‹ Théatre (volume 3)Chapitre 150 sur 191 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Le théâtre représente les dernières maisons d'un village du nord de la France où déjà Tinfluence de la Flandre se fait sentir ; la brique donne une teinte rose aux murailles; les toits se denticulent en escaliers; les puits sont festonnés de houblon, cette vigne septentrionale; les moulins ont au col des fraises de charpente, dans le lointain les clochers élèvent leurs flèches à renflements bizarres ; les arbres se mêlent plus nombreux aux habitations, les haies remplacent les murs et les champs commencent. Un air de gaieté et de repos indique un jour de fête.

40i THÉÂTRE.

Un jeune homme, le beau François, Tair alerte et joyeux, sort d'un humble logis en habit de dimanche pour aller à la fête ; au diable l'ouvrage ! il n'est question aujourd'hui que de s'amuser avec les gais compagnons et les jolies fillettes. Le vieux Martin son père le suit et lui fait des remontrances; le travail qu'il devait livrer n'est pas terminé encore, le prix aurait servi à payer un créancier impitoyable. — Demain je travaillerai double, car il est dur de pousser le rabot en tablier de cuir lorsque tout le monde se divertit ej; met ses beaux habits de fête, répond François, peu convaincu par l'homélie paternelle.

Le père Martin n'avait pourtant pas tort ; un nouveau personnage entre, dont la mine ne présage rien de bon ; ses yeux d'oiseau de proie, son nez en bec à corbin, sa bouche en tirelire, ses rides pleines de chiffres annoncent un individu de l'espèce de M. Vautour, un composé d'Harpagon et de Gobseck, un avare et un usurier; en le regardant bien, on lui trouverait un vernis de garde de commerce. Ce casse-noisette de Nuremberg animé est M. Durfort, le créancier du père Martin. « Ah ça, père Martin, voilà assez longtemps que je patiente ; vous. allez me payer mon dû, intérêt et principal, sans préjudice des frais de poursuite et autres, avant que le soleil soit couché, faute de quoi faire, je vous insère délicatement dans

la prison pour dettes jusqu'à payement intégral de la somme. » *, '

. L'âpreté de Durfort exaspère François, qui fait des gestes menaçants à l'usurier; celui-ci lui dirait volontiers en parodiant le mot de Thémistocle : « Frappe, mais paye. » Le père, moins bouillant que le fils, demande un répit pour aller à la ville et tâcher de s'y procurer de l'argent. François, qui est un brave cœur, ôte son habit, ceint le tablier et se met à l'établi, où iUrabote et scie de grand courage pour terminer à temps le travail qui peut éviter la prison à son père.

Un coup d'œil jeté par Durfort sur la pauvre maison de Martin lui fait comprendre qu'il ne gagnerait pas grand'chose à pousser les rigueurs jusqu'aux extrémités, et il laisse son débiteur aller tenter fortune à la ville, rassuré d'ailleurs par l'activité avec laquelle François fait filer les copeaux ^ous sa varlope.

Cependant le village s'éveille et s'anime; la jolie Pâquerette, plus adroite que la Perret te de la fable, arrive portant sur sa tête un pot au lait, qu'elle ne laisse pas tomber même en songeant aux contredanses et aux valses que l'orchestre doit exécuter le soir sous la fenillée. Grande est sa surprise en voyant François occupé ; elle s'av&nce avec une petite mine boudeuse et demande au jeune homme si son ouvrage sera bientôt terminé. François fait un signe de dénégation sans

se déranger, — Pâquerette, contrariée, dépose son pot au lait et s'approche de rétabli. — J*espère que tu ne vas pas travailler toute la journée. — Si, répond François, toute la journée. — 0 le vilain laborieux! fait Pâquerette qui, de même que toutes les femmes, ne comprend pas que l'on travaille lorsqu'elle a envie de se divertir : « Et tu ne danseras pas? — Non. »

Ce non fait tomber les jolis bras de Pâquerette; François lui paraît l'être le pljis fantasque et le plus barbare du monde : refuser de danser un jour de fête, et avec elle encore, c'est un crime irrémissible. Puisqu'il travaille et ne veut pas danser, François «e l'aime plus. — Cela est sûr! Cette logique toute féminine s'appuie dans l'esprit de la jeune fille sur une preuve irrécusable ! Tout préoccupé de sa menuiserie intempestive, François ne l'a p'is même embrassée; plusieurs fois elle a passé près de lui à portée d'un baiser, et il n'y a pas fait attention ; son frais col blanc, sa joue en fleur, ses lèvres roses ont fait des avances inutiles. Hélas! François, qui pense aux menaces de Durfort et au malheur de son père, n'a guère le cœur à l'amour ; les recors effarouchent Cupidon ! mais une jeune fille ne peut pas admettre qu'on pense à autre chose qu'à elle.

Les villageois sortent de leurs maisons, joyeux, pa-

rés, enrubannés, fleuris ; les garçons en beaux habits; les jeunes filles en frais cotillons, la jupe courte, et le bas bien tiré ! Tout cela se mêle et se croise et fourmille confusément avec rire et babil. Mais pour* tant les couples ne se perdent pas ; la main dans la main, le bras sur la taille, on reconnaît les amoureux, toujours seuls dans la foule : les mères s'étonnent d'être perdues à chaque instant par leurs filles, et les vieillards, appuyés sur leur canne, s'émerveillent de voir leurs fils frétiller si prestement -dans cette cohue.

Bientôt les groupes se distribuent ; chacun s'arrête au jeu ou au spectacle qui lui plaît : le mât de cocagne savonné se rit des efforts des lourds paysans qui veulent y gravir, et balance dérisoirement sur leurs tètes sa couronne de timbales, de montres d'argent et de cervelas ; le disque roule à travers les quilles abattues, la boule court après la boule et ne se dérange pas, lorsqu'à la grande hilarité de l'assistance, elle rencontre les jambes d'un distrait ou d'un imbécile.

C'est le cas de Job Durfort,. fils de l'usurier, grand dadais efflanqué et ridiculcj haut monté sur pattes comme un oiseau de marais, et dont la boule vient d'efileurer les mollets absents. Pendant qu'il frotte sa jambe, il reçoit un ballon en pleine figure; il se re» tourne et renvet*se un jeu de siam : chacun de sei?

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mouvements est une balourdise et une maladresse, il patauge d'accident en accident ; véritable queue rouge, à qui il ne manque que Thabit écarlate, le chapeau de poil de lapin et les papillons au bout du nez. Ce joli garçon, comptant un peu sur les écus du papa Durfort, se trouve adorable et fait pour plaire aux belles; non content d'être idiot, il est avantageux et galantin; c'est Jeannot, compliqué de Léandre, heureux assemblage! Avec ses prétentions, il achève en lui la caricature si bien commencée par la nature dans un moment de bonne humeur.

Job porte à la main, non pas un bouquet, mais une botte de fleurs, car il a le don de faire paraître burlesques les choses les plus gracieuses et de rendre ridicules même les roses. Il s'approche de Pâquerette en se dandinant et en se rengorgeant. La jeune fille dépitée l'accueille comme toute femme accueille un sot lorsqu'elle veut faire enrager un garçon de. cœur et d'esprit, avec un sourire charmant, et accepte son bouquet d'un air ravi, tout en jetant un coup d'oeil de côté pour voir Teflet que produit ce manège sur François. Le brave jeune homme rougit, se mord la lèvre et continue à cogner sur ses planches des coups destinés en idée aux épaules de Job. Pâquerette a réussi €\ exciter la jalousie de François ; elle est donc toujours aimée!

TAQUERETTE. 409

Les jeux commencent, les paysans tirent à la cible avec une arbalète, mais les flèches s'égarent loin du ^ but; aux uns c'est le coup d'œil qui manque, aux autres c'est la main. A peine une flèche ou deux se sont-elles plantées dans le premier cercle : ils sont si maladroits et si' balourds, les pauvres garçons! Job, qui veut tirer aussi, envoie sa flèolie à Topposé du but, à la grande risée de la foule. Ah! si François voulait se donner la peine d'appuyer l'arbalète à sa joue et de viser deux secondes, comme il enlèverait le prix à la barba de ces imbéciles! Voilà ce que tout le monde se dit. Pâquerette supplie François du regard. Le prix est un beau collier d'or. Le jeune homme pense qu'après tout , tirer un coup dans une cible n'est pas bien long; il laisse le maillet pour l'arbalète, se pose, vise, lâche la détente et gagne.

On lui remet le collier, qui passe aussitôt au col de Pâquerette, tout heureuse et toute fière de l'adresse de son amant et de la parure qu'elle porte, plaisir » nouveau pour sa simplicité villageoise; elle abandonne sa jolie main à François, comme pour lui demander pardon du tourment qu'elle lui a causé, et Job s'étonne de voir tout à coup si distraite et si froide pour lui, celle qui tout à l'heure lui faisait sa plus coquette révérence et son plus frais sourire. Il ramasse piteu-

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sèment son bouquet oublié et tombé à terre, ne comprenant rien au cœur des femmes.

Au tir de Tarbalète succède le jeu des ciseaux; ce jeu consiste à couper, les yeux bandés, un ruban auquel est suspendue toute une riche toilette de femme. Les jeunes filles, un mouchoir sur le nez, comme les amçurs dans les dessus de porte mythologiques, voltigent et tracent des méandres, les bras tendus en avant, faisant grincer l'acier dans le vide et ne coupant que l'air avec leurs ciseaux. Pâquerette, qui reçoit le bandeau à son tour et tente l'expérience la dernière, est plus heureuse que ses compagnes, elle rencontre le fil, le tranche et le prix tombe à ses pieds; le ramasser et l'emporter dans sa maison est pour Pâquerette l'affaire d'une minute. Elle fuit à tire-d'ai!e sur la pointe de ses petits pieds, tant elle est impatiente de se revêtir de sa nouvelle parure. N'oublions pas une gaucherie de Job, qui, en voulant s'exercer aussi au jeu des ciseaux, a coupé, au lieu du fil, la vénérable queue de monsieur son père.

Pendant que Pâquerette s'habille, un cortège débouche sur la place, musique en tcte, avec fanfares et acclamations. C'est une procession dans le goût flamand, composée de quatre chars symboliques représentant les quatre Saisons, et ornés d'attributs significatifs, tels que fleurs, épis, pampres et rameaux

argentés de givre. Chaque char dépose les personnages dont il est chargé. La foule se range et quatre entrées de ballets figurent les quatre époques de Tannée.

On voit d'abord des laboureurs qui .s'alignent, et, posant le pied sur le fer de leurs bêches, font le geste de creuser et de fouir la terre. Des semeuses, le ta*blier retroussé par im coin, passent entre leurs rangs, et avec des poses de danse, jettent la graine dans le sillon tracé : c'est le Printemps.

Le grain a germé déjà, les blonds épis élèvent leurs tuyaux d'or entremêlés d'étoiles d'écarlate et d'azur par les coquelicots et les bluets. Les gerbes s'écartent et laissent voir les tètes souriantes et vermeilles des moissonneuses : le blé est mûr, les belles filles se penchent gracieusement, la faucille en main, et les épis tombent en cadence sur le revers du sillon : c'est l'Été.

Les vendangeuses succèdent aux moissonneuses, car la grappe a remplacé l'épi, les hottes se vident, les cuves se remplissent, et le raisin écume sous les trépignements des danseurs : la vendange moderne a des airs de bacchanale antique : c'est l'Automne.

Il y a. dans le parc de Versailles, un vieillard grelottant qui se chauffe les mains à un feu de marbre; c'est une flamme réelle et brillante qui pétille dans le brasier, autour duquel se groupent nos frileux illu- '

minés de rouges reflets, et se drapant dans leurs manteaux avec des poses gelées ; ils soufflent dans leurs doigts et battent la semelle, tandis que les femmes filent leur quenouille et font tourner leurs fuseaux en se livrant à des jeux mimiques pleins de grâce : c'e^t l'Hiver.

Vous pensez bien que François, en voyant tout ce monde pirouetter, cabrioler et valser, ne peut plus y tenir, d'autant plus que Pâquerette vient de reparaître si fraîche, si rose, si gaie dans sa brillanle parure, qu'un saint ne résisterait pas à la tentation de danser avec elle. François oublie tout, et la menuiserie, et les créanciers, et les recors; il ôte son lablier et sa veste, se revêt de son habit le plus galant, prend la main de Pâquerette, ravie d'avoir enfin décidé son partenaire, et le pas commence.

A la danse succède une course en sac. Les concurrents, enfermés jusqu'aux épaules dans un fourreau de toile, font pour avancer les efforts les plus grotesques. Job est tombé dix fois sur le nez quand François, aussi adroit que vigoureux, a déjà fourni la moitié de la carrière. Mais voici. que le père Martin revient de la ville. François, honteux d'être pris ainsi en flagrant délit, tâche, en faisant des soubresauts, d'éviter la rencontre de son père, qui le découvre et lui reproche sa paresse et son insouciance. 11 n'a pas trouvé d'ar-

gcnt à la ville et il apporte une mauvaise nouvelle. — C'est aujourd'hui qu'on doit tirer à la milice dans le village. Martin précède le recruteur. A cette nouvelle; là' fête est suspendue, la consternation est peinte sur tous les visages, les mères soupirent, les pères prennent un air sombre et les jeunes filles serrent tristement la main de leurs fiancés ; chacun se sent menacé dans son amour ou son avenir.

Martin n'avait dit que trop vrai ; on entend une fanfare de clairon, et bientôt le recruteur Bridoux entre avec sa troupe, suivi du bailli et de ses acolytes, qui portent la roue où sont contenus les numéros. — La roue est installée sur une table au milieu de la stupeur et de l'effroi de la foule immobile et on procède à l'appel nominal.

Job et François sont du nombre de ceux qui doivent tirer, et certes ni l'un ni l'autre n'a l'ambition de devenir un héros à cinq sols par jour. Ils aimeraient mieux autre chose, épouser Pâquerette et rester au village, par exemple, sort moins brillant, mais plus doux.

En prévision d'un mauvais numéro, Job arrive clopin dopant, traînant le pied avec la grâce d'un faucheux à qui un moissonneur a coupé trois pattes; mais le maréchal des logis Bridoux, qui n'est pas crédule en fait d'infirmités, examine la jambe de Job, la tâte

en tous sens et ne lui trouve d'autre défaut que de ressembler à une jambe de coq. Job continue à se prétendre infiniment perclus et plus écloppé que le messager boiteu); de Baie en Suisse. Bridoux, qui redoute une ruse, tire soh sabre et menace Job, qui, naturellement poltron et ayant peur des coups plus que de toute autre chose, se sauve avec des pieds de cerf, d'autruche et de gazelle, aussi vite que pourrait le faire Almanzor, le coureur dératé de M. le inarquis. . Vient le tour de François ; on l'appelle, et comme il n'y a pires sourJs que ceux qui ne veulent pas entendre, il reste immobile comme un bloc. Bridoux, qui est un vrai saint Thomas militaire, fait avancer un trompette qui fait éclater brusquement dans l'oreille du jeune homme une fanfare plus aigre, pjus fausse, plus perçante que les clairons du Jugement dernier qui réveilleront les morts, et que les trombones bibliques qui ont renversé les murailles de Jériclio. François reste impassible : un coup de pistolet tiré inopinément derrière lui n'obtient pas plus de succès; pas un de ses nerfs ne tressaille. Tout autre qu'un recruteur serait convaincu de la surdité de François : malheureusement Bridoux a plus d'une ruse dans son sac, et il en tire une des. plus scélérates et des plus ingénieuses. — Toujours derrière le dos du jeune homme, il prend la taille de Pâquerette, et,

malgré sa résistance, lui dérobe un baiser... sonote! L*amoureux, qui était resté sourd aux appels du clairon et aux détonations d'armes à feu, entend ce petit bruit de lèvres et se retourne avec une vivacité jalouse : il a trahi son secret! Il n*est pas plus attaqué de surdité que la princesse Fine-Oreille, qui entend l'herbe pousser dans les prairies. Bridoux se pavane- et se rengorge, tout fier du succès de son stratagème, aussi artificieux qu'agréable. François est consterné, et Pâquerette se désole d'être la cause innocente du malheur de son amant.

On procède au tirage des numéros. Job, moins chanceux encore que le conscrit de Corbeil qui avait eu le numéro 2, après avoir longtemps tourné les billets, amène le numéro 1. — Ce résultat lui cause une désolation comique, qui se traduit par toutes sortes de contorsions et de grimaces.

Vient le tour de François : il amène le numéro le plus élevé; il ne partira pas! quel bonheur! Dans sa joie, il embrasse son père, et surtout Pâquerette, à plusieurs reprises ; et Pâquerette le laisse faire : ce n'est pas le moment de marchander un baiser.

Cependant Job se lamente d'un air aussi piteux que son homonyme; et le père Durfort, touché de la douleur de son \mique rejeton, s'approche de lui et lui dit : « Ne te désole pas de la sorte; tu ne partiras pas.

J*ai des écus; je t'achèterai un honime. — Voyons, qui de vous veut remplacer mon fils? dit-il, en s'adressant aux garçons qui ont eu de bons numéros. C'est un sort si agréable, que de servir le roi, quand on a du cœur et le gousset garni ! »

Lès ofl'res de Durfort ne tentent ni Pierre, ni Jacques, ni Jérôme ; ils aiment miciix rester à cultiver leur petit champ entre leurs parents et leurs fiancées, que d'aller porter le mousquet pour quelques écus qui seraient bien vite dépensés.

11 vient à François, qui refuse également. Furieux de se voir rebuté, même par son débiteur, Durfort redemande son du, en faisant observer que le délai" est bientôt passé, et qu'il va instrumenter selon toute la rigueur de la loi. Le père Martin a beau supplier, demander du temps, Durfort ne veut rien accorder, et fait signe aux huissiers et aux recors de commencer leur besogne.

Alors François, qui a pris une grande résolution et veut sauver son père de la misère et de la prison, s'approche de Durfort et lui dit : « Terminons cette affaire ; faites retirer ces hommes... Je partirai à la place de votre fils... » Tous deux sortent; et Bridoux qui, pendant ce temps, a fait mettre en rang les miliciens, au nombre desquels se trouve Job, donne le signal du départ; les clairons sonnent, et la petite troupe va se

mettre en marche, lorsque François rentre tenant en main un sac d'argent qu'il donne à son père, que les recors relâchent aussitôt, çt dit : « Je pars à la place de Job ! »

Cette nouvelle fait éclater la satisfaction la plus vive sur la grotesque face du fils de Tusurier, et la plus profonde douleur sur le charmant visage de Pâquerette. Le père Martin a toutes les peines du monde à contenir son attendrissement, heureux et fâché de ce sacrifice cruel, mais nécessaire.

« Tu me seras fidèle ! dit François à Pâquerette, qui cache sa tête et ses pleurs sur le sein de son amant, — Je te le jure ! — Et toi, tu ne m'oublieras pas? — Ta pensée me -suivra partout, au bivouac et au champ de bataille... Prends cette petite croix d'or attachée au collier gagné par ton adresse, et porte-la en souvenir de moi, » dit Pâquerette en sanglotant. François couvre de baisers ce gage de tendresse naïve, le serre dans sa poitrine, et va prendre place dans le rang; la troupe part, commandée par Bridoux, tout heureux d'avoir sous ses ordres un beau et robuste garçon comme François, à là place de cet échalas de Job, incapable de faire la guerre même aux poules.

Tout guilleret et tout léger, Job s'approche de Pâquerette et lui offre un sucre d'orge pour adoucir l'amertume de cette séparation : Pâquerette ne fait pas

la moindre attention aux galanteries de cet imbécile, qui pourtant se flatte de faire oublier François et de l'épouser. — Il n'y a que les sots qui aient si bonne opinion d'eux-mêmes, et souvent ils sont crus sur parole, lorsqu'ils sont riches. Mais il n'y a pas de danger ; Pâquerette n'est pas pour le* nez de Job, fùt-il dix fois plus bête et cent fois plus cossu.

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