M™* VILLETTE , DUVERNEY
Mme villette. Ah ! monsieur, monsieur... que vient-il de m 'apprendre ?... il part... lui! Georges!
duverney'. Il le faut, madame, il le faut.
Mme villette. Non, non... il ne partira pas ; je ne veux pas qu'il parte , moi.
duverney. Madame!... à moi seul le droit de dire : Je ne veux pas.
Mme villette. Pardon, j'ai eu tort!...
Oh ! mais si je n'ai pas le pouvoir d'ordonner, je puis au moins prier... prier avec instances , à mains jointes , à genoux. {Elle se jette aux genoux de Duverney.) Par grâce, par pitié... ne renvoyez pas Georges... qu'il reste , qu'il demeure toujours , car je l'aime, cet enfant... cet enfant que j'ai nourri — je l'aime; c'est mon bien , c'est ma vie... Oh! mais dites-moi donc que vous ne le renverrez pas...
DLVErxey, la relevant. MadameYillette, je comprends votre chagrin, votre peine, mais ce voyage est indispensable...
Mmv villette. Ah! que vous êtes cruel. . . Oui, si Georges part, je ne le re verrai plus. Cette faillite .. ces intérêts à soigner, tout cela n'est qu'un prétexte pour l'éloigner.
duverney. Que dites-vous?
Mn.e villette. Car vous ne l'aimez pas, vous, et voilà pourquoi vous le chassez, vous le chassez à tout jamais...
duverney. Allons calmez-vous
remettez-vous; cette absence ne sera que de courte durée... oui... avant un an Georges sera de retour... je vous le proi mets, je vous le jure.
MAGASIN THEATRAL
m111* villette. Oh! ne promettez rien,
ne jurez rien , car je n'ai plus foi dans vos promesses; je ne crois plus à vos sermens.
duverney. Madame...
Mn,e villette. Monsieur, il y a vingtun ans. ..
DUVERNEY, avec impatience. Oh — Il veut s'éloigner.
Mme villette, le retenant. Vous m ecouterez, monsieur, vous m'écouterez....
Il y a vingt-un ans... au milieu de la nuit... près d'un lit où venait de mourir une jeune femme en mettant au monde un enfant mort aussi , un homme était plongé dans la douleur... il voyait s'évanouir toutes ses espérances de richesse et d'ambition , car il avait reçu trois cent mille francs de dot....
duverney , à par1. Quelle patience !
mais résignons-nous...
Il va s'asseoir sur un fauteuil à gauche. Mme villette , allant à lui et conti- • nuant. Ces trois cent mille francs étaient toute sa fortune , et sa femme morte , son enfant mort , il lui fallait rendre ces trois cent mille francs. .. seul objet de ses regrets et de ses pleurs ! Pendant que cet homme se désespérait , le médecin, qui n'avait pu sauver la femme riche, s'était souvenu que deux jours auparavant davaitété appelé par une pauvre veuve de ce village , prise des douleurs de l'enfantement , et qu'il l'avait heureusement délivrée. Il court chercher la veuve indigente, et il l'amène auprès du malheureux qui s'affligeait de sa ruine ; alors celui-ci dit à la veuve , avec l'accent de la vérité : « Mère , tu es pauvre... ton erfant sera comme toi pauvre et malheureux... donne-le-moi et il sera riche, et toi tu ne manqueras de rien , tu l'elèveras, tu seras toujours sa mère, il sera l'enfant de ton sein... Accepte... accepte... car je tiendrai tout ce que je te promets, et pour que tu en sois bien certaine, je vais te donner un écrit... un écrit que nous signerons tous , toi , moi et le médecin que voici... et cet écrit sera pour nous un pacte solennel qui garantira toujours à ton enfant le sort brillant et heureux que je lui destine.»
DUVERNEY, à part. Fatal écrit !
Mmc VILLETTE. L'infortunée mère avait tremblé pour l'avenir de son fils, elle céda ; elle consentit, par amour de ce fils, à ne jamais se dire sa mère ; puis elle couvrit de pleurs et de baisers son enfant , et le déposa dans le berceau où gisait l'enfant mort, qu'elle emporta chez elle... et le lendemain... à la maison commune... sur
les registres de l'état civil... on inscrivait deux actes authentiques : l'acte mortuaire île l'enfant de la pauvre femme , l'acte de naissance de l'enfant de cet homme, qui à tout prix voulait retenir une fortune près de lui échapper... Mais, hélas! pauvre mère! tu avais été trop confiante, trop crédule... Bientôt ton fils, repoussé , dédaigné , haï par son père adoptif , était aussi à plaindre qu'il devait êtreheureux... et tu ne pouvais que gémir, tu ne pouvais que pleurer, car il t'avait abusée , indignement trompée , cet homme qui t'avait juré de faire le bonheur de ton enfant... Et vous voulez que je croie à des promes-
des
oh
non , non... car
cet homme c'était vous... cette femme c'était moi !
duvekney, se levant. Madame, vous m'accusez à tort... j'ai pour Georges autant d'amitié que s'il était mon propre fils. .. et l'importance de ce voyage est une preuve de la confiance qu'il m'inspire par son intégrité, par la droiture de son esprit: il s'agit d'une affaire grave et difficile à traiter : je ne puis, moi, quitter Paris où ma présence est indispensable ; Arthur est trop jeune... trop léger de caractère pour que je le charge d'une semblable mission.... Un commis ne m'offrirait pas assez de garanties... Georges est le seul qui soit digne de ma confiance et de mes pleins pouvoirs... Madame Villette, faites un instant violence à votre douleur, à votre tendresse de mère... et ne vous opposez pas davantage à ce voyage, qui formera Georges, et qui doit lui faire prendre rang parmi les négocians les plus distingués.
Mme villette. Mais ce voyage offre mille dangers. . . les tempêtes, les naufrages, et puis au Sénégal le climat est mortel...
duverney. On vit au Sénégal comme partout... et d'ailleurs, je vous l'ai déjà dit, je vous le répète encore, dans quelques mois il sera de retour.
Mme villette. Puis-je vous croire, monsieur, puis-je vous croire?
duverney. Et s'il faut tout vous dire. . . c'est sa fortune que Georges va sauver — Dans l'espoir de doubler ses capitaux, j'avais placé la dot de Mme Duverney dans cette maudite maison du Sénégal... mais le mal est réparable : Georges a de l'esprit, de l'intelligence... il défendra mes intérêts avec habileté, il prouvera que je ne dois pas être compris dans cette faillite... que j'ai des droits incontestables au remboursement immédiat de tout ce qui m'est dû ; , et alors il reviendra près de nous avec de
PAUVRE M ÈRE
nouveaux litres à ma tendresse, et une fortune qui lui fera d'autant plus d'honneur qu'il l'aura acquise lui-inêitye en la aauvaot du naufrage qui menaçait de l'engloutir.
iumc \illette. Ah! monsieur, que la richesse coûte cher !