LE LAPIN
En vérité, maître, c’est écrit.
SATANAS
Il a dit vrai ! Je n’aimerai jamais, jamais. Ah ! comme tu te venges, Adonaï! Pauvre Éloa! j’en ai pitié! mais •ju’est cela près de l’amour?... Mes ailes sont hriilées, mais, si je pouvais aimer seulement une minute, je sens que je remonterais au ciel.
CHOÜUR DE LAPINS.
'Paroles (lu M. AuIht, musique de M. Scrilje.
Chaulons, cé-lcbruiis ce beau jour,
Sautons, dansons, faisons l'amour.
UNE L.VUME DU DIABLE
C’est de l’opéra-comique tout* pur. Je pensais qu’il ii’y avait que les Parisiens capables d’entendre de pareilles paroles sur de pareille musique. Je croyais les lapins plus forts.
CHŒUR DE PAPILLOSS.
Les gouttes de rosée se balancent aux feuilles des marguerites ; les abeilles font l’amour aux belles fleurs et boivent le nectar au fond de leurs calices. Déployons nos ailes bleues et rouges aux rayons du soleil ; nous sommes les fleurs du ciel, les fleurs sont les papillons (le la terre.
SATANAS
Que tout cela est assommant, et comme la nature est ennuyeuse ! ({uelle fadeur ! quelle monotonie ! De riicrbc, des arbres, de la terre ; je ne connais rien de inoins récréatif, si ce n’est les descriptions des poètes bucoliques. Ab ! Tliéocritc et Virgile sont de grands sols, et M. de Florian aussi. Par le premier péclié de la mère Ève! l’enfer est encore plus amusant; on y a au moins le plaisir de tourmenter quelqu’un. Si je n’avais afiaireici, j’y retournerais bien vite. Après tout, l'on n’est bien que chez soi, et l’on s’habitue à tout, même à griller éternellement. A force de me chauffer, je suis devenu frileux, et je grelotte de froid devant ‘X pâle soleil. Ta création. Père éternel, est quelque
THÉATHE.
cliosf d’assea mesquin, cl lu ne devrais pas l’en enorgueillir comme lu le lais ; le moindre décoralcur d’opéra est plus imaginatif. Voici un point de vue qui est des plus médiocres ; ce ciel est plat et cru, il a l’air de papier peint ; ces lointains ne fuient pas, ces nuages ont des formes saugrenues ; ces terrains sont mal coupés. Cela serait sifflé au premier acte d’un mélodrame, et le directeur mettrait à la porte un peintre qui aurait barbouillé un pareil paysage.
CHIUSTUS, en par.iilis.
Satanas a le ton bien superlatif; il devrait sc faire critique et écrire dans les journaux.
LE PÈRE ÉTERNEL
Comme il parle irrévérencieusement de mon ouvrage! A-t-on jamais vu un drôle jwreil? 11 me prend je ne sais quelles envies de le foudroyer un peu*
SPIRITI'S SANCTUS.
C’est moi qui suis le plus spirituel des trois, et, en vérité, ce ne le serait guère. Alleü-vous vous battre en duel avec Satanas comme un petit grimaud avec le fcuilletonniste qui trouve son ouvrage mauvais?
ALIX
Tiens, voilà une fraise; comme elle est rose !
SATANAS , fous la forme d'une mouche.
Moins que tes lèvres, moins que cellés de ton sein.
UNE LARME DU DIABLE
BLASCHKFLOn.
Comme elle sent bon !
SATAN AS
Moins bon que ton haleine.
AUX
Quel plaisir de se promener sous les larges feuilles des châtaigniers, avec des grappes de fleurs pour girandoles !
BLANCHEFLOR.
Sur un gazon couleur d’e.spérance, tout semé de marguerites et de pâquerettes, dont la rosée s’égrène sous les pieels comme un collier de perles dont on casse le fil !
AUX
Voici une marguerite qui a un cœur d’or et des feuilles d’argent ; questionnons-la.
BLANCHEFLOR.
Pourquoi faire? nous n’avons pas d’amoureux.
ALIX
Nous pourrions en avoir si nous le voulions; il y en a beaucoup qui en ont, et qui ne nous valent pas.
BLANCHEFLOR.
Qu’importe? Voyons ce que la fleur va dire, cela nous amusera. C’est pour toi que j’arrache ces feuilles. M’aime-t-il ? Un peu, beaucoup, pas du tout. M’aimc-
Nil? Un peu, beaucoup, pas du tout. Il ne t’aime pas du tout, c’est positif.
ALIX
Tu t’es trompée, tu as sauté une feuille.
BLANCHEFLOR.
,1’îii bien compté.
ALIX
Non ! te dis-je.
SATANAS
Que la nature des femmes est une singulière nature! Voici une petite fille qui ne connaît l’amour que pour en avoir entendu parler, et qui s’indigne à la seule supposition que l’amant qu’elle n’a pas pourrait peut-être ne point l’aimer. Le moment est venu de nous montrer. La petite sera enebantée de faire voir à sa sœur que la marguerite en a menti. Çà, quelle figure allonsnous prendre? don Juan ou Lovelace? Don Juan est usé comme la soutane d’un séminariste ou l’escalier d’une fille de joie ; Lovelace est un peu plus inédit, et je ne doute point que sa perruque poudrée et son habit à la française ne fassent un effet merveilleux ; il a bien meilleur air que don Juan, ce mauvais racleur de guitare. J’aurais bien pris la figure de Chérubin, mais nos donzelles sont trop jeunes pour être marraines ; elles n’ont pas encore l’âge qu’il faut pour dire d’une manière convenable au page qui n’ose pas :
UNE LAUME DU DI A U UE. 4i
« Osez ! » et elles ne .savent pas le prix d’un enfant qui veut cesser de l’ètrc et en faire d’autres.
Sulanas prcRiI la tlguro de Lotclucc.
AUX
Quel est ce beau cavalier qui s’avance vers nous? Sa démarche est élégante, il a l’air tout à fait noble et le plus gracieux du monde. C’est sans doute un Seigneur étranger, car son costume n’est pas celui des jeunes hommes de cette ville.
BLAiNCHEFLOR.
On dirait qu'il veut nous aborder.
SATAN AS, en Love lace.
Mesdemoiselles, pardonnez-moi si je me mêle à votre entretien sans y être convié ; mais j’ai entendu, sans le vouloir, une partie de votre conversation. Vous avez fait, à une fleur rustique et sotte qui ne sait ce qu’elle dit, une question à laquelle votre miroir eût répondu plus juste et plus pertinemment. Je m’inscris en faux contre la réponse de la fleur, et je suis sûr que tous les gens de goût en feront autant que moi.
AUX
L’honnêteté vous fait dire là des choses que vous ne pensez sans doute point.
SATAN AS
.le sais ce que je dis et je dis ce que je pense ; vous allez voir que cette marguerite-ci aura plus de bon sens
Digilized by Goc^le
que l’autre, (ii l’crfcuiiie.) .le iie suis pas seul maintenant, et voilà une fleur bien avisée qui parle comme moi. Vous seriez plus incrédule que saint Thomas si vous ne vous rendiez à tant de témoignages.
BLANCHEFLOR, à pnrt.
Comme il a de l’esprit, et qu’il est beau ! Mais il no parle qu’à ma sœur.
MAGBAJ.ESA, au paradis.
Desdemona, ne trouvez-vous pas que Satanas a raille plus galant du monde avec son costume de Ijovelace ? Son habit tourterelle, sa veste gorge-de-pigeon, son bas de soie bien tire, sa bourse, son épée d’acier et son claque lui donnent une tournure coquette et triomphante qui lui va on ne peut mieux ; on le prendrait pour un marquis ou pour un faiseur do tours, tellement il a do belles manières. Comme il fait l’œil à cette petite niaise ! comme il marche sur la pointe des pieds, les coudes en dehors, le nez au vent, la bouche en cœur! e^mme il se rengorge et fait la roue ! comme il ponctue chaque phrase d’un adorable petit soupir respectueusement poussé ! 11 lui présente la main. Remarquez, je vous prie, comme son petit doigt est agréablement écarquillé, et son index posé de façon à faire briller un magnifique solitaire admirablement enchâssé ! Ah ! le scélérat! ah ! l’hypocrite ! Quel comédien parfliit ! Une femme ne feindrait pas plus habilement. Quel
Digilized by GoogI
UNE LARME DU DIABLE
adorable monstre cela fait! N’est-ce pas, Desdemona, le jeune lieutenant Cassio n’avait pas meilleure mine et n’était pas plus aimable?
DESDEMONA
Magdalena, vous êtes d’une impertinence sans égale, et, en vérité, vous vous souvenez un peu trop du vilain métier que vous avez fait. Je suis une honnête femme, moi, et je ne sais pas ce que vous voulez dire.
MAGDALENA
Vous le savez parfaitement, et c’est ce qui fait que vous vous fâchez. Quelle dame Ilonesta vous êtes ! on ne peut plaisanter une minute avec vous. Ca.ssio est convenu lui-même...