SCÈNE VI
MAUFILATRE, CHAMPFLEURY, MARGERIN.
champfleuut, allant à lui.
Bonjour, Margerin. (A part.) Alix m'a fait l'aumône conLtne d'habitude.
MARGERIN, bas.
Ah! pourvu qu'elle m'annonce que nous nous verrons aujourd'hui l
chami'fleurï, le tirant par le bras.
Tu ne pouvais mieux arriver, ce noble gentilhomme me chargeait d'un bon conseil, à ce qu'il dit, pour toi. {D'un air comiquement grave.) C'est le grand catholique Maulilàtre.
MARGERIN.
Seigneur, j'ai besoin de conseils plus que tout autre, je suis tout oreilles pour vous écouter.
MAUFILATRE.
Eh bien! mon jeune muguet, puisque ce drôle s'est avisé de mettre un gentilhomme en jeu sans sa permission, je vous recommandais de ne jamais vous rencontrer sur ma route.
MARGERIN.
Je ne vais sur la route de personne , seigneur gentilhomme ; je pou rsuis tranquillement la mienne et pour me croiser avec quelqu'un , il faudrait que ce fût lui qui vint à la traverse.
MAUFILATRE.
Auquel cas tu te rangerais, j'espère, et respectueusement pour le laisser passer , si c'était un gentilhomme.
MARGERIN.
Un hommage à plus haut que soi n'a rien qui coûte à rendre, s'il n'est pas commando bruta-
lement; mais tout humble roseau que je suis, devant qui veut me courber de force, je relève aussitôt la tête.
MAUFILATRE.
Ah l tu fais passer dans tes discours les images de tes manuscrits. Eh bienl moi, je te parlerai sans emblèmes : on dit, et je voudrais le savoir, quela niècede Thibaudier,la belle Alix, a du penchant pour toi?
MARGERIN.
Si c'était vrai, divin Sauveur! je renfermerais félicité pareille dans mon sein, commeun mystère d'ange; car le dévoiler serait d'un cœur lâche et déloyal.
MAUFILATRE.
Tu t'avises de l'aimer, j'en jurerais à ta chaleur en parlant d'elle.
MARGERIN.
Et qui n'aimerait, Vierge sainte, cette fleur de céleste beauté ?
MAUFILATRE.
Aurais-tu sur elle des vues de mariage?
MARGERIN.
Je pourrais m'exempter de répondre ; maïs je peux vous dire que depuis un mois je n'en ai plus.
CHAMPFLEURT, à part.
Il y a de bonnes raisons pour ça.
MAUFILATRE.
EU bien, je t'en félicite.
MARGERIN.
En quoi cela peut-il me valoir vos complimens?
MAUFILATRE.
C'est que s'il en était autrement je te défendrais de poursuivre.
MARGERIN.
Et si j'avais le malheur de vous désobéir, monseigneur?
MAUFILATRE.
Je t'administrerais une leçon de savoir-vivre, et de respect, dont tu garderais le souvenir.
MARGERIN.
Le seigneur de Maufilàtre veut rire à mes dépens; lui m'admettre à l'honneur insigne, moi pauvre clerc, de croiser ma lame d'étudiant avec sa dague de gentilhomme?
MAUFILATRE.
Faible enfant ! l'orgueil te brouille le cerveau ; je te ferais fustiger de façon à ce que tu en portasses les marques toute ta vie!
MARGERIN.
Vous auriez grand tort, mon gentilhomme, ce serait voler une ame au paradis; car vous feriez alors d'un innocent jeune homme... un assassin 1
MAUFILATRE.
Tu n'oserais pas !
MARGERIN.
Croyez bien le contraire, capitaine; celui-là serait un chrétien bien mal inspiré qui s'aviserai t de me flétrir d'un châtiment infâme, car à défaut d'autre vengeance , je le tuerais à coups de couteau... comme un chien.
champfleurt, raillant.
Voilà l'enfant: c'est un agneau pour la dou-
LES CHIENS DU MONT-SAINT-BERNARD
four... oh l>icn, il le ferait comme il \o dit... ( à }<art et je l'aiderais si c'était nécessaire.
MAUFILATRE.
Imagier, mon bel ami, plus fortes lames que la vôtre sesont tordues sur ma poitrine sans l'entamer, et j'ai broyé la main qui les dirigeait; tenezvous pour averti.
MARCER1N.
Je vous remercie du conseil, messire, j'en courrais la chance, et Dieu déciderait.
MAUF1LATRB.
Kh bien, mon petit clerc, si vous avez l'humeur hasardeuse, bravez la défense que je vous fais de revenir soupirer d'amour sous les fenêtres de ce lujji».
MARGERIN.
C'est ma promenade de tous les jours, seigneur.
MAUFILATRE.
Je reviendrai vous en indiquer une autre.
margerin.
Je doute qu'elle me convienne, le changement me rendrait malade.
CnAMPPLEORT.
C'est tout simple, si l'air de la rue dcsMerlettes est bon pour sa santé.
MAUFILATRB.
J'amènerai avec moile médecin qui se chargera de te guérir, imagier, mon bel ami.
MARGERIN.
Je l'attendrai de pied ferme.
MAUFILATRE.
A demain donc.
MARGERIN.
A demain.
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MARGERIN, CHAMPFLEURY.
CHAMPFLEURY
Tu te frottes à plus fort que nous, mon jeune coloriste.
MARGERIN.
Que veux-tu î la rude impudence de ce tueur des Cévennes m'allumait le sang malgré moi; je ne saurais dire ce qui dominait mon esprit exaspéré, de la haine ou de la jalousie, car tu as dû comprendre qu'il a jeté sur Alix un œil de convoitise?... et j'ai frissonné d'indignation quand sa bouche a souillé ce beau nom en le prononçant; j'aurais voulu qu'il froissât seulement mon pourpoint, pour lui meurtrir le visage avec le pommeau de ma dague.
CHAMPFLEDRY.
Et te faire pendre pour cause d'insulte à un homme de race. (Margerin fait un mouvement.) Que veux-tu, c'est la loi, les plus fortsl'ont faite à leur usage, loi de sac et do corde, dure, inflexible et bardée de fer comme eux.
MARCERIN.
Je sais bien que tu dis juste, frère, il faut s'y soumettre tant qu'on peut.
CHAMPFLEURT.
Le ciel no doit pas en exiger davantage.
MARGERIN.
Mais suis-je fou de m'occuper de ce rustre bla sonné, quand je viens chercher auprès de toi la joie de ma vie ?
Je l'ai dans ma poche.
MARGERIN.
Mon Alix a donc paru T
CHAMPFLEURY
Avec sa tante, et j'étais à ma faction du dimar chc, le chapeau à la main sur leur passage, dan mon rôle de poste aux lettres pour toi, et demendiant pour elles ; même que ce maudit capitaine a cru, par saint Michel, que je demandais véritablement l'aumône.
MARGERIN.
Il t'aura gourmande peut-être, et j'en suis cause, je l'en demande pardon.
CHAMPFLEURY
Ça ne m'a pas même effleuré l'épiderme. (Il aveint ce qu'il a reçu de ces dames et donne l'enveloppe à Margerin.) Tiens, la voilà, la joie de ta vie.
MARGERIN.
Donne, ah! donne!
Il déploie le papier.
CHAMPFLEURY
Une piécette d'argent toute neuve de douze sous parisis, que la blanche Alix a jetée d'une main tremblante, comme à l'ordinaire, en remerciant d'un regard à rendre fou même le grave saint Pierre, portier du paradis.
margerin , les yeux sur le papier.
Uno heure après minuit.
CHAMPFLEURY
Oh! le rendez-vous tient; ce n'est pas comme dimanche dernier, qu'il y a eu lacune; c'est pourtant pas trop qu'une entrevue par semaine. margerin, de même.
Demandée en mariage par le capitaine Maufilàtro.
CHAMPFLEURY
Trop tard, mon vieux.
MARGERIN.
Ah ! c'est donc par instinct que je le haïssais tant aujourd'hui ! Tu vois que dimanche dernier, pendant toute sa durée a été un véritable dimanche de deuil... (Il porte encore les yeux sur le billet.) Parti décisif à prendre.
CHAMPFLEURT.
Il est bien temps, depuis trois mois que le prêtre vous a joint les mains, se voir une heure par huit jours, ça ne vaut guère la peine d'être mari et femme.
MARGERIN.
Si elle se décidait à partir, je peux compter I sur toi ?
MAGASIN THEATRAL
CHAMPFlECRY.
Est-ce que je ne suis pas né et mis au monde pour te servir en frère?... pour partager avec toi tes périls, ta joie... tonargent?... est-ce quepour te servir je ne me suis pas fait l'amoureux de la petite servante Gisquette, qui en vaut bien la peine, et qui en est très-reconnaissante î... est-ce que ce n'est pas moi qui t'ai trouvé deux témoins, en me comptant, une messe basse et un prêtre, pour te donner la bénédiction nuptiale le jour de Pàqucs-Fleuries? Est-ce que je ne serais pas ton second pour faire un salmis du capitaine, s'il outrageait ta femme ou ta vie?
MARGERIN.
Ma femme!... outrager ma femme!... tais-toi, Champfleury : rien qu'à penser que cet homme a cru pouvoir l'obtenir, il me prend un désir de meurtre.
CHAMPFLEURY
Pour donner un autre cours à tes idées, faismoi donc le plaisir de songer à ton rendez-vous.
MAF.GER1N.
Oh! oui, cela vaut mieux, je vais en attendre l'heure en me promenant au tour des quais, l'air me fera du bien.
CHAMPFLEURY
Et pendant que tu confieras tes espérances d'amour aux étoiles, moi . j'irai souper joyeusement avec mes douze sous parisis, pour faire quelque chose de mon côté, faute de mieux. margerin, qui, les yeux fixés au loin ne l' écoutait plus.
Tiens, CJiampfleury, la voilà, la voilà! qui revient.
En ce cas, allons-nous-en bien vile!
MARGERIN.
Eh quoi! après deux dimanches que mes travaux et la prudence ne m'ont pas laissé l'entrevoir même à l'église, elle va passer devant nous, et tu veux m'enlever au bonheur de la regarder seulement?
CHAMPFLEURY
Tu la verras ce soir, et sa tante ne sera pas là.
MARGERIN.
Je me tiendrai tout-à-fait à l'écart.
CHAMPFLEURY
Comme tu voudras, mais ça n'a pas le sens commun.
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