SCÈNE XIII
Wilfrid accourt. Le fidèle écuyer précède le prince, bathilde et une suite nombreuse; il les ramène près d’Albert, espérant que leurs efforts seront plus puis-
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sauts que les siens pour l’arracher à ce lieu de douleur.
Tous s’arrêtent en l’apercevant. Albert s’élance vers son écuyer pour le retenir. Pendant ce temps la AVili touche à scs derniers instants : déjà les fleurs et les herbes qui l’entourent se relèvent sur elle, et la couvrent de leurs tiges légères... une partie de la gracieuse apparition est déjà cachée par elles.
.Albert revient, et reste frappé de surprise et de douleur en voyant Giselle s’affaisser peu à peu et lentement au milieu de ce vert tombeau ; puis, du bras qu’elle conserve libre encore, elle indique à Albert la tremblante Bathilde, à genoux à quelques pas de lui> et lui tendant la main d’un air suppliant.
Giselle semble dire à son amant de donner son amour et sa foi à la douce jeune fille... c’est là son seul vœu, sa dernière prière, à elle qui ne peut plus aimer en ce monde; puis, lui adressant un triste et éternel adieu, elle disparaît au milieu désherbés fleuries qui l’engloutissent alors entièrement.
Albert se relève avec une vive douleur; mais l’ordre de la Wili lui semble sacré... 11 arrache quelques-unes des fleurs qui recouvrent Giselle, les presse sur son cœur, sur scs lèvres, avec amour; et faible et chancelant, il tombe dans les bras de ceux qui l’entourent en tendant la main à Bathilde ! ! !
Le lendemain de la première, représentation de Giselle, ne pouvant aller chercher au coin de la rue un feuilletoniste dormant sur ses crochets pour faire mon article de théâtre, puisque je faisais le lundi à la Presse; embarrassé de parler de moi-méme et ne voulant pas esquiver cette situation périlleuse où m’attendait le public, je pris le parti d’écrire à mon ami Henri Heine, qui était alors aux eaux de Cauterets, atteint déjà de cette indisposition, légère à la vérité, qui le retint huit ans au lit et le fit porter au cimetière Montmartre, non pas dans ce cercueil grand comme la cathédrale de Cologne, porté par huit géants très-forts, qu’il demandait dans VIntermezzo, mais par un maigre corbillard suivi de Paul de Saint-Victor et de moi, plus quatorze cordonniers allemands.
Dans ma lettre je rappelais quelques incidents de la légende primitive, car rien n’est important comme l’exactitude en matière fabuleuse. Les poètes sont chatouilleux sur ces particularités qui sont l’àine même de la poésie, mais rien d’essentiel n’a été omis dans la version livrée au public.
Nous rétablissons ces détails pour la satisfaction du poète allemand. >’ous-inéme, nous avions révé quelques scènes • 51.
dans la couleur du sujet, qui ont ont dù être élaguées comme faisant longueur.
■\u théâtre tout fait longueur.
.V une certaine époque de l'année avait lieu au carrefour de la Forêt la grande réception générale des Wilis, sur le bord de l’étang, là où les larges feuilles du nénuphar étalent leurs disques sur l’eau visqueuse qui recouvre les valseurs noyés. Les rayons de la lune brillent entre ces cœure découpés et noirs qui semblent surnager coinine des ainoui’s morts. .Minuit sonne et de tous les points de l’horizon arrivent, j)récédées par des feux follets, les ombres des jeunes filles mortes au bal ou à cause de la danse ; d’abord arrive avec un cliquetis de castagnetto et un fourmillement de paillons blancs, un grand peigne découpé à jour comme une galerie de cathédrale gothique et se silhouettant sur la lune, une danseuse de cachucha de Séville, une gitana tortillant des hanches et portant à sa jupe étroite des falbalas de signes cabalistiques, une danseuse hongroise au bonnet de fourrure faisant claquer de froid, comme des dents, les éperons de ses bottines, une bibiaderi dans un costume pareil à celui d’Amani, corset avec étui en bois de çantal, pantalon lamé d’or, ceinture et collier de plaques de métal formant miroir, longues écharpes balancées, bijoux bizarres, anneaux cerclant la cloi.son des narines, clochettes autour des chevilles ; et puis la dernière se montrant timidement, un petit rat de l’Opéra dans le déshabillé de la classe de danse, avec un mouchoir au cou, les mains fourrées dans un petit manchon. Tous ces costumes de ces types exotiques ou non sont décolorés et prennent une sorte d’uniformité .spectrale.
La réception solennelle avait lieu et se terminait par la scène où la jeune morte sort de la tombe et semble reprendre la vie sous l’étreinte passionnée de son amant qui croit sentir battre un cœur sur le sien.
Nous n’ajouterons qu’un mot pour montrei' que la patience
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est nécessaire au Ihéàli e. Nous av ions demandé qu'on exécutât avec des morceaux de j;lace la nappe du lac miroitan t sous lalune ; cette innovation a été accomplie vingt-deux ans plus tard, à la reprise du ballet. (Ju’on ne s’étonne pas de nous voir attacher quebjuc importance à de frivoles canevas chorégi“aphiqucs ; Stendhal que personne ne soupçonnera d’être un enthousiaste, admirait fort le chorégraphe Vigano, qu'il n’appelait jamais autrement que l’immortel Vigano et qu’il nommait l’un des trois génies modernes. Gflethe également faisait le plus grand cas du }>allet, qu’il regardait comme l'art initial et univei’sel.
r. juillet 184t.
Mon cher Henri Heine,
En feuilletant, il y a quelques semaines, votre beau livre de r Allemagne, je tombai sur un endroit charmant ; — il ne faut pour cela qu’ouvrir le volume au hasard ; — c’est le passage où vous parlez des elfes à la robe blanche dont l’ourlet est toujours humide, des nixes qui font voir leur petit pied de satin au plafond de la chambre nuptiale, des wilis au teint de neige, à la valse impitoyable, et de toutes ces délicieuses apparitions que vous avez rencontrées dans le Hartz et sur le bord de l’Ilse, dans la brume veloutée du clair de lune allemand ; — et je m’écriai involontairement : « Quel joli ballet on ferait avec cela ! » Je pris meme, dans un accès d’enthousiasme, une belle grande feuille de papier blanc, et j’écrivis en haut, d’une superbe écriture moulée ; Les Wilis, ballet. — Puis je me pris à rire et je jetai la feuille au rebut sans aller plus loin, me disant qu’il était
l)ien impossible de traduire au théâtre cette poésie vaporeuse et nocturne, cetic fantasmagorie voluptueusement sinistre, tous ces effets de légende et de ballade si peu en rapport avec nos habitudes. Le soir, à l’Opéra, la tête encore pleine de votre idée, je rencontrai, au détour d’une coulisse, l’homme d’esprit qui a su transporter dans un ballet, en y ajoutant beaucoup du sien, toute la fantaisie et tout le caprice du Diable amoureux de Cazotte, ce grand poëte qui a inventé jloffmann au milieu du dix-huitième siècle, en pleine Encyclopédie; je lui racontai la tradition des AVilis. Trois jours après, le ballet de Giselle était fait et reçu. Au bout de la semaine, .Adolphe Adam avait improvisé la musique, les décorations étaient presque achevées, et les répétitions allaient grand train. — Vous voyez, mon cher Henri, que nous ne sommes pas encore si incrédules et si prosaïques que nous en avons l’air. Vous avez dit dans un accès d’humeur : « Comment un spectre pourrait-il exister à Paris î Entre minuit et une heure, qui est de toute éternité le temps assigné aux spectres, la vie la plus animée se répand encore dans les rues. C’est en ce moment que retentit à l'Opéra le bruyant finale. Des bandes joyeuses s’écoulent des , Variétés et dii Gymnase; tout rit et saute sur les boulevards, et tout le monde court aux soirées. (Ju'un pauvre spectre errant se trouverait malbeureux dans cette foule animée ! » Eh bien, je n’ai eu qu’à prendre vos pâles et charmants fantômes par le bout de leurs doigts d’ambre et à les présenter pour qu’ils fussent accueillis le plus poliment du monde. Le directeur et le public n’ont pas fait la moindre objection voltairienne. Les AVilis ont reçu tout d’abord le droit de cité dans la très-peu fantastique rue Le Pelletier. Les quelques lignes où vous parlez d’elles, placées en tète du livret, leur ont servi de passe-port.
Puisque l’état de votre santé vous a einpécbé d'assister à la première représentation, je in'en vais tâcher, s’il est
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permis à un feuilletoniste français de raconter une histoire fantastique à un poëte alleinand,de vous expliquer comment M. de Saint-Georges, tout en respectant l'esprit de votre légende, l’a rendue acceptable et possible à l’Opéra. Pour plus de liberté, l’action se passe dans une contrée vague, en Silésie, en Thuringe ou même dans un de ces ports de mer de Bohême qu’affectionnait Shakspeare ; il suffit que ce soit au delà du Rhin, dans quelque coin mystérieux de l’Allemagne. N’en demandez pas plus à la géographie du ballet, qui ne saurait préciser un nom de ville ou de pays avec le geste, qni est sa seule parole.
Des coteaux chargés de vignes rousses, safrances, cuites et contites par le soleil d’automne ; de ces belles vignes où pendent les grappes couleur d’ambre qui donnent le vin du Rhin, occupent tout le fond du théâtre; tout au haut d’une roche grise et pelée, si escarpée, que les pampres n’ont pu l’escalader, est perché comme un nid d’aigle, avec ses murailles crénelées, ses tourelles en poivrière, ses girouettes féodales, un de ces châteaux si communs en Allemagne ; c’est la demeure du jeune duc .Vlbrecht de Silésie. — Cette chaumière, à la gauche du spectateur, fraîche, propre, coquette, enfouie dans les feuillages, c’est la chaumière de Gisclle. La cabane en face est habitée par Loys. — Qu'est-ce que Giselle? Giselle, c’est Carlotta Grisi, une charmante fille aux yeux bleus, au sourire fin et naïf, à la démarche alerte, une Italienne qui a l’air d’une .Allemande à s’y tromper, comme l’Atlemande Fanny avait l’air d’une Andalousc de Séville. Sa jMJsition est la plus simple du monde : elle adore Loys, elle adore la danse. Quant à Loys, représenté par Petipa, il nous est suspect pour cent raisons. Tout à l’heure, un bel écuyer, tout galonné d’or, lui a dit quelques mots tout bas, la barrette à la main, dans une attitude soumise et respectueuse ; un domestique de grande maison, comme parait l’être cet écuyer, n’eùt point manqué, en parlant à un rus-
Ire, de Inncher du grand seigneur. Donc, Loys n'est point ce qu'il parait être (style de ballet), mais plus tard on verra.
Giselle sort de la chaumière sur le bout de son joli petit pied mignon. Ses jambes sont déjà éveillées; son cœur ne dort pas non plus, quoiqu'il soit bien matin. Elle a fait un rêve, un vilain rêve : une belle et noble dame en robe d'or, un brillant anneau de fiançailles au doigt, lui est apparue pondant son sommeil comme devant épouser Loys, qui était lui-même un grand seigneur, un duc, un prince. Les rêves sont parfois bien singuliers! Loys la rassure de son mieux, et GiSellc, encore un peu inquiète, adresse des questions aux marguerites. Les petites 'feuilles d’argent volent et s’éparpillent. « 11 m’aime, il ne m'aime pas !... 0 mon Dieu ! que je suis malheureuse! il ne m’aime pas! » Loys, qui sait bien qu’un garçon de vingt ans fait dire aux pâquerettes tout ce qu’il veut, renouvelle l’épreuve, qui, cette fois, est favorable ; et Giselle, charmée de l’augure de la fleur, se remet à voltiger çà et là, en dépit de sa mère, qui la gronde, et voudrait voir ce pied si agile faire bourdonner le rouet à l’angle de la fenêtre, et ces jolis doigts interrogateurs de inarçuerites occupés à cueillir la grappe déjà trop mûre ou à porter le panier d'osier des vendangeuses. Mais Giselle n’écoute guère les conseils de sa mère, qu’elle apaise par quelque gentille caresse. La mère insiste : a Malheureuse enfant K tu danseras toujours, tu te feras mourir, et, après ta mort, tu deviendras wili !» Et la bonne dame, dans une pantomime expressive, raconte la terrible histoire des danseuses nocturnes. Giselle n’en tient compte. Quelle est la jeune tille de quinze ans qui ajoute foi à une histoire dont la moralité est qu'il ne faut pas danser? — Loys çt la danse, voilà son bonheur. — Ce bonheur, comme tout bonheur possible, blesse dans l'ombre un coeur jaloux : le garde-chasse Ililarion est amoureux de Giselle, çt son plus ardent désir est de nuire à Loys,
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son rival. 11 a déjà été témoin de la scène où l’écuyer Wilfrid parlait respectueusement au paysan Loys. 11 soupçonne quelque trame, défonce la fenêtre de la cabane et s'y introduit, espérant y trouver quelque preuve accablante. Mais voici que résonnent les fanfares ; le prince de Courlande et sa fdle bathilde, montée sur une blanche haquenée, fatigués de la chasse, viennent chercher dans la chaumière de Giselle un peu de repos et de fraîcheur. Loys s’esquive prudemment. Giselle s'empresse, avec une grâce timide et charmante, d'apporter sur la tal)le des gobelets d'étain bien luisants, du lait, quelques fruits, tout ce qu’elle a de meilleur et de plus appétissant dans son buffet rustique. Pendant que la belle Bathilde porte le gobelet à ses lèvres, Giselle s'approche à pas de chatte, et, dans un ravissement d’admiration naïve, se hasarde à toucher l’étoffe riche et moelleuse dont est fait l’habit de cheval de la noble dame. Bathilde, enchantée de sa gentillesse, lui passe sa chaîne d’or au cou, et la veut emmener avec elle. Giselle la remercie avec effusion, et lui répond qu’elle ne désire rien au monde que de danser et d’être aimée de Loys.
Le prince de Courlande et Bathilde se retirent dans la chaumière pour goûter quelques instants de repos. Les chasseurs se dispersent dans les environs ; une fanfare sonnée par le cor du prince les rappellera quand il sera temps. Les vendangeuses reviennent des vignes et organisent une fête dont Giselle est proclamée la reine et où elle ]>rend part plus que personne. La joie est à son comble, lorsque parait llilarion portant un manteau ducal, une épée et un ordre de chevalerie trouvés dans la cabane de Loys; — plus de doute, Loys n’est qü'un imposteur, un séducteur qui a voulu SC jouer de la crédulité de Giselle : un duc ne peut épouser une simple paysanne, même dans le monde chorégraphique où l’on voit souvent les rois épouser les bergères ; — un pareil hymen offre d’insurmontables difficultés : Loys, ou
plutôt le duc Albrecht de Silésie, se défend du mieux qu’d peut et répond qu’après tout le malheur n’est pas si grand, et qu'au lieu d’un paysan, Giselle épousera un duc. Elle est assez jolie pour devenir duchesse et châtelaine. « Mais vous n’étes pas libre, vous êtes fiancé à un autre, » répond le garde-chasse. Et, empoignant le cor oublié sur la table, il sc met à souffler dedans comme un enragé. Les chasseurs accourent ; Bathilde et le prince de Courlande sortent de la chaumière et s’étonnent de voir le duc Albrecht de Silésie sous un pareil déguisement; Giselle reconnaît dans Bathilde la belle dame de son rêve, elle ne peut plus douter de son malheur; son cœur se gonfle, sa tète s’égare, ses pieds s’agitent et sautillent ; elle répète le motif qu’elle a dansé avec son amant; mais bientôt ses forces s’épuisent, elle chancelle, s’incline, saisit l’épée fatale apportée par llilarion et se laisserait tomber sur la pointe si Albrecht n'écartait le fer avec cette soudaineté de mouvement que donne le désespoir. Hélas ! c'est une précaution inutile ! le coup de poignard est porté ; il a atteint le cœur et Giselle expire, consolée du moins par la profonde douleur de son amant et la douce pitié de Bathilde.
Voilà, mon cher Heine, l’histoire que M. de Saint-Georges a imaginée pour nous procurer la jolie morte dont nous avions besoin. Moi qui ignore les combinaisons du théâtre et les exigences de la scène, j’avais pensé h mettre tout bonnement en action, pour le premier acte, la délicieuse orientale de Victor Hugo. — On aurait vu une belle salle de bal chez un prince quelconque : les lustres auraient été allumés, les fleurs placées dans les vases, les buffets chargés, mais les invités n’auraient pas été arrivés encore ; les wilis sc seraient montrées un instant, attirées par le plaisir de danser dans une salle étincelante de cristaux et de dorures et l’espoir de recruter quelque nouvelle compagne. La reine des wilis aurait touché le parquet do son rameau magique pour
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communiquer aux pieds des danseuses uii désir insatiable de contredanses, de valses, de galops et de mazurkas. La venue des seigneurs et des daines les eût fait envoler comme des ombres légères. Giselle, après avoir dansé toute la nuit, excitée par le parquet enchanté et l’envie d’empêcher son amant d’inviter d’autres femmes, aurait été surprise par le froid du matin comme la jeune Espagnole, et la pâle reine des wilis, invisible pour tout le monde, lui eût posé sa main de glace sur le cœur. Mais alors nous n’aurions pas eu la scène si touchante et si admirablement jouée qui termine le premier acte tel qu’il est; Giselle eût été moins intéressante, et le deuxième acte eût perdu de son effet de surprise.
Le second acte est la traduction aussi exacte que possible de la page que je me suis permis de déchirer dans votre livre, et j’espère, lorsque vous nous reviendrez guéri de Cauterets, que vous n’y trouverez pas trop de contre-sens.
Le théâtre représente une forêt sur le bord d’un étang : de grands arbres pâles, dont les pieds baignent dans l’herbe et dans les joncs; le nénufar épanouit scs larges feuilles à la surface de l’eau dormante, que la lune argente çà et là d’une traînée de paillettes blanches. Les roseaux aux fourreaux de velours brun frissonnent et palpitent sous la respiration intermittente de la nuit. Les fleurs s’entr’ouvrent languissamment et répandent un parfum vertigineux comme CCS larges fleurs de Java qui rendent fou celui qui les respire; je ne sais quel air brûlant et voluptueux circule dans cette obscurité humide et touffue. Au pied d’un saule, couchée et perdue sous les fleurs, repose la pauvre Giselle; à la croix de marbre blanc qui indique sa tombe est suspendu, encore tout frais, le diadème de pampres dont on l’avait couronnée à la fête des vendanges.
Des chasseurs viennent chercher une place favorable pour se mettre à l’affût ; Hilarion les effraye en leur disant que c’est un endroit dangereux et sinistre, hanté par les wilis,
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CCS cruelles danseuses nocturnes qui ne pardonnent pas plus que des femmes vivantes à un valseur fatigué. Minuit sonne dans leloigneinent : du milieu des longues herbes et des touffes de roseaux s’élancent des feux follets au vol inégal cl scintillant qui font fuir les chasseurs épouvantés.
Les roseaux s’écartent et l’on voit paraître d’abord une petite étoile tremblante, puis une couronne de fleurs, pais deux beaux yeux bleus doucement étonnés dans un ovale d'albâtre, et enfin tout ce beau corps élancé, chaste et gracieux, digne de la Diane antique et que l’on nomme Adèle Dumilàtre; c'est la reine des vvilis. Avec cette grâce mélancolique qui la caractérise, elle folâtre à la lueur pâle des étoiles, qui glisse sur les eaux comme une blanche vapeur, SC balance aux branches flexibles, voltige sur la pointe des herbes comme la Camille de Virgile, qui marchait sur les blés sans les courber, et, s’armant de son rameau magique, évoque les autres wilis, ses sujettes, qui sortent avec leurs voiles de clair de lune des touffes de jonc, des massifs de verdure, du calice des fleurs, pour .se joindre à la danse; elle leur annonce qu'il y a cette nuit réception d’une nouvelle vsili. En effet, l'ombre de Gisellc, droite et pâle dans son suaire transparent, jaillit soudainement de terre à l’appel de Myrtha (c’est le nom de la reine). Le suaire tombe cl disparait. Giselle, encore transie de l’humidité glaciale du noir séjour qu'elle quitte, fait quelques pas en chancelant et en jetant des regards d’effroi sur cette tombe où son nom est écrit. Les wilis s'en emparent, la conduisent à la reine, qui lui attache ellc-mémc la couronne magique d’asphodèle et de verveine. Au loucher de la haguclle, deux petites ailes inquiètes et frémissantes comme celles de l’syché se développent subitement sur les épaules de la jeune ombre, qui, du reste, n’en avait pas besoin. — Aussitôt, comme si elle voulait réparer le temps perdu dans ce lit étroit fait de six planches et deux planchettes, comme dit le poète
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de L nore, elle s'empare do l'espace, bendil el rebondit avec un enivrement do liberté et une joie de ne plus être comprimée par cet épais drap de terre lourde, rendus d'une manière sublime par madame Carlotta Grisi. Un bruit de pas se fait entendre ; les wilis se dispersent et se blottissent derrière les arbres. — Ce sont de jeunes paysansqui reviennent de la fête du village voisin ; l’excellente proie ! Les xvilis sortent de leur cachette et veulent les entraîner dans leur ronde fatale; heureusement, les jeunes gens cèdent aux conseils d'un vieillard plus prudent qui connaît la légende des wilis, et finissent par ne pas trouver fort naturel de rencontrer au fond d'un bois, sur le bord d’un étang, une foule de jeunes créatures très-décolletées, en jupes de tulle, avec des étoiles au front et des ailes de phalène aux épaules. Les wilis, désappointées, les poursuivent vivement; cette chasse laisse le théâtre vide.
Un jeune homme s'avance éperdu, fou de douleur, les yeux baignés de larmes; c’est Loys, ou Albrecht, si vous l’aimez mieux qui, trompant la surveillance de ses gardiens, vient visiter la tombe de sa bien-aimée. Giselle ne résiste pas à la douce évocation de cette douleur si vraie et si profonde; elle enlr'ouvre les branches, et penche, vers son amant agenouillé, son charmant visage illuminé d’amour. Pour attirer son attention, elle détache des fleurs qu'elle porte à ses lèvres, et lui jette ses baisers sur des roses. La légère apparition, suivie d’Albrecht, se met à voltiger coquettement. Comme Galatée, elle s’enfuit vers les roseaux et les saules ; sed cupit antevideri. — Le vol transversal, la branche qui s'incline, la disparition subite, lorsque Albrecht veut l’enfermer dans ses bras, sont des effets originaux et neufs et qui font une illusion complète. Mais voici que les wilis reviennent. Giselle fait cacher Albrecht; elle sait trop le sort qui l’attend s'il était rencontré par les terribles danseuses nocturnes. — Elles ont trouvé une autre
proie ; liilarion s'est égaré dans la forêt ; un sentier perfide l’a ramené à l'endroit qu’il fuyait tout h l'heure. Les wilis s'emparent de lui, se le passent de main en main ; à la valseuse fatiguée succède une autre valseuse, et toujours la danse infernale se rapproche du lac. liilarion, haletant, épuisé, tombe aux pieds de la reine en demandant grâce. Point de grâce ! l’impitoyahle fantôme le frappe avec la branche de roinarin, et soudain ses pieds endoloris s'agitent convulsivement. 11 se relève et fait de nouveaux efforts pour s'échapper : un mur dansant lui ferme partout le passage, on l'étourdit, on le pousse, et, en quittant la main froide de la dernière danseuse, il trébuche et tombe dans l'étang. — Bonsoir, liilarion ! cela vous apprendra à vous mêler des amours des autres ! Que les poissons du lac vous mangent les yeux !
Qu’est-ce qu’Oilarion, qu'un danseur pour tant de danseuses? Moins que rien. Une wili, avec ce flair merveilleux de la femme qui cherche un valseur, découvre Albrecht dans sa cachette. A la bonne heure ! en voilà un qui est jeune et beau et léger 1 « Allons, Giselle, faites vos preuves! qu’il danse jusqu'à mourir! » Giselle a beau supplier, la reine ne l’écoute pas, et la menace délivrer Albrecht à des wilis moins scrupuleuses. Giselle entraîne son amant vers la tombe qu’elle vient de quitter, lui fait signe d'embrasser la croix et de ne pas la quitter quoi qu’il arrive. Myriha essaye d’une ruse infernale et féminine. Elle oblige Giselle, forcée de lui obéir en sa qualité de sujette, à exécuter les poses les plus entraînantes et les plus gracieuses. Giselle danse d’abord timidement et avec beaucoup de retenue; puis son instinct de femme et de wili l'emporte ; elle s’élance légèrement et danse avec une grâce si voluptueuse, une fascination si puissante, que l'imprudent Albrecht quitte la croix protectrice et s’avance les mains tendues, l’œil brillant de désir et d’amour. Le fatal délire s’empare de lui, il
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pirouette, il saute, il suit Giselle dans ses bonds les plus ha* sardeus; dans la frénésie à laquelle il s'abandonne perce le secret désir de mourir avec sa maîtresse et de suivre au tombeau l’ombre adorée ; mais quatre heures sonnent, une ligne pâle se dessine au bord de l'horizon. C’estlejour, c’est le soleil, c’est la délivrance et le salut. Fuyez, vision des nuits! fantômes blafards, évanouissez-vous! Une joie céleste brille dans les yeux de Giielle : son amant ne mourra pas, l’heure est passée. La belle Myrtlia rentre dans son nénufar. Les wilis s’éteignent, se fondent et disparaissent. Giselle elle-même est attirée vers sa tombe par un ascendant invincible. Albrecht, éperdu, la saisit dans ses bras, l’emporte en la couvrant de baisers et l’assoit sur un tertre fleuri; mais la terre ne veut pas lâcher sa proie, l’herbe s’entr’ouvre, les plantes s’inclinent en pleurant leurs larmes de rosée, les fleurs se penchent... Le cor résonne; Wilfrid, inquiet, cherche son maître. 11 précède de quelques pas le prince de Courlande et Bathilde... Cependant les fleurs envahissent Giselle; on ne voit plus que sa petite main diaphane... La main elle-même disparait, tout est fini ! — Albrecht et Gi selle ne se reverront plus dans ce monde. — Le jeune homme s’agenouille auprès du tertre, cueille quelques-uncs des fleurs, les serre dans sa poitrine, et s’éloigne la tête appuyée sur l’épaule de la belle Bathilde, qui lui pardonne et le console.
Voilà, à peu près, mon cher poêle, comment, M. de Saint- Georges et moi, nous avons arrangé votre charmante légende, avec l’aide de M. Coralli, qui a trouvé des pas, des groupes et des attitudes d’une élégance et d’une nouveauté exquises. Nous vous avons choisi pour inlerprèîcs les trois Grâces de l’Opéra : mesdames Carlotla Grisi, Adèle Dumilàlre et Forster. La Carlotla a dansé avec une perfection, une légèreté^ une hardiesse, une volupté chaste cl délicate qui In mettent au premier rang entre Essler et Taglioni; pour la panto-
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iniinc, clic a dépassé toutes les espérances ; pas un geste de convention, pas un mouvement faux ; c'est la nature et la naïveté même : il est vrai de dire qu’elle a pour mari et pour maître Perrot l’aérien. Petipa a été gracieux, passionné et touchant ; il y a longtemps qu'un danseur n’a fait autant de plaisir et n’a été si bien accueilli.
La musique de M. .\dam est supérieure à la musique ordinaire des ballets ; elle abonde en motifs, en effets d’orchestre ; elle contient meme, attention touchante pour les amateurs de musique diflicile, une fugue très-bien conduite. Le second acte résout heureusement ce problème musical du fantastique gracieux et plein de mélodie. Quant aux décorations, elles sont de Cicéri, qui n’a pas encore son égal pour le paysage. Le lever du soleil, qui fait le dénouement, est d’une vérité prestigieuse, — La Carlotta a été rappelée au bruit des applaudissements de la salle entière.
Ainsi, mon cher Heine, vos wilis allemandes ont parfaitement réussi à l’Opéra français.