SCENE XIII
GEORGES , qui entre du fond, MARIE.
GEORGES. Personne ne m'a vu, pas même Philéas qui est passé pi es de moi.... l'obscurité m'a protégé; mais depuis un instant déjà l'horloge du village a sonné minuit... Marie ne peut tarder... car elle connaît la droiture de mon cœur ; elle ne
peut hésitera venir à ce rendez-vous
Mais il me semble... oui, là, sur ce banc... c'est une femme... elle, sans doute !... (S' approchant du vieux cèdre.) Marie!...
marie. Qui m'appelle?
GEORCES , s' asseyant à coté de Marie.
C'est moi, c'est Georges! mais, juste ciel! ces soupirs, ces sanglots que vous cherchez à étouffer... Ah! qu'avez-vous, Marie? qu'avez-vous?...
marie. Rien, monsieur Georges, rien...
Georges. Vous me trompez; vous avez pleuré, vous pleurez encore.
marie. Ah! monsieur Georges , pourquoi m'avez-vous écrit ?
Georges. Ah! je devine... je devine tout maintenant. ..oui, l'heure du rendezvous était passée, vous m'attendiez ; et, ne me voyant pas venir, vous avez tremblé pour moi, vous avez craint que la nuit... seul... il ne me fût arrivé quelque malheur, n'est-ce pas, Marie? c'était là le sujet de votre tristesse, de votre douleur... chère Marie? Mais allons, remettez-vous, je suis là... là... à vos côtés, plein de joie et de bonheur, car je ne voulais pas entreprendre ce voyage lointain sins vous avoir revue, sans vous avoir fait connaître mon cœur, sans avoir cherché à connaître le vôtre.
marie. Que voulez-vous dire, monsieur Georges ?
Georges. Je veux dire... je veux dire que je t'aime.
MAGASIN THEATRAL
MARIE. Quentends-je?...
GEORGES. Oh ! ne tremble pas, ne crains rien, car je t'aime, Marie, comme on aime la vertu ; tu as été jusqu'ici le but de mes pensées; tu étais mon avenir, ma force, mon courage ; par toi j'ai tout supporté ; sans toi, je ne suis plus rien, je ne puis plus rien, oui, je ne vis que par toi, que pour toi !.. .
MARIE, à part et avec effusion. Il m'aime!
GEORGES. Mais cet amour que tu m'as inspiré , cet amour qui fait le charme de ma vie... cet amour ne trouvera-t-il pas un écho dans ton cœur?
marie. Monsieur Georges , ce que je viens d'entendre me touche et m'honore , mais pensez-y donc... vous êtes riche, et moi je n'ai rien...
GEORGES. Il s'agit de bonheur, ne parlons pas de richesse.
MARIE. Et d'ailleurs jamais votre père ne consentirait...
GEORGES. Marie, tu es et tu seras toujours la seule passion de mon cœur. Mais réponds-moi , réponds-moi , mon amour est-il partagé? m'aimes-tu?...
marie. Georges...
GEORGES. Tu m'aimes... ô bonheur!..
Ils se lèvent et descendent en scène.
marie. Mais plus d'une fois j'ai tenté de chasser cet amour de mon cœur.
GEORGES. Et pourquoi ?. . .
MARIE. Pourquoi?., parce que je songeais à la distance qu'il y avait entre vous et moi.
GEORGES. Enfant !...
MARIE. Et pourtant je savais bien, moi, qu'en penser de cette distancequela volonté seule d'un père avait mise entre nous.
GEORGES , étonné. Marie, qu'as-tu dit
là?--
MARIE. Ah! jusqu'ici c était un secret,
un secret qui devait mourir avec moi
mais tu m'aimes... je te dirai tout... et puis qui sait? tu m'aimeras peut-être davantage quand je me, serai rehaussée, ennoblie à tes yeux... Ecoute.
GEORGES, déplus en plus étonné . J'écoute.
marie. J'atteignais à peine ma sixième année , que le malheur vint accabler notre famille : ma mère mourut , mon père perdit tout ce qu'il possédait de richesses,
seule je lui vpstais Nous quittâmes
l'Auvergne pour venir à Paris où j'avais un oncle. Depuis longues années les deux frères étaient brouillés; mais pour sa fille , pour sa chère Marie, mon père craignait la misère qui flétrit, il n'hésita pas à tout tenter pour une réconciliation... A notre
arrivée, mon oncle n'était plus ; nous nous trouvâmes sans appui, sans protecteur.
GEORGES. Pauvre Marie !
MARIE. On apprit alors à mon père ce
que nous avions des droits, à savoir
Mon oncle, c'étaitun magistrat, avait consenti à vivre du seul revenu de sa charge, après avoir marié sa fille unique à un négociant habile ; il s'était dessaisi en leur faveur de tous ses biens : cette fille était morte elle-même en donnant le jour à son premier entant, etlesti ois cent mille francs qu'elle avait reçus en dot restaient à cet enfant qui lui avait survécu...
GEORGES. O mon Dieu!., quel étrange rapport!.. Marie... . le nom de ce magistrat... son nom?..
marie. Ah ! tu devines tout , n'est-ce pas?...
GEORGES. Tu serais?..
marie. La nièce de ta mère.
GEORGES. Toi! que viens-je d'apprendre?.. Mais pourquoi ton père te condamna-t-il à vivre seule , ignorée, quand une famille était là qui t'aurait adoptée?
marie. On disait M. Duverney un homme orgueilleux, intéressé... mon père crut de sa dignité de ne pas venir s'exposer à des refus, il préféra devoir notre existence au travail de ses mains... mais, par un secret besoin de notre nature, il désira vivre dans ce village sous un nom supposé... L'aspect d'une aisance qui aurait pu être la nôtre devait, peut-être le crut-il du moins , m 'habituer à réfléchir sur l'inconstance delà fortune et produire en moi le courage et la résignation... Oh!
je n'ai jamais envié ta richesse j'étais
pauvre, mais j'étais heureuse de ton bonheur !
GEORGES. Marie... ma cousine... car tu es ma cousine... que je t'aime !..01i ! mais le ciel a voulu que tu eusses au moins ta part dans l'héritage... si je n'étais pas né... si la mort de ma mère eût causé la mienne et cela pouvait être... tout t'appartiendrait, tu serais riche riche ! ne l'es-tu
pas?., tu seras ma femme, oui Marie, devant Dieu , devant les hommes, tu seras ma femme. .. mais que nul ne sache ce que tu viens de m'apprendre. . . Je connais mon
père... je lui dirai tout moi-même à
mon retour... et tu m'aimeras, tu m'aimeras toujours, quoique je sois loin de toi!
marie. Mais nous ne nous quittons pas, nous ne devons pas nous séparer...
GEORGES. Comment?..
marie. Mme Villette et moi nous de-
PAUVRE MÈRE
vions dans quelques instans te rejoindre à P.» ris il partir avec toi pour le Sénégal.
cioiu.ls. Serait-il vrai?..
■AME, Oui, oui... mais te voilà... nous pai tuons ensemble..
GEORGES. Sans doute.
MARIE . ruinant à la porte de M"1 Vil- Icltr tt appelant. Ma mère! manière!...
[Parlant.) Combien elle sera surprise !... elle est si loin de s'attendre... (Appelant?) Mi mère '. ma mère !..