‹ ThéâtreChapitre 711 sur 846 · MTA L'ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

MTA L'ESPAGNOLE

était réelle, invincible; et même en vous outrageant, je ne pouvais la bannir...

Absente ou présente, vous étiez là, toujours là, toujours devant mes yeux... Je devais vous haïr, je le pensais du moins; je demandais ce courage à l'ombre de ma mère... mais je le sentais là... je vous aimais toujours, je vous aimais plus même que je n'avais aimé ma mère , et maintenant, maintenant que je vous revois, non plus bonne et indulgente comme je l'avais espéré, mais menaçante et terrible...

eb ! bien! je vous je t'aime encore,

Rita.

rita, se levant à son tour. Ah! vous m'aimez encore, monsieur!

iiexri. Et toute ma vie est dans cet amour.

rita. Toute votre vie! Ma vengeance est donc enfin complète, et comparable à mes douleurs... affreuse pour moi-même, mais implacable pour vous. Tenez, monsieur.

Elle tire de son sein nne lettre.

HENRI. Qu'est-ce donc?

RITA. Le temps est venu d'achever cette lecture, que Perez a interrompue il y a deux mois à Koatvcn.

HEXRi. La lettre de ma mère!

RITA. Lisez, monsieur, lisez.

Henri. « Un grand secret me pèse, un » secret que je confie à vous seule, Rila. » Je vous ai dit que mon fils Jules pen- » dant mes dernières années était le pré- » féré de mes deux enfans... en voici la » cause... Henri de Vaudray, son frère » aîné, est mort peu de jours après sa » naissance.. . » Henri deVaudray mort !... que signifie ...? Et pourtant, oui, c'est bien sa main, c'est la main de ma m. . .

rita. De la comtesse de Vaudray, monsieur. Continuez.

HENRI, lisant. « Un misérable conçut » alors le projet de me cacher cette mort, » et substitua son enfant à celui que j'avais » perdu, se créant par avance un bonheur » de la haute fortune qu'il lui préparait. » Cet homme s'appelait Pierre Didier, et, » je rougis de vous le dire, sa place était » parmi les derniers de nos serviteurs. . . » rita. Continuez, monsieur... « Parmi » les derniers de nos serviteurs... »

HENRI, reprenant sa lecture. « Cepen- » dant, tant il est vrai que notre cœur nous » trompe, dans cet enfant je ne vis rien, » je ne devinai rien qui me dénonçât la » bassesse de son origine... Quant à Pierre » Didier, il s'était étrangement trompé » dans son attente : l'élévation de son en- » fant ne fut pour lui qu'une longue misère,

» une honte continuelle ; celui dont il re- » cherchait l'amour l'avais pris en aver- » sion , et repoussait dédaigneusement » toutes ses familiarités... » Oui, cela est vrai... je me le rappelle... Pierre Didier! lui mon père!.... « Si bien que le mal- >• heureux, froissé, désespéré des mépris de son fils , mourut de désespoir après

• m'avoir fait à genoux l'aveu de sa faute

> et remis les preuves écrites de la naissance

> de Jacques, c'était le nom de son enfant.

> Comprenez-vous, Pvita, quel combat eu

> lieu dans mon amc? J'étais honteuse de

> ma tendresse pour ce jeune homme, et

> je ne pouvais la vaincre ; je l'aimais en-

> core, et pourtant sa présence m'était

> devenue pénible... » {Parlant. ) Oh! malheureux! malheureux que je suis!

RITA, semble émue un instant, puis elle porte sa main à son cœur comme pour s affermir dans sa résolution, et lui dit : Continuez !

HENRI, lisant. « Il partit simple aspirant

> de marine ; depuis je ne l'ai pas revu...

> et aujourd'hui, quand je sens ma mort

> approcher, je ne sais encore, Rita, je n'ose songer quel parti je dois prendre.

• Laisser passer à cet homme tous les biens

> et les titres de la maison de Vaudray,

> faire de lui mon héritier, j'en ai le » droit, puisque avec mon pauvre Jules

nos deux familles sont éteintes... ou

> bien révéler une vérité qui le tuerait,

> lui, lui que j'ai appelé mon fils... Je vous envoie donc les preuves de sa naissance... »

RITA, montrant un petit coffret sur sa toilette et en tirant un papier. Elles sont là, monsieur.

HENRI, achevant. « Et dans mon incerti- » tude, je m'abandonne à vous; vous, que » j'ai éprouvée si bonne et si généreuse, » vous me remplacerez pour décider de sa » destinée... puisque je n'ai pas le cou- » rage de le faire. Ces preuves, je vous lè- » gue le droit de les publier ou de les » anéantir. Adieu, ma fille.

» Amélie, comtesse de Vaudrav. »

RITA, se rapprochant de lui, et se tenant debout auprès de son fauteuil. Ce droit qu'elle m'a donné, je vais l'exercer aujourd'hui. Par moi, Jacques Didier, tu as été élevé au comble des honneurs ; par moi la faveur du souverain est venue te chercher au milieu de cette fête, devant toute

la noblesse de France et par moi tu vas

être dépouillé de cet éclat, de cette grandeur qui ne doit pas t'appartenir ; devant

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toute la noblesse de France, je dirai ton véritable nom, et tu redescendras à ta place.

HENRI, se relevant avec résignation. J'attends, madame la duchesse... Quand vous m'avez fait subir celle leciuie, j'ai été frappé violemment ; en apprenant qui je suis, et, près de perdre par votre volonté le nom lionorable que j'ai porté jusqu'à ce jour, je suis tombé faible et anéanti sous le coup de cette grande infortune ; et maintenant je ne sais ce qui s'est passé eu moi, mais je souris à tout ce qui m'arrive... Je trouve je ne sais quelle funeste joie à voir

mon abaissement et votre colère Oui,

j'avais beau me dire jusqu'à ce jour que mon crime envers vous était excusable ; vainement je prenais à témoin les restes sacrés de celle que j'avais crue ma mère, de celui que j'avais aimé de tout le dévouement d'un frère; vainement je me rappelais que j'avais été, comme vous, et plus que vous, madame, victime de la plus atroce imposture ; qu'une fois mon erreur reconnue, j'avais puni du moins le misérable auteur de cette lâche perfidie ; que le marquis de Sannois était mort de ma main; enfin que tous mes torts avaient été expiés peut-être par mes chagrins et mes remords... ces pensées, et mille autres, n'étouffaient point le cri de ma conscience — Tout-à-1'heure encore, je vous l'ai dit, j'étais accablé, confondu, honteux de votre clémence, et vous me mettez en paix avec moi-même... Je veux, je désire à mon tour que ma honte soitpublique; ma conscience alors ne m'adressera plus de reproches, car le châtiment aura élé plus grand encore

que la faute. Appelé z-les , madame

J'attends.

rita, à part. D'où vient donc que j'hésite?...Ce calme, celte résignation... je ne croyais pas... Allons, il le faut!

Elle fait un pas vers le fond. Pendant ce temps Henri a enlevé de dessus sa poitrine le grand cordon.

hlmu. Tenez , madame, cet ordre , ce brevet dont, pour un inst;mt m'avait gratifié votre haine, reprenez-les, reprenez-les, ils ne sont pas à moi... (llf/ose le brevet et le ruban sur la toilette de Rita.) Et cette épée même que je porte... ah! mon épée, je l'ai bien pagnée pourtant. ..Eilorsque je versais

mon sang pour la gloire de la patrie

lorsque j'entiaînais mes braves marins à l'abordage, lorsque je retombais percé de coups sur le pont du navire en criant : Victoire! et vive la France! qu'importait alors au roi, à mes compatriotes, que je m'appelasse Henri de Yaudray ou Jacques Didier?... Le fils du laquais aloi s se battait

noblement, et c'est avec gloire qu'il a obtenu ses premiers grades Eh bien! eh

bien... ces grades, cette épée, j'y renonce, et je ne veux rien, non, rien qui ait appartenu à Henri de Vaudray (Il jette son

épée.~) Mais qu'on me donne seulement, qu'on me donne un mousquet, un sabre... un habit de matelot, et je puis encore reconquérir tous ces grades en combattant, comme autrefois, pour l'honneur de la France, jusqu'au jour où une balle ennemie viendra terminer ma misère : car les balles viennent frapper le roturier aussi bien que le gentilhomme...

RITA, trh-éniue. t) ciel! qu'avez-vous dit?

HENRI. Oui, madame, tout désespéré que je suis, et vous l'avez voulu, je ne finirai pas comme a fait celui que je croyais mon frère, par un suicide... IN on, je veux réparer, par un trépas glorieux et mes torts envers vous et la honte de ma naissance... le bruit en viendra jusqu'à vous peut-être, et vous vous direz, Rita : Il est mort, lui, mort digne de moi, m'aiînant toujours, ne voyant que moi, pensant à moi seule sous le feu même des ennemis, et emportant mon souvenir dans la tombe.

rita. O mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je fait? malheureuse!

HENRI. Mais appelez-les donc, madame, que tardez-vous davantage? ne voyez-vous pas que je souffre, à les attendre, un supplice plus cruel que la mort?.. Vous hésitez; eh bien ! je cours moi-même. . .

Il marche vers la porte du fond.

RITA , courant à lui et l'arrêtant. Ah ! restez, restez, Henri! jevous aiméconnu... et moi ! moi, j'ai cru lire dans mon cœur... et je vois... oui, je vois enfin que j'étais aveuglée par la colère. Moi, te haïr... et j'ai pu le supposer un instant... ah ! loin de moi, loin de moi tous ces affreux projets ! plus de haine, plus de vengeance — ce droit que m'a légué la comtesse de Vaudray, tiens, Henri, voilà comme j'en use...

Elle brûle les papiers à une bougie placée sur sa toilette.

HEi\RI , tombant à ses genoux. Ah! tu m'aimes encore Rita...

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