SCENE II
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LOUIS , étendu sur la plate forme , MAUFILATRE.
MAUFILATRE.
Dieu me damne de n'avoir pas écouté les guides, d'avoir voulu descendre moi-même, pour ressaisir ce misérable portefeuille, qui deviendra ma perte 1 (Un quartier de glace l'interrompt en tombant; il bondit près de sa tête et se perd dans le torrent.) J'ai senti dans mes cheveux, sur mon visage, le souffle glacé de la mort. (D'une voix lamentable.) Guides, à moi! remontez .es cordes: je n'aurai pas la force de lutter contre les obstacles toujours plus horribles... Guides!... Ils ne m'entendent pas, les oscillations de la corde ne se font plus sentir là haut, et les éclats de ma voix se perdent et s'éteignent dans le vide qui m'environne; et c'est moi qui volontairement suis venu m'enseveljr
MAGASIN THÉÂTRAL
avec ma victime; mais elle ne souffre plus, elle doit être en lambeaux! j'ai peur de la voir. (// appelle encore.) Guides, mes forces s'épuisent, je ne pourrai pas remonter, et j'ai peur de descendre... je n'irai pas plus loin, je veux rester ici, je vais reprendre haleine sur la pointe de cette roche. Ils finiront par rappeler la corde, j'aurai plus de courage alors. (// cherche à s'appuyer sur son bàlon ferré, qui se brise. Privé de soutien , il va se heurter contre une des parois du précipice , et sa main défaillante laisse échapper la torche. Poussée par le hasard, elle vient se ficlicr entre deux roches comme un flambeau funèbre. Vans l'effort que Maufilatre a fuir pour la retenir, les cordes qui le retiennent se sont brisées par l'effet de la secousse, et suivent en cercles nombreux son corps sanglant et meurtri. D'abord étourdi, se soulevant après quelques minutes de stupeur.) Où. suis-jeî si je suis encore, ai-je roulé jusqu'au centre de la terre? ou si le séjour des damnés s'est ouvert pour me recevoir? tout ce que j'entrevois est étrange, est informe et couleur de sang; tout ce que j'éprouve est souffrance ; je sens encore que j'existe à mes membres ' endoloris, si c'est l'existence qu'un pareil supplice. (// regarde autour de lui.) Est-ce que ce serait mon sort d'expirer lentement par la faim, le froid et le désespoir? Oh! mourir seul, sans secours, ignoré, en face de son néant, dans la fange comme un animal immonde, c'est hideux à penser. (Joignant les mains.) Oh ! vous ne me laisserez pas finir ainsi , mon Dieu! [Il semet sur son séant.) Suis-jc trop loin de vous pour que vous entendiez ma prière? Mais, pour vous, le temps, la distance , ne sont rien. Je me confesse à vous, mon divin maître. (// se lève sur ses genoux.) Je *uis un criminel, un menteur, un lâche: je m'accuse d'avoir exécuté d'injustes sentences contre les protestans , et avec une joie féroce ; voleur infime, j'ai tué ensuite le pauvre orfèvre, pour cacher ma turpitude! spoliateur effréné, j'ai arraché des bras d'une pauvre mère, j'ai précipité sous ses yeux dans le gouffre une fré'le créature qu'elle avait nourri et de son lait. louis, d'une voix faible.
Maman, maman !
maufilatre, prêtant l'oreille.
Est-ce uneillusion?... cette voix éteinte J... c'est impossible... cette voix est dan s ma tête, je suis pris de vertige... 0 mon Dieu ! Seigneur, mon Dieu! prenez pitié de moi, je me repens ; laissez-moi le temps de vous prouver mon repentir; et, je le jure par votre saint nom, dès que j'aurai revu la lumière du ciel, je déchausserai mes éperons de chevalier, je me ferai raser la tête, j'irai vivre au fond d'un cloître, dans une austère pénitence. N'est-ce point assez pour vous apaiser? faudrat-il se couvrir d'un cilice, déchirermes flancsavec les pointes d'une discipline? pieds nus , à genoux, le front sur les dalles, faudra-t-ii faire un aveu public de mes crimes, m'etendre < mourir sur la cendre, pour l'exemple etPédifiea ondes fidèles?
je le ferai, mon Dieu, je le ferai. ( Il se frappe la poitrine, les yeux levés vers le ciel. Toul-à-coup il porte la main à son front comme éclairé d' un souvenir subit.) Le cri d'une pauvre femme qui se tordait dans mes bras pour échapper au déshonneur me revient en mémoire aujourd'hui : « Rien ne peut te fléchir, homme impitoyable, me disait-elle : un jour aussi tu trouveras Dieu sans pitié pour toi. » Dieu sans pitié ! mais elle était folle cette femme; n'est-il pas vrai qu'elle était folle, mon souverain Maître ? La pitié, c'est ton essence, c'est le dernier espoir du criminel repentant : je l'implore !... Force l'impie à croire à ta miséricorde ; un miracle, un miracle en ma faveur. (Il heurte lepor. tefeuille.) Ah I (Avec rage, en l'élevant au-dessus de sa tête.) Voilà donc la preuve de ta miséricorde! des titres vains ! dérision amère, raillerie infernale !... il me rend des titres, quand la terre, les hommes, la vie m'échappent... au malheureux enterré vivant, des titres!... ah! c'est trop, Dieu sévère; venge le monde, venge-toi, mais ne me torture pas davantage. A quoi bon me laisser là, dans cette boue? la foudre est en tes mains, voilà ma tête, frappe. ( Après un moment d'énergie. ) Rien! (il porte la main à son côté) pas même mon épée pour en finir... rien que la preuve de mon impuissance... (Musique.) Eh bien ! non, non, je n'attendrai pas la mort, j'irai au-devant d'elle.
Il va jusqu'au bord du gouflïi
louis, se soulevant.
Maman ! maman!
maufilatre, s'arrêlant stupéfait.
Ce n'est point une illusion cette fois.
LOUIS
Oh! j'ai bien froid.
maufilatre.
C'est l'enfant... oui, je le vois, il respire, il vit, il appelle sa mère; il n'est pas brisé... une main puissante l'a soutenu dans sa chute, et je blasphémais!... Achève ton ouvrage, le retour pour cet enfant, une route jusqu'à lui... Permettre au bourreau de sauver sa victime, voilà qui est grand, qui est digne de ta céleste bonté ; je serai son guide, je le ramènerai au jour; ces titres retrouvés par tes décrets éternels, je les lui rendrai... oui, mon Dieu, je les lui rendrai en le reportant dans les bras de sa mère. (Aboiemens.) Et je demandais un miracle ! (Lion aboie, parait et franchit un rocher.) Quand je t'ai renié, monDieu, j'étaisabruti de colère, fou de désespoir... Ah ! ta miséricorde est sans mesure: je crois, mon Dieu, je crois... (Lion franchit d'un bond un espace plus rapproché, et disparaît dans le gouffre. Maufilatre lesuivant de yeux avec anxiété.) Pourvu qu'il puisse revenir, arriver jusqu'à lui, jusqu'à moi... (Lionreparaitauprês de i en fan t.) Le voilà ! mais l'abîme nous sépare... A moi, Fidèle, à moi! (Lion voitun homme qui l'appelle, qui lui tend les bras, et d'un bondde gauche à droite il s'élance à ses côtés.) Il a entendu 1 Viens, oh! viens, noble animal , brave compagnon, véritable ami de l'homme... viens, viens; oui, je me traînerai, tu no soutiendras, pan
LES CHIENS DU MONT-SAINT-BERNARD
vrai ? (// le preste, l'embrasse.) Tu me rendras la terre, le monde, la vie!... Allons, mon beau libérateur, allons, mon guide, allons... {// a peine à se soulever pour obéir au chien, qui l'entraîne.) J'en viendrai a bout, avec ton aide; quand je devrais laisser des lambeaux de mon corps sur la route, je sortirai d'ici. .. où tu passeras, je passerai, où je resterai, tu resteras. (// l'entoure de ses deux bras, ci rampe suspendu àson cou.) Jcne tcquilteplus ..
( le chien redouble de zèle) sauve-moi... la Camarde est vaincue; j'ai vu de bien près sa laide figure, elle s'est évanouie devant toi; ce n'est pas encore pour cette fois. ( Lorsque l'homme et le chien sont près de s'engager dans un étroit sentier qui monte à pic à droite, Louis, qui s'agite faiblement, ouvre les yeux, lève tes petits bras, et s'écrie comme un enfant qui se rdvei/ie.)Maman, j'ai faim.
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