‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 177 sur 210 · I-AQLERETTE · texte numérisé non relu

I-AQLERETTE

saurait arriver plus à propos : et ouvrant la poite, ils appellent le musicien.

Ce musicien, vêtu à la mode du Tyrol, veste sur l’épaule, chapeau pointu etbarbe épaisse, n’est autre que François, qui ainsi déguisé, tâche de gagner la frontière.

Les jeunes lillcs, frappant des mains et sautant de joie, entourent le vielleur; elles voudraient tout de suite lui faire remplir son rôle d’orchestre tant les pieds leur frétillent. François demande un peu de répit, il est accablé de fatigue ; il vient de faire une longue route, il a faim et soif et sommeil.

— Voici du pain et du vin, mangez et buvez, et

dormez même un peu sur ce banc; après, vous ferez rage sur votre instrument et nous danserons à perdre haleine, répondent les paysans et les jeunes filles.

François les remercie et leur demande s’ils n’ont pas vu une belle jeune fille nommée Pâquerette.

Nous ne l’avons pas vue, lui répondent les jiaysans.

— C’est pourtant bien ici qu'elle m’avait donné rendez-vous, dit François; elle devait y arriver avant moi.

Les paysans se retirent groupe par groupe pour laisser au musicien le loisir de se reposer, et, resté seul, François, malgré l’inquiétude que lui cause l’absence de Pâquerette, s’étend sur le banc de bois, et, vaincu par la fatigue, tombe de la rêverie dans le sommeil.

•\ peine a-t-il les yeux fermés que son âme s’éveille

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daus sou corps endormi, cl cpie le monde du rêve

commence à s’agiter autour de lui avec scs formes

idéales.

Lue vapeur grise se répand sur le théâtre ; lesolijols réels disparaissent, et trois figures mystérieuses sortent du sol, sorcières, fées on larves, espèces d’introductrices qui mènent l’àme dans le pays des chimères, hnissières à verge du monde fantastique. Elles s’avancent avec des gestes morts et des mouvements immobiles vers le jeune dormeur, dont elles délient la peisonnalité et qu’elles dédoublent du fantôme intérieur.

L’esprit de François cède à l’évocation, et quoique le corps reste couché sur le banc, une forme pareille à lui s’avance vei*s les sorcières.

— Que me voulez-vous? dit le François fantastique aux étranges figures.

— Tu attends Pâquerette, ta fiancée; elle ne viendra pas, mais si tu veux la voir nous allons te conduire près d’elle; suis-nons.

François obéit; mais à peine a-t-il fait quelques pas (pic la (erre s’entr’ouvre sons ses pas et qu’il disparaît.

Les nuages, qui pendant cette scène ont amoncelé sur le théâtre leurs flocons opaques, se replient, se dissipent et s’envolent : les murailles enfumées de l’auberge ont disparu, et le regaid tout à l’heure

PAQUERETTE. . /,r,5

borné par de misérables obstacles j)loiige dans un océan d’or et d’azur, dans un infini lumineux. — Un pay.sagc magique aux eaux de diamant, aux verdures d’émeraude, aux montagnes de saphir, étale ses perspectives bleues comme un Eden de Breugliel de Paradis. Des femmes vêtues de robes de gaze blanche, où frissonnent des lueurs d’argent, comme des gouttes de rosée sur des ailes de libellules, sortent des touifes de roseaux et d’iris, ceinture verdoyante, féerique, et se groupent autour de Pâquerette, qui représente ici Pi" déal, la nymphe des premières amours aussi rayonnante pour le paysan que pour le poète.

Aussitôt ipie le jeune homme aperçoit sa fiancée, il tend les bras vers elle et s’élance pour aller la rejoindre, mais tous ses efforts pour approcher de la blanche vision sont impuissants; la charmante apparition se dérobe toujours par quelque moyen magique; tantôt vive comme un oiseau, elle monte avec des ailes de sylphide au sommet des plus grands arbres, tantôt elle prend les brodequins verts de l’ondine pour courir sans les courber sur la pointe des roseaux, et suivre la volute argentée de la vague, sur la rive. François tâche de l’atteindre, et toujours il arrive trOp tard : quand Pâquerette est à droite, François est à gauche ; c’est un chassé-croisé plein de fuites et de détours charmants; entin, pour suprême efl’ort, il gravit un rocher

dont la pointe s’allonge démesurément ; il va saisir la fugitive, mais le pied lui manque, il perd l’équilibre et tombe au milieu du lac. — Cette chute dans le rêve a son contre-coup dans la réalité, le dormeur se réveille. — .l’ai rêvé, dit-il en se frottant les yeux et en se dressant de son banc.

Les paysans rentrent, pensant que le vielleur doit être assez reposé. — Maintenant que vous avez dormi, vous allez nous faire danser, disent les jeunes filles impatientes, en lui présentant sa vielle.

Comme François se dispose à les satisfaire, on en' tond au loin un son de trompette.

A ce son bien connu, François effrayé dresse l’oreille et rejette son instrument sur son dos. — Cette trompette annonce des soldats, il faut que je parte.

— Pourquoi les craignez-vous? disent les paysans.

— Je ne les crains pas, mais je suis obligé de continuer ma route, répond François.

— Nous ne vous laisserons pas partir ainsi, s’écrient les jeunes filles en entourant François ; il faut d’abord que nous dansions.

Pendant ces débats, le maréchal des logis Dridoux et les cavaliers qu’il commande entrent dans l’auberge.

Le malheureux et ridicule Job Durfort, venu si mal" adroitement à la caserne, au moment de l’évasion de

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son remplaçant, fait partie de l’escouade; il a l’air tout empêtré et tout gauche dans son harnais militaire, et il emmêle à chaque pas ses grandes jamhes avec son sabre; sa mine pâle, abattue, fatiguée, montre qu’il n’est pas né pour être un fils de Mars, et montre de douloureux souvenirs de la maison paternelle.

— Nous cherchons un soldat du régiment, qui a pris la fuite, dit Bridoux en s’adressant à l’auhei giste, à qui il donne le signalement du déserteur. — L’avezvous vu?

— Non, répond l’hôtelier an maréchal des logis.

Pendant cette scène, François s’est assis à l’écart et

tâche d’échapper aux regards de ses anciens compagnons d’armes.

Pâquerette, parvenue enfin à l’endroit du rendezvous, entre dans l’auberge assez mal à propos, car, ainsi que le fait judicieusement remarijuer Bridoux : « Quand on voit la maîtresse, l’amant ne doit pas être loin. )) Attendons ici, l’alouette viendra d’elle-même se prendre au miroir; puis, apercevant le joueur de vielle dans son coin, il l’amène au milieu de la scène en le toisant curieusement et lui ordonne de charmer les oreilles de l’assistance par les sons mélodieux de sa musique.

François, qui a eu soin de se faire reconnaître de Pacpierette par quelque signe pour qu’elle ne soit pas

ir>8 THÉÂTRE.

la dupe de la fausse nouvelle rju’il va débiter, dit à

Bridoux. — Vous chercliez un soldat qui s’est échappé

— Oui, — tu l’as vu? demande avidement le militaire.

— Je l’ai vu, il est mort, répond François.

— Mort! s’écrie Bridoux d’un air incrédule.

— Oui, et il m'a donné cette croix d’or en me chargeant de la remettre à sa fiancée, puis il s’est noyé sans qu’il me fût possible de lui porter secours, car je ne sais pas nager.

Cette nouvelle désole Job, qui se voit définitivement constitué soldat par le trépas de son remplaçant; mais elle ne désole pas assez Pâquerette, dont la feinte douleur n’a pas cette expression naïve qui persuade.

Bridoux, aussi fort sur le cœur humain que sur la théorie, remarque que la mimique de Pâquerette n’est pas aussi désespérée qu’il conviendrait; et un signe d’intelligence, qu’il surprend entre la jeune fille et le vielleur, ne lui laisse plus de doute.

Il se rapproche lentement de François, qu’il examine avec attention, et marchant droit à lui, il fait tomber son chapeau et lui arrache sa Aiusse barbe. François est découvert.

« Je te tiens, mon gaillard, s’écrie Bridoux; tu m’as assez fait trimer. A moi, soldats ! »

P.VOIÎERETTE. 43!)

Los miiitairos so rangoiil atilour de leur chef. François, se voyant pris, tire de sa poche une tahatière et eu lance le contenu aux yeux de ceux qui veulent Farrèfer. Pendant (pie aveughis parl’àcre poussii're. ils se frotfent les paupières, et marchent on se heurtant les uns les autres d’une façon coniique, François, suivi de Pâquerette, a disparu et gagné la forêt voisine, oîi les cavaliers ne pourront le suivre.

DERMKR TARLEAl]

Une division de l’armée française occupe lljhaz, en Hongrie, poudant la guerre du Palalinat. C’est dans cotte ville que François s’est réfugié; il y a acquis une petite fortune eu exerçant, avec succès, sa profession de menuisier. — Paqm'rettc, qu’il a épousée, est bouquetùVo.

Queh[ues seigneurs ont formé le projet d’assassiner les officiers français à la faveur d’une fête que leur donnent les notahlcs d’Fjhaz. — Pacpierette dt'couvre cette conspiration; elle la révèle au général chargé du commandement supérieur, et obtient pour récompense la grâce de son mari, qu’un conseil de guerre a condamné à la peine do mort.

FI.N DE PAQIEHETTE

GEMMA

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