SCÈNE X
. PIERROT, à l’écnrl, ARLEQUIN, COLOMRINE.
ARLEQUIN
Mon infante, enfin vous êtes veuve ?
COLOMRINE.
Un deuil ! moi qui voulais mettre ma robe neuve En satin bleu de ciel à paillettes d’argent !
Que je suis malheureuse !
Elle pleure.
HÜbi!
PIERROT, ù part.
C’est afiligeant.
ARLEQUIN
Mais cependant ce deuil vous fait libre, madame.
COLOMRINE.
C’est vrai. D’ailleurs le noir sied aux blondes...
Quel cœur !
PIERROT, à part.
Quelle âme !
COLOMRINE.
Et vous avez la preuve de sa mort ?
ARLEQUIN
Je l’ai.
COLOMBI.NE.
Pauvre Pierrot, hi! hi ! Je l’aimais fort !
PIERROT, i part.
Tais-toi; tu m’attendris.
COLOUBINE.
Il avait la peau blanche,
La taille fine...
PIERROT, à part.
Bien !
COLOUBINE.
L’humeur joyeuse et franche.
L’œil pétillant.
PIERROT, à part.
Très-bien! Qui jamais aurait cru,
Moi mort, que mes beautés eussent ainsi paru !
ARLEQUIN
La douleur vous égare : il était maigre, blême.
Gai comme un fossoyeur qui s’enterre lui-même ; Et, quant à cet œil vif qui vous semble si beau. Dans sa face de plâtre on eut dit un pruneau !
PIERROT, ù part.
Drôle !
COLOMBI.NE.
Au fait, il avait le regard noir et louche.
Et certain tic nerveux dans le coin de la bouche...
Digilized by Googte
PIERROT POSTHUME
PIERROT, à part.
Tu quoque. Brute !
ARLEQCI.X.
L’ànie était digne du corps !
Il ne valait pas mieux au dedans qu’au dehors ; C’était un paresseux.
COI.OMBI>E.
Un gourmand.
Un ivrogne.
COLOMBINE
Un poltron.
ARLEQUIN
Un voleur.
COLOMBINE
Un hâbleur .sans vergogne.
ARLEQUIN
Un fort piètre sujet.
COLOMBINE
Pitoyable.
PIERROT, à part.
Parbleu !
J’ai bien fait de mourir, puisque je vaux si peu !
ARLEQUIN
Mais laissons de côté cette triste mémoire. Ilitos-nioi, m’aimez-vons, malgré ma face noire
iî)0 THÉÂTRE.
COLOUBIiNE.
Cela me changera, mon défunt était blanc ;
Foin d'un nouvel époux à l’ancien rcs-:emblant !
PIERROT, ù part.
Coquine !
, ARLEQDIN.
Je puis donc sans qu’elle me repousse A mes lèvres porter ta main fluette et douce ?
COLOMBIRE.
Portez.
PIERROT, à part.
liai !
ARLEQUIN
Sans frayeur tu verras mon museau Mettre un baiser d’ébène aux roses de ta peau?...
COLOMBIXE.
Je suis brave, essayez...
Pendant le couplet qui suit, .Arlequin caresse Colombinc. PIERROT, à part.
Ah ! la chienne ! ah ! l’infàme !
Mais que dis-je ? Moi mort, elle n’est plus ma femme; Elle est veuve. J’allais faire un coup maladroit ; D’embrasser Arlequin, certe, elle a bien le droit; Comme ils s’aiment ! J’ai là dans ce flacon la vie.
Si je le débouchais ! Non, chassons cette envie;
Un mari n’est trompé que lorsqu’il est vivant.
PIEUROT POSTHUME.
La scène cliaiifie fort, je cours ris(iuc en buvant De me ressusciter précisément pour être...
Restons mort, c’est plus sùr...saufplus tard à renaître.
COLOMBINE
Calmez-vous, Arlequin.
ARLEQUIN
Non, encore un baiser !
Point.
COLOUBINE.
ARLEQUIN
Si fait, rien qu’un seul !
COLOMBINE
Voulez-vous me laisser !
ARLEQUIN
Non.
rÎERROT, à part.
Arlequin va bien; je suis content en somme.
Et j'ai pour successeur au moins un galant homme.
Courez chez le notaire afin de le prier De dresser le contrat et de nous marier ;
Ce sera de vos feu\ la plus croyable preuve^
Arlequin sort.