‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 72 sur 210 · ARLEQUIN, COLOMBINE · texte numérisé non relu

ARLEQUIN, COLOMBINE

ARLEQUIN

Colorabine, un mot !

COLOMBINE

Non !

Demeurez.

COLOMBINE

Point.

ARLEQUIN

De grâce

J’ai là certain cadeau u’il faut que je vous fasse.

COLOMBI.NE.

Un cadeau? Je m’arrête. Est-ce une chaîne d’or?

Une bague? une montre? Y suis-je?

, ARLEQUIN

Pas encor.

COLOMBINE

Une pièce bien lourde en bonne argenterie?

Un nœud de diamants ?

ARLEQUl.N.

Fi ! ma galanterie

Ne s’en va pas donner dans ces luxes grossiers, bon pour les pan'enus et pour les financiers;

Je me garderais bien d’bumilier les femmes Par l’insultant excès de ces présents infimes;

Car dans tous les pays, chez les plus gens de goût.

On dit qu’en ces régals c’est le choix qui fait tout.

COLOMBINE

Vous me faites languir; dépêchez, voyons, qu’est-ce ?

ARLEQUIN

Regardez, s’il vous plait, cette petite caisse.

COLOMBINE

Cette caisse ?

ARLEQUIN

Oui.

COLOMBINE

Grands dieux ! que vois-je? une souris,

PIERROT POSTHUME

ICO

Certes, le clou est rare et il’uii merveilleux prix ! .

ARLEQÜIN.

Très-rare; une souris plus blanche qu’une hermine, Gaie, alerte, l’œil vif comme une Colombine :

La femme est une chatte et sa griffe nous tient;

Une souris est donc un présent qui convient.

COLOUBIME.

Un écrin me plaît mieux que trente souricières ;

Je vous en avertis, ce sont là des manières A ne réussir point près des cœurs délicats,

Et vous vous brouillerez avec messieurs lès chats.

ARLEQllN.

Cette pauvre souris, tournant dans cette boite, llepré'sente mon àme allant à gauche, à droite. S'agitant sans repos dans la captivité Où depuis si longtemps la tient votre beauté ;

C’est mon cœur, prenez-le, Colombine fantasque.

Car je pâlis d’amour sons le noir de mon masque.

Je maigris, desséché par le feu des désirs,

El les moulins à vents tournent à mes soupirs.

COIOMBINE.

Arlequin, quoi ! c’est vous qui tenez ce langage ?

A ma pudicité cessez de faire outrage !

Renfoncez vos soupirs, n’ajoulcz pas un mot,

El res| eetez en moi la femme de Pierrot !

' ARLEQUIS.

Mais Pierrot, délaissant les rives de la Seine,

Dont l’habitation lui devenait malsaine,

A fait rencontre, en mer, de pirates d’Alger,

Et vu d’un nœud coulant son destin s’abréger.

Ne pouvant pas payer de rançon aux corsaires,

11 trouva la potence en fuyant les galères.

COLOHBIiNE .

En ce bas monde, hélas ! nul n’évite sou sort !

ARLEQUIiV.

Donc je puis vous aimer; car la femme d’un mort En' tout pays du monde a qualité de veuve.

COLOMBIKE.

Du trépas de Pierrot nous n'avons pas la preuve;

S’il allait reparaître, ainsi qu’un chien perdu I S’il n’avait pas été suffisamment pendu I

ARLEQUlfl.

Bah ! rien n’est plus certain: son extrait mortuaire, Sur le premier feuillet de tout dictionnaire.

Se voit lisiblement écrit ou parafé,

Au-dessous d’un pierrot au gibet agrafé;

COI.OMBIXE.

Ce sont titres fort bons qu’on ne saurait produire Quand devant le notaire il me faudra conduire ;

Car je pense. Arlequin, pour l’honneur de vos vœux, Qu’ils tendent à serrer le plus sacré des nœuds.

PIEUROT POSTHUME.

Par un certificat, en forme légitime,

Démontrez-moi qu’on peut les accueillir sans crime, Je vous accorderai très- volontiers ma main,’

Mais, jusque là, néant!... je passe mon cliemiii.

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