‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 22 sur 210 · OTHELLO · texte numérisé non relu

OTHELLO

Cassio ! qui parle de Cassio? Où est-il, que je le poignarde !

MAGDALENA

bon! ne voilà-t-il pas l’autre maintenant qui nous tombe sur les bras ! Va-t’en donc à tous les diables d’enfer d’où tu viens, vieux nègre jaloux, et remporte Ion coutelas, dont nous n’avons que faire !

DESDEMONA

Ab ! je vous en prie, Magdalena, passez-moi votre flacon de vinaigre d’Angleterre. .le suis près de m’évanouir, tellement ce vilain homme m’a fait peur !

l.E nON DIEU.

Quand vous nVn aurez plus besoin, pas.sez-lc-moi, Desdemona ; cette fumée d’encens qui vient de terre m’empeste et me force à me boucher le nez ; c’est sans doute quelque vieux prêtre avare et sacrilège qui aura mis une pincée de colophane en poudre dans l’encensoir au lieu de myrrhe et de cinname.

VIRGO IMMACULATA.

Satanas gagnera.

MIZAEI..

Hélas !

AZRAEL

Oïmé !

SATANAS

Et VOUS, mademoiselle, n’avez-vous pas interrogé la fleur?

DLAKCHEFI.OR.

Pourquoi faire? Les fleurs n’ont rien d’agréable à me répondre.

Comment cela ?

BLANCHEFLOR.

Je ne suis pas assez belle et charmante pour que mon sort .soit écrit en lettres d’argent autour des marguerites.

UNE LARME DU DIAULE

SATANAS

Il doit être écrit, non autour des simples fleurs des champs, mais autour des étoiles des deux en rayons de diamant.

BLANCHEFLOR.

Vous croyez parler à ma sœur.

SATANAS

Moi! point, je vous jure.

ALIX

Que dites-vous donc à Blanchoflor, et tpi’avez-vous à chuchoter comme si vous aviez peur d’être entendu?

SATANAS

Je la félicitais sur ce bonheur qu’elle a d’être la sœur d’une aussi belle et gracieuse personne que vous êtes, et je lui marquais combien j’avais l’imagination frappée des mérites qu’on vous voit.

ALIX

Vraiment! c’était là ce que vous lui disiez ?

SATANAS

Ce ne sont peut-être point les termes exprès, mais c’est quelque chose comme cela, (a pan.) Par tous les saints du paradis ! voilà une scène qui se pose d’une façon qui n’est pas des plus neuves, et qui m’a furieusement l’air de vouloir ressembler à la scène de don Juan entre les deux villageoises. Pour mon honneur de diable, j’aurais dû trouver quelque moyen plus ori-

ginal Pt ne pas faire le plagiaire comme un auteur à la mode, mais, bah ! ce moyen est assez bon pour ces petites sottes ; d’ailleurs, femmes et poissons se prennent au même appât depuis le commencement du monde; cent goujons viennent mordre à la meme ligne, cent femmes à la même ruse ; le poisson ne .sort pas de la poêle pour aller conter aux autres comment il a été pris, et les femmes, qui sont pies dans toutes les autres occasions, .sont jwissons dans celle-là.

m,AîiCHEFI,OR.

A quoi pensez-vous donc? vous avez l'air distrait.

SAT.\^AS

Je pensais à ceci : que, si j’étais vous, je n’oserais sortir ainsi dans les lx»is sans voile.

BI.A^•CHEFLOR.

Pourquoi ?

SATAN AS

De peur que les abeilles ne prissent mes joues pour deux roses et mes lèvres pour une grenade en fleur ; vos dents ont l’air de gouttes de rosée et leur pourraient donner le change.

BLANCHEFLOR.

Oh! les abeilles ne voleront pas sur mes lèvres.

SATAN AS

bes abeilles, peut-être que non, mais bien les bai-

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UNE LARME DU DIABLE

sers : les baisers soûl les abeilles des lèvres, ils y volent naturellement.

il la baise sur la bouclic.

AMX.

Que faites-vous donc ?

SATAXAS.

Je montre à votre sœur comment je ferais pour vous embrasser.

Il l'embrasse à son tour.

AUX, .n pari.

0 suavité! il me semble que mon âme se fonde, et le feu' de ses lèvres a passé jusqu’à mon cœur.

SATAN AS

J’aurais mille choses à vous dire; quand pourrai-je vous voir? Quel mal y aurait-il à vous aller un soir promener au jardin et vous asseoir sous la tonnelle de lilas? J’y vais quelquefois me reposer et rêver à celle que j’aimerai.

ALIX

Il est si doux de respirer au clair de lune l’ame jiarfumée des fleurs !

SATAKAS à blancbeflor.

Votre sœur pense que je l’aime mieux que vous^ mais elle a tort; vous êtes celle que je cherchais, et il y a déjà bien longtemps que je vous adore sans vous connaître.

TIIEATKE.

BLAKCIIEFLOR.

C’est singulier , mais je suis avec vous comme si vous étiez un ancien ami, et, quoique ce soit la pre mière fois que je vous vois, vous ne m’êtes pas etranger : je i-ecoimais votre’ ligure, votre son de voix ; j’ai déjà entendu ce que vous dites. Oui, c’est bien cela, vous êtes bien lui.

SATAXAS.

En elîet, nous sommes de vieilles connaissances. (A pari.) Voilà bientôt quelque six mille ans que je t’ai séduite ; tu avais alors la figure d’Ève, moi celle du

seiqient. Pst, pst, c’est ainsi que je silllais, pst !

ULA.NCIIEFLOR.

.\h! voilà ce que je cherchais à me rappeler, le discours dont je ne savais plus que quelques mots vagues et décousus.

SATAN AS

La petite a la mémoire bonne ; pour peu que je la remette encore sur la voie, elle va se ressouvenir de ce bienheureux jour où, sous les larges feuilles de l’arbre de science, je cueillis dans sa fleur la première virginité du monde et fis le plus ancien cocu dont l’iiistoire fasse mention. (Se penchant Teri Alix.) Jc suis fils Cadet de l’empereur de Trébizondc ; j’ai six coffres pleins de diamants et d’escarboucles ; je puis, si tu le veux, décrocher deu.\ étoiles du ciel pour t’en faire des bou-

UNE l.vr;«e du diable.

des d’oreilles ; je te donnerai pour collier un (il de perles qui ferait le tour du inonde; je couperai un morceau du soleil pour te faire une jupe de brocart, et la lune nous fournira de la toile d’argent pour la doublure.

ALIX

Oh ! rien de tout cela, mais un baiser de ta bouche.

O précieuse innocence! tu n’es encore bonne qu’à étaler consciencieusement le beuriTî de chaque côté de. la tartine et à faire des sandwichs pour le déjeuner. 11 fallait prendre les diamants, le baiser n’en eût pas été moins savoureux ; c’est du reste la première femme qui, depuis que j’exerce le métier de tentateur, ait refusé des bijoux et de l’or. L’or et la femme s’attirent comme l’ambre et la paille.

UL.ANCHEFLOR.

Je t’aime tant, que je voudrais être toi pour ne te quitter jamais.

SATAN AS

Ange du ciel! i>erle d’amour! rougeur de la rose! couleur du lait ! ô miel et sucre ! ô tout ce qu’il y a de pastoral et de charmant au monde ! cinnamc, manne distillée, fleur des prairies, noisette des bois ! ô vert pomme et bleu de ciel ! On ne peut pas dire deux mots de galanterie à ces diables de femmes qu’elles ne vous

condamnent aux galères d’amour à perpétuité ! Tu voudrais être moi, pauvre enfant ! Tu ne me ressembles guère en cela, et il y a longtemps gu’il m’ennuie d’être moi. Vois-tu, on est à soi-même un terrible fâcheux, un visiteur bien indiscret et un importun d’autant plus insupportable qu’il n’y a pas moyen de le mettre â la porte. Toutes les âmes n’ont pas un aussi joli logement que la tienne, et beaucoup souhaitent par ennui ce (jue tu souhaites par amour.

AUX

.le me donnerai à toi pour l’éternité.

SATANAS, à part.

Ileuh ! heuh ! tu rencontres plus juste que tu ne penses. Pour l’éternité! 11 ne s’agit pas ici de l’éternité des amoureux, dont il en peut tenir vingt-tjuatre à l’année, mais d’une belle et bonne éternité du bon Dieu, sans commencement ni fin, une vieille couleuvre qui se mord allégoriquement la queue, et dont personne ne connaît ni le père ni la mère.

IILANCHEFLOB.

On jouit du haut de la colliile d'un jwint de vue délicieux ; assise au penchant de la côte, j’aime à respirer la senteur des fèves et l’odeur du feuillage. Je regarde se coucher le soleil ; je dontle un baiser à la nature ; la nature sourit si doucement aux yeux pendant les mois de la jeunesse et du printemps !

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UNE LARME DU DIABLE. .M

SATANAS, parlant tantôt ô Alix, tantôt & Dlanclicllor.

La nature est en effet une chose fort agréable, et je vais indubitablement devenir un de ses plus assidus adorateurs. Au coucher du soleil sur la colline ; au le\er de la lune dans le berceau de lilas. Mes divinités, une affaire de la plus haute importance exige que je vous quitte. Adieu, ma colombe aiix yeux bletis ; adieu, ma gazelle aux yeux noirs; adieu, mon idéal; adieu, ma réalité; adieu, mes infantes. Je baise vos petits pieds mignon.s et le Iwut de vos mains blancliettcs. Serviteur.

Exit.

BI.ANCHEFI.OR.

11 a vraiment des dents supcrl>e.s; ce sera un excellent mari.

AUX

Il a les ongles les mieux faits du monde. C’est un homme de grand mérite.

Exeunt.

TIIÊATH E.

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