SCENE PREMIERE
CHAMPFLEURY, MUGARET, PIERRE.
Une voiture cliargeV de paille longe la maison, le derrière de la voiture est dans la coulisse ; en avant elle est appuyée sur des brancards.
CIIAMPFLEURY.
Nous voilà sur la place du marché où doit être la voiture avec son chargement.
mugaret, cherchant.
En effet, je l'aperçois.
Pierre, après l'avoir rangée le long de la maison du défunt, aura conduit les chevaux à l'écurie.
IICGARET.
Il parait qu'on n'est pas matinal tous les jours à Grenoble?
CHAMPFLEURY
C'est vrai, pas encore l'ombre d'un habitant; pas le plus léger bruit.
MUGARET.
Le soleil va se lever avant l'ouverture des boutiques.
CHAMPFLEURV.
Eh bien ! à entendre le cri unanime de compassion, de détresse qui a retenti dans l'enceinte du tribunal, hier au soir, lorsque la condamnation de Margerin a été prononcée, j'aurais pu croire qu'à mon retour de la montagne je trouverais encore la ville debout et dans les larmes... La ville!... elle dort comme une marmotte, un vrai sommeil de plomb. Nos montagnards, quand je leur ai dit ce qu'il en était, ne se sont pas endormis, eux!
mugaret, à part.
Je le sais bien, et je serais bien aise de le faire savoir à d'autres aussi.
CHAMPFLEURY
Avez-vous vu comme les braves gens prenaient feu à mes paroles quand je leur disais : Ce n'est pas d'avoir malhonnêtement occis le vieux Thibaudicr qu'on punit l'innocent jeune homme; mais d'avoir élevé la voix pour les religionnaires, d'avoir protégé la fuite des uns, et dérobé la tetc
des autres aux massacres ou aux oûcners... voilà son crime !
MUGARET.
Oh! dans chaque chaumière on nous a répondu : Nous le sauverons, ou nous périrons à la peine.
CHAMPFLEURY
Eh bien! et moi aussi, mordieu! je le sauverai, ou je périrai à la peine. (Il prend la main de Mugaret. ) Et vous de même, n'est-ce pas?
MUGARET.
Certainement. (A part.) Je voudrais bien me débarrasser de lui un moment.
CHAMPFLEURY
Pour sauver un chrétien, voyez-vous, tout moyen doit convenir. Qu'il soit offert par un Turc ou par un Chinois, je l'accepterais même de Satan s'il était bon. ( II se dirige vers la voiture de puille.) Eh mais... il est là, Pierre!
MUGARET.
Qui tape de l'œil aussi.
CHAMPFLEURY
Pauvre garçon ! c'est la fatigue. Il faut pourtant que je le dérange une minute.
MUGARET.
Je vous laisse alors; nous n'avons plus besoin l'un de l'autre pour le moment.
Avertissez tous ceux que vous verrez... dites aux timides de rôder aux environs; ils feront obstacle et foule... tout sert en pareil cas.
MUGARET.
Soyez tranquille. (A part. ) Diable d'homme!... il n'oublie rien.
Il s'e'loigne.