‹ ThéâtreChapitre 792 sur 846 · SCENE YIII · texte numérisé non relu

SCENE YIII

Les Mêmes, THIBAUDIER, GISQUETTE, ALIX, puis, Mm<= THIBAUDIER.

Champflcury s'approche delà maison ; Gisquetle vient à la porte ; comme elle va franchir le seuil, Thihaudier, qui arrive derrière la retient, par sa jupe.

THIRAUDIER.

Je l'ai dit de ne pas mettre le pied dehors.

gisquette, furieuse.

Mais qu'est-c' qu'il a donc aujourd'hui c't être

là ? Avoir là son amoureux sous la main, une foule de choses à lui dire, et ne pas pouvoir lui en dire une !

Pierre sort de la maison avec une nouvelle charge

thibaudier, à Pierre.

Pierre, après avoir déposé cette charge, va manger un morceau, entends-tu? et reviens entre huit et neuf; ce sera ton dernier voyage.

PIERRE

Ça suffit, bourgeois.

Les de-'* dames passent ; Margerin involontairement fait geste d'intelligence à Alix , r[ue Thihaudier aperçoit.

THIBAUDIER

Le voilà encore sur son passage. Regardez-vous bien, j'espère que ce sera la dernière fois de longtemps.

champfleury, revenant auprès de Margerin.

Vois-tu comme le vieux Thibaudier t'examine; il finira par avoir quelque soupçon I

MARGERIN.

0 mon ami, qu'elle est belle I

CUAMPFLEUKY.

0 mon ami, que tu es niais! viens donc, viens donc, sac à papier!

Il l'entraine.

SŒNE IX.

M. et Mme THIBAUDIER, ALIX.

Mme thibaudier, arrivant à ton tour.

Ah ç;'i ! monsieur Thihaudier, vous déménagez donc la boutique, que ce Pierre travaille depuis le point du jour à trimballer des malles et des ballots? F.t aujourd'hui encore, vous serez cause que le malheureux sera damné, et vous aussi, car vous avez manqué vêpres.

THIBAUDIER

Soyez sans inquiétude pour son salut et pour le mien, j'ai des indulgences pour nous deux. ( lise retourne vers la jeune pille.) Eh bien, mon Alix, le sermon vous a-t-il intéressée?

ALIX

Oui, beaucoup mon oncle; je l'ai suivi avec une profonde attention.

Mme THIBAUDIER.

Et cela ne la regardait pourtant point; car le prêtre nous a parlé des devoirs de la femme envers son mari.

THIBAUDIER

Un jour ou l'autre ces devoirs -là seront les siens comme les vôtres. Elle aurait pu même les remplir avant peu, si elle avait voulu agréer la proposition de mariage qui m'a été faite pour elle il y a huit jours.

Mm° THIBAUDIER, à Alix .

C'est vrai que tu es bien dificile! éconduire un gentilhomme. .. certainement, j'aimais... ob ! là... de tout mon cœur... monsieur Thibaudier quand

LES CIIIKNâ m V.OYÏ-SMST BERNARD.

nous noua sommes mariés !... mais si un seigneur avait ileiuaiutt' ma main avant la cérémonie... nia

foi, l'idée ii<- devenir grande dame...

THIBAIDIFR.

Je vous remercie de la préférence alors. Al i\.

Moi, ce n'est pas au rang que je liens, ma tante; et votre bon ménage me preuve tous les jours iju«j l'éclat des titres et de la naissance n'est d'aucune utilité pour le bonheur ; n'est-ce p."^ , mon oncle?

THIBA0OIE&.

Cela dépend tout-à-fait des positions. Ne trouvez-vous pas que l'air est doux et la soiiée superbe? on commence à respirer! Donne-nous des chaises, mon Alix, nous allons jouir un peu du beau temps devant la porte.

ALIX

Avec plaisir, mon oncle.

• ni re dàus !.i msisnn.

Mme THIBACDIER.

Je vais rentrer un moment pour savoir si Gisquette a préparé le souper d'abord.

thibacdier, la retenant.

C'est inutile; je viens de lui dire lout-à-l'heure de n'en rien faire.

Uœe TUIBACDIER.

Oh! ce n'est pourtant pas vigile et jeune.

THIBACDIER.

Nous ne soupons pas ici.

Mœe TUIBACDIER.

Qu'est-ce que vous dites donc, monsieur Thibaudier ? Comment ! nous allons en ville, et je n'en sais rien! Chez qui donc soupons-nous?

THIBACDIER.

Vous le saurez quand nous y serons.

alix, revenant.

Voilà des chaises.

TA1BACDIER.

Eh bien, prenez place.

Mme THIBACDIER, à Alix.

Conçois-tu, mon enfant, que nous soupions en ville, et que ton oncle ne veuille pas nous dire où ?

ALIX

Ma tante, il est le maître ; vous savez que le prédicateur nous a dit que l'obéissance absolue était dans le devoir de la femme.

Mne THIBACDIER, s' asseyant ainsi que les deux femmes.

Il aurait bien dû dire quelque chose aussi sur les devoirs du mari.

THIBACDIER.

Les devoirs du mari, ma chère, je vais vous les apprendre, sont de travailler avec ardeur pour faire vivre honorablement sa famille , et de veiller à ce que rien n'en trouble la tranquillité. Mon travail et vos bons soins de ménagère intelligente nous ont donné assez d'aisance pour exister d'une façon convenable partout ou nous irons; il ne

nous manque plus qu'un endroit où nous puissions couler tranquillement le reste de nos jours, et c'est à quoi j'ai pourvu en bon chef de maison.

Mme TUIBACDIER.

Je rends justice à tous vos mérites, monsieur mon époux, mon seigneur et maître! mais vous tenez donc toujours à quitter Grenoble cet automne ?

TiiiBMDiF.R, se rapprochant des deux femmes.

Écoutez-moi bien : oui, le séjour de Grenoble devient dangereux pour quelqu'un de nous. ai.ix, à part.

Comme il me regarde !

Mmc TI11BACDIFR.

Si vous vouliez me dire comment el pour qui?

TniBACDIER.

Je vous le dirai quand nous en serons dehors.

Mme TIIlBAt-DIER.

Nous avons encore le temps d'attendre.

TUIBACDIER.

Mais pas beaucoup.

Mmc THIRACDIER.

Cependant, à moins que vous n'ayez avancé le départ.. .

TUIBACDIER.

De trois mois juste.

0 mon Dieu, mon oncle !

Mmc THIBACDIER.

A votre compte, nous partirions donc demain ou après ?

THIBAfDICH.

Aujouid'luii même.

M" e TUIBACDIER.

Ah ! vous vous moquez de nous !

THIBACDIER.

Avant une heure, bien certainement.

alix, tremblante, et d'une voix altérée.

Ma tante a raison, vous voulez vous amuser à nos dépens , n'est-ce pas? c'est une plaisanterie pour nous faire peur?

THIBACDIER.

Quelle peur cela pourrait-il vous faire?

Mme THIBACDIER.

Peur... je ne sais pas... mais vous ne nous ferez pas croire que vous laisseriez votre boutique, vos meubles! On ne part pas comme on se retrouve; on a son linge, ses habits, enfin tout à ranger.

THIBACDIER.

Tout est rangé, étiqueté, empaqueté et emballé, linge, habits, vaisselle, effets; ceux de la nièce, de la tante, les miens, même ceux de Gisquette... la boutique est vendue. Je n'attends plus que Pierre pour prendre la dernière caisse, et nous nous mettrons en roule tous ensemble. (Alix, qui l'écoutait attentivement, pose sa main sur ses yeux, pâlit et chancelle , près de tomber de sa chaise ) Eh bien ! ma nièce, qu'avez-vous ? qu'est-ce qui vous arrive ?

Mme thibaldier, se levant pour aller à Alix.

Mais dam, l'étounement, la surprise; elle se trouve mal , et je ne sais pas pourquoi je n'en

MAGASIN THEATRAL

fais pas autant ; vous jetez ça au nez des gens... Nous partons ! comme une tuile sur la tête. Comment voulez-vous que ça ne donne pas un coup?... J'en suis suffoquée aussi... sur ma foi, car enfin, nons partirons donc sans prévenir, sans dire gare... en cachette?

thibaudibb., qui s'est levé aussi.

C'est nécessaire.

Mmo THIBAUDIER.

Ainsi nous quitterons nos amis, nos voisins, nos habitudes, comme de vieilles pantoufles qu'on laisse là?

THIBAUDIER

J'ai voulu que cela fût ainsi.

alix, impétueusement et debout.

C'est impossible, mon oncle; {avec fermeté) je ne partirai pas... (baissant les yeux sous le regard sévère de Thibaudier et d'une voix tremblante) je ne peux pas... je ne veux pas partir.

THIBAUDIER

Le chef de la famille a seul des vouloirs, ma nièce, et lorsqu'il commande, il ne souffre pas de résistance. Celui qui vous a prêché tantôt les devoirs de la femme envers son mari vous a dû dire que pour être bonne épouse et bonne mère il fallait avoir été d'abord enfant soumise et obéissaute. Obéissez donc.

alix , suppliante.

Mon bon oncle!

THIBAUDIER

Descendez en vous-même, demandez-vous si c'est pour votre tante et pour moi que j'ai pris tous les soucis du voyage improvisé que nous allons faire! et vous voudrez bien me dire ensuite ce que votre conscience vous répondra.

ALIX

Eh bien! oui, oui, c'est à cause de moi seule tout ce que vous faites ; vous avez lu dans les secrets de mon cœur; mais c'est inutile, il est trop tard, écoutez-moi, que je vous dise à genoux... thibaudier, la retenant.

Voyez donc où nous sommes. (Elle essaie de parler encore.) Assez, je neveux rien entendre, je veux que vous partiez, je le veux.

alix, accablée.

J'aime mieux mourir.

thibaudier, à part.

Le mal est donc plus grand que je ne pensais. ( // entraîne vivement Alix a l'avant-scène. ) Mademoiselle. (A sa femme qui le suit.) Laisseznous un moment, femme, dites votre chapelet ou vos prières du soir; ceci ne regarde qu'elle et moi. (JMme Thibaudier rentre. A Alix.) J'avais pensé qu'il suffirait de mon autorité pour me faire obéir ; puisqu'elle est vaincue et que ma tendresse même ne trouve pas d'écho dans votre cœur, je dois vous parler un autre langage.

alix, en larmes.

Daignez me permettre...

THIBAUDIER

Ne m'interrompez plus, mademoiselle, car les titres de nièce et de fille, vous m'obligez à vous le

dire avant le temps , ne pourraient être que d'affection entre nous, ils ne vous appartiennent point, vous n'êtes pas la fille de mon frère. alix , stupéfaite.

Qui suis-je donc, mon Dieu!

thibaudier, tirant de son sein un parchemin.

Votre destinée est là, tracée par un mourant. alix, prenant la lettre d'une main tremblante.

Ma destinée? (Thibaudier insiste du geste, elle lit.) « Le duc de Cressac a son ami Thibaudier, » orfèvre a Grenoble.

» Mon cher Thibaudier ,

» Lorsque tu recevras ce message, j'aurai paru » devant Dieu, car ma vie est à son derniei » terme, la scienceetla religion mel'ontannoncé, » je n'ai plus que quelques heures à vivre. Demain » celle que j'ai confiée à tes bons soins, mon Alix, » ma fille chérie, sera orpheline. Bénis-la pour » son père! (Silence. Reprenant.) Bénis-la pour » son père, car elle n'a plus de protecteur au » monde que mon premier ami d'enfance. » thibaudier , prenant la lettre et lisant avec elle.

« C'est à sa vieille affection que je remets, quo s je confie toute l'autorité paternelle du duc de » Cressac ! » (Il parle.) Voyez ce que vous êtes, ce que j'étais à votre père, pesez bien ce qu'il me commande, ce n'est plus que son nom que j'invoque, et songez que c'est de là-haut qu'il m'entend et qu'il vous regarde.

ALIX

Ah! monsieur, mon sauveur, mon second père, pour prix de vos soins, j'ai pu vous offenser... Ah! pardon pour une insensée ; mais ingrate... oh! non, jamais, jamais, je suis prête à vous obéir, je suis prête à vous suivre.

thibaudier.

C'est bien, ma fille, c'est bien, je ne vous en veux pas; vous souffrez, je vous plains; venez sur mon cœur, car vous êtes toujours ma fille.

Il l'embrasse avec tendresse.

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