarement. Oh! non, non, c'est impossible !... ce n'est pas toi qui me parles, Henri... je suis le jouet d'un songe affreux , épouvantable ! ... par pitié, Henri, réveille-moi! réveille-moi !
HENRI , avec calme. Ce qui se passe entre nous, madame la duchesse, est aussi réel que la perte que j'ai faite par vous est irréparable.
rita. Mais il eût été plus humain de me poignarder, Henri, avant de me dire tout cela... il eût été plus généreux à toi de me laisser aux mains de ceux qui déjà m'entraînaient, dans l'intention de me tuer peut-être!...
nENRI , froidement. Détrompez-vous...
ils avaient reçu de moi l'ordre de vous
traiter avec tous les égards dus à votre
rang.
rita, exaspérée. Quoi! cet enlèvement.. «?
IUTA L'ESPAGNOLE.
iiemii. N'était qu'un jeu... et vos ravisseurs des gêna à mes gages.
RITA, atterrée. Ah !... cependant... mon portraii trouvé entre vos mains...
BBNRI. Fut copie sur celui place dans votre salon même.
rita. Mais ce sang?... ce sang qui coulait de votre blessure?
■ENRI. Mon poignard avait déchiré ma poitrine. Je vous savais romanesque, c'est en bâtissant un roman que je me suis introduit près de vous... mon frère vous aimait, et vous l'avez tué... c'est en arrivant à me faire aimer de vous que j'ai vengé mon frère.
RITA, tremblante. Savez-vous que c'est une infâme comédie que vous avez jouée là, monsieur le comte?... oui, infâme!... car une pauvre femme méritait au moins de la pitié!... oh! c'est me punir bien cruellement de vous avoir aimé!... Mais sachez donc que, s'il en fut ainsi, c'est parce que vous êtes venu à moi mourant et malheureux... riche et puissant, peutêtre n'eussiez-vous pas touché mon cœur. . . c'est parce que vous m'êtes apparu abandonné, sans appui sur la terre, que je vous ai aimé de toute la pitié que m'inspirait votre malheur!... oh ! oui, je vous ai bien aimé, Henri!... bien aimé!... Mais, pourquoi tes paroles ne m'ont-elles pas tuée?... serai-je donc condamnée à vivre après ce que je viens d'entendre?... Tiens, Henri, je suis à tes pieds... Henri, ne me réduis pas à douter de la justice du ciel... car, après ta trahison, vois-tu. je ne pourrais plus croire à rien... je n'aurais seulement pas la ressource d'une prière... car je ne croirais même plus en Dieu... Je voulais t'élever jusqu'à moi, je voulais être ta femme... eh bien! si tu l'exiges, je te sacrifierai celte réputation dont tu me crois si fière... je resterai ta maki esse... la maî-
tresse, entends
tU:
mais, aune-moi:
aime- moi ,
Elle est à ses pieds.
IIENRT. Il parai! violemment ému, puis il fait un effort sur lui-même, et lui tend la main pour la relever. Que faitts-vous, madame la duchesse?... relevez-vous... relevez-vous.
iuta.. Vous voulez donc m on humiliation?... c'est mon déshonneur qu'il vous faut?... (Se redressant.) 11 n'en sera rien, pourtant, monsieur le comte!... je saurai bien vous disputer cette jcie!... il existe un seul confident de ma faiblesse... confident muet et dévoué... eh bien!...
HENRI, froidement. Vous nierez tout, en
présence même de ceux qui n'ont pas perdu un seul mot de notre entretien?...
RiTA, reculant. Que voulez-vous dire?...
HENRI. Que j'ai des témoins, madame la duchesse !
fond
s'ouvre, et laisse voir
La tapisserie du secvnd salon richement éclairé; une table splen dide y est servie. Sannois, Durantal, Servigné le
antres seigneurs, et des femmes assises eûtes, se lèvent et se répandent en scène.
les leur
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