‹ Théatre (volume 3)Chapitre 151 sur 191 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Du village du Nord aux jolies maisons flamandes, Faction s* est transportée dans une ville du inidi de la France. La place où se déroulait la joyeuse kermesse esi changée en intérieur de caserne. François est déjà bien loin de Pâquerette. Un gai tableau militaire a succédé à la danse des Saisons : des soldats enfourchés cavalièrement sur un banc jouent aux cartes, et comme la bourse du troupier est. médiocrement garnie, le perdant arbore sur son nez, au milieu des éclats de rire, une drogue^ c'est-à-dire une espèce de caveçon de bois surmonté d'un petit drapeau qui lui pince les narines et lui fait faire d'amusantes grimaces. D'autres, qui ont pris des timbales pour table, agitent le cornet et font rouler les dés sur la p^au d'àne : quelques-uns, sous la conduite d'un prévôt de salle, tirent le sabre, et comme ils sont encore un peu novices, se

livrent à des développés ridicules et empochent tous les coups qu'il plaît au maître de leur porter. Les anciens fument tranquillement ou boivent en disant des galanteries ou en prenant la taille aux cantinières qui circulent parmi les groupes, tenant leur petit baril sous le bras.

François, qui veut, comme tout nouveau venu, exagérer l'aisance militaire, essaye d'embrasser l'une des cantinières, la belle Catherine, qui le repousse en lui disant : Votre cœur n'est pas d'accord avec vos lèvres ; pourquoi me donner le baiser qui revient à une autre? Vous êtes amoureux, mon beau galant, je le sais, mais ce n'est pas de moi.

— C'est vrai, répond François en tirant de sa poitrine la croix que lui a donnée Pâquerette, et en la portant à ses lèvres : c'était une distraction, mais vous êtes si jolie qu'on pourrait s'y tromper; et il laisse aller Catherine.

Les camarades de François se moquent de cet élan sentimental, car le soldat français, surtout lorsqu'il a riionneur d'appartenir au Royal Cravate, est plus vainqueur que troubadour, et noire jeune homme voulant leur prouver que s'il est amoureux il n'en est pas moins joyeux pour cela, se mêle délibérément à leurs jeux.

Le maréchal des logis Bridoux, dont l'opinion e^t

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que le militaire doit être aussi agréable que terrible et joindre à Tescrime les arts d'agrément, donne une* leçon de daiise aux jeunes engagés, afin qu'ils soutiennent l'honneur du drapeau devant Torchestre des guinguettes et ne prêtent point à rire aux jeunes filles par leur gaucherie chorégraphique, et il exécute la monaco avec Catherine, vis-à-vis de laquelle il prend des airs avantageux et triomphants qui donneraient à supposer qu'ils sont au mieux.

Malgré Texcellente opinion qu'il a de lui-même, Bridoux n'a pas la grâce de François, et les poses qu'il prend tout en fredonnant : « A la monaco Ton chasse et l'on déchasse, » ne sonÉ peut-être pas aussi .charmantes qu'il le suppose, et quoique, selon lui, un maréchal des logis soit un composé de toutes les perfectiojis et de tous les talents, d'humbles conscrits et de simples soldats pourraient le surpasser s'ils ne craignaient d'expier leur supériorité à la salle de police.

Celte crainte n'arrête pas François, qui imite d'une manière comique les pas du sergent et fait rire tous ses camarades. Le maréchal des logis, mortifié du peu d'effet qu'il produit, et qui voudrait bien pouvoir regarder cette hilarité comme une infraction au respect de la hiérarchie militaire, envoie tous les soldats à la gamelle et sort en les poussant et les querellant.

Catherine, restée seule, s'égaye des prétentions ri-

dicuks <lu sergent, prétentions dont elle sait inieu^^ que personne l 'inanité : sa solitude est bientôt troublée par Farrivéed'un petit jeune homme tout gentil, tout mignon et tout poupin, qui l'aborde avec une aisance forcée et lui demande où il faut s'adresser pour s'engager dans le régiment.

— Vous êtes bien petit, — lui dit ■Catherine en le toisant de l'œil.

— Je gï;g«idirai, — répond le nouveau venu d'un ton décidé.

— Vous êtes bien jeune, — continue la caiitinière en lui voyant k lèvre sans duvet et le menton imberbe.

-r- Je vieillirai. La jeunesse est le seul. défaut dont

on se corrige avec l'âge; crayez-moi, dans dix ans

j'aurai vingUsixaus, et d'ailleurs est-ce qu'il y a be •

soin d'être vieux pour être braye ?

^ Ces raisons convainquent Catherine,, qu'intéressent

la physionomie mutine et la tournure délibérée du petit jeime homme. Elle lui prorfet sa protection au, près de Bridoux, qui rentre autmênie moment. La présentation a lieu sur-le-champ» Tenez, — dit Catherine au sergaut, — voici un jeunè'héros qui brûle de s'engager sous les drapeaux de Majrs et qui veut faire son chemin à la guerre.

■ * -^ Vous n'êtes pas dégoûté, ditM'idoux au postiT-

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lant, qu'il examine d'un œil de recruteur en répétaiXt les observations de Catherine. — Trop petit, trop jeune,.

— Le Royal-Cravate n'admet que de grands hommes

— des hommes superbes comme moi; voyez, j'ai la tête de plus que vous.

Pâquerette, que l'on a sans doute déjà devinée sous ce déguisement que lui a fait prendre le désir de rejoindre François, s'approche de Bridoux, se dresse sur lès pointes et arrive de la sorte à dépasser l'épaule dusergent, tout surpris de cette crue subite.

— ^ Tiens, dit-il, vous êtes plus grand que je ne le croyais. C'est étonnant comme vous avez poussé: vite; il faut que j'aie la berlue. Faites-moi l'amitié de passer un peu sous la toise. Pâquerette répète le même manège ; en se tenant debout sur la pointe de ses orteils, elle ajuste la taille voulue. Bridoux, de plus en plus étonné, vérifie la marque. Le petit jeune homme est assez grand. -^ Eh bien, je né l'aurais pas. cru, nj^oi qui ai pourtant la toise dans l'œil. Comme on se trompe ! ajoute Bridoux par manière de réflexion. — Mais quelles petites mainâ et quel pied mignon ! pour manier le sabre et chausser la botte! €t' quelle peau blanche et douce ! Heureusement avec l'exercice, les marches forcées et le hâle,' tout cela peut se corriger. Quant aux moustaches, il y a du retard ; le rasoir et la graisse d'ours les feront venir. — Allons, marche?

devant moi : droite ! gauche ! au pas simple ! au paé accéléré! Cela ne va pas trop mal, on pourra tirer parti de vous ; mais avant de vous recevoir dans l'honorable corps du Royal-Cravate, il faut que je vois si vous n'avez aucun vice de construction ; déshabillezvous:

Cet ordre embarrasse terriblement Pâquerette. Pour donner le change au maréchal des logis et le distraire de cette idée qui trahirait son secret et sa pudeur, la jeune fille s'empare d'une carabine et se met à faire l'exercice avec précipitation; comme l'arme est un peu lourde pour ses mains délicates, elle en laisse tomber la crosse précisément sur le pied du sergent, qui sacre et qui maugrée et revient à sa première idée.

— C'est trop barguigner ; vite, déshabillez-vous : Pâquerette éperdue refuse. — Bon ! je comprends, dit Bridoùx en clignant de l'œil; on est jeune, on est timide; c'est madame qui vous gêne, elle va se retirer. Catherine en effet s'en va pour ne pas contrarier l'examen. — Maintenant nous voilà entre hommes ; à bas la veste !

La pauvre Pâquerette fait un geste de dénégation.

— Vous êtes donc bossu ? s'écrie le sergent impatienté ; à bas ceci 1 dit-il en désignant une pièce de vêtement encore plus indispensable que Pâquerette né

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veut pas quitter ; voyant qu'elle refuse, il dit : Vous êtes donc bancal?

Et pour s'assurer de la vérité, il promène sa main sur la taille de la jeune fille, luLtâte la jambe et lui pince le mollet avec ses gros doigts de recruteur. — Vous me chatouillez ! fait Pâquerette en s'échappant.

Ah ! vous êtes chatouilleux ? eh bien, soit ; ôtez vos habits, je ne vous toucherai pas ; mais, pour Dieu, dépêchez-vous et finissez ces façons, car je suis diantrement pressé ; aussi bien tout ceci m*a l'air un peu singulier, et vous me faites l'effet d'un drôle de pistolet.

En s'enfuyant, Pâquerette a oublié d'affecter les allures viriles et s'est trahie par un mouvement tout féminin qui n'a point échappé à l'œil soupçonneux de 'Bridoux, frappé de certaines formes et de certaines ressemblances. .

Pardieu ! je vous reconnais, vous n'êtes point un homme, mais une jeune fille, à preuve que je vous ai embrassée. Vous êtes mademoiselle Pâquerette, je m'en souviens bien. — C'était au village de ***. Tout s'explique maintenant, vous êtes amoureuse de moi et vous vouliez vous engager dans mon corps. — C'est flatteur, et en récompense de cette idée ingénieuse, il faut que je vous embrasse derechef.

Pâquerette, atterrée, n'a pas le temps de se sous-

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traire aux galantes entreprises de Bridoux. — Par malheur, François rentre à ce moment et voit dans les bras du sergent sa fiancée, qu'il n'a pas de peine à reconnaître, car si l'amour est aveugle, la jalousie est clairvoyante.

Comment! vous ici, s'écrie François, sous des habits d'homme, en tête-à-tête avec Bridoux ! Est-ce là, perfide, la fidélité que vous m'aviez promise? est-ce ainsi que vous tenez vos serments?

La jeune fille balbutie quelques explications que François ne veut pas entendre, elle s'approche de lui suppliante, mais il la repousse avec un geste de colère.

On ne brutalise pas ainsi les femmes, dit Bridoux d'un air protecteur ; cette petite est venue pour moi et je ne souffrirai pas qu'on la moleste.

François, outré de fureur et de jalousie, s'emporte contre le maréchal des logis, qu'il accable d'invectives et de menaces, l'appelant traître, menteur, misérable.

Vous oublie? que vous parlez à votre supérieur et que vous me devez du respect, dit le maréchal des logis d'un air majestueux. François, de plus en plus exaspéré, tire son sabre et veut en frapper Bridoux. Des soldats et un brigadier surviennent. Bridoux s'écrie : « Je vous prends à témoin de l'acte d'insubordination qui vient d'avoir lieu. Empoignez-moi ce drôle

et me le fourrez au cachot en attendant que l'on avise à ce que Ton fera de lui. — Les soldats s'emparent de François, le désarment et l'emmènent. — Pâquerette fond en larmes.

Attirée par le bruit de cette scène, Catherine est rentrée, et, s'approchant de la jeune fille, elle lui dit : Malheureuse ! voilà le résultat de vos coquetteries ! ce garçon-là seï*a peut-être fusillé !

Fusillé, grand Dieul cela n'est pas possible! N'estce pas, monsieur le maréchal des logis?

— Parfaitement possible et même désirable au point de vue de la discipline, répond Bridoux en se rengorgeant.

— Sauvez-le, monsieur le sergent, dit Pâquerette en joignant les mains.

— Cela ne dépend pas de moi; il a levé la main sur son supérieur. La discipline avant tout ! On est tçèssévère dans le Royal-Cravate.

— 0 monsieur ! si vous empêchez François d'être fusillé, je vous aimerai bien, dit Pâquerette, quia compris avec son instinct de femme qu'il fallait employer toutes ses coquetteries et toutes ses séductions pour faire évader son amant.

— Vous m'aimerez bien, c'est très-gentil, reprend Bridoux, mais il me faut des preuves : un maréchal des logis est un homme sérieux qui ne se paye point de

fariboles comme un militaire non gradé. Accordezmoi un rendez-vous, et nous.... verrons; soyez ici ce soir à sept heures.

Quoi* qu'il en coûte à sa pudeur, Pâquerette ac. corde le rendez-vous... la vie de François est en danger, ce n'est pas le moment de faire des façons : elle compte bien d'ailleurs s'esquiver au moment dange* reux.

Un appel de trompette se fait entendre. Bridoux et les militaires sortent. Pâquerette, aussi, va quitter la scène, lorsque Catherine la retient par la main d'un air irrité, et lui reproche de venir ainsi enlever les amants aux cantinières, sous prétexte d'engagement. Pâquerette explique à la jalouse Catherine qu'elle n'a pas la moindre intentions l'endroit de Bridoux, qu'elle est amoureuse de François, avec qui elle est fiancée, et qu'elle a pris des habits d'homme pour s'engager dans le régiment et ne plus être séparée de lui. — Si elle a fait des agaceries au sergent, et si elle lui a donné rendez-vous, c'est uniquement dans le but de lui dérober la clef de la prison où François estenfenné. Catherine peut être tranquille, Pâquerette lui laisse tout entier le cœur de Bridoux.

Cette explication calme la jalouse cantinière. Eh bien, s'il en est ainsi, je vous aiderai dans vos projets. François est un brave garçon qui m'intéresse, il serait

dommage qu'il lui arrivât malheur ; et en mêmeteiups je ne suis pas fâchée de jouer un bon tour à ce volage de Bridoux.

— Je serai ici à sept heures, dit Pâquerette en sortant pour aller changer de costume, car maintenant qu'elle est reconnue,* les habits d'homme ne peuvent plus lui servir à rien ; cachez-vous dans quelque coin, et quand il faudra je vous appellerai.

L'idée de donner une leçon à Bridoux réjouit la cantinièrè, qui rit en elle-même de la bonne scène qui va se passer. Mais voici qu'un personnage de votre connaissance se présente, long, ridicule, empêtré et effaré! «'est Jôb. Il demande à la cantinière si une jeune fille, revêtue d'habits masculins, ne s'est pas introduite dans la caserne. — Oui, elle était là il n'y a qu'un instant. — Grands dieux ! serait-elle déjà repartie? — Non, elle va revenir tout à l'heure. Mais qui êtes-vous pour vous intéresser ainsi à elle ? que lui voulez-vous? — Je suis de son village et je l'aime. J'ai suivi sa trace jusqu'ici. — Eh bien, vous la verrez, répond la cantinière, elle sera ici à sept heures.

En ce moment, François montre sa tête aux barreaux de la, prison pratiquée sur un des côtés de la scène ; Job l'aperçoit et se réjouit de l'incarcération de son rival ; il aura ainsi le champ libre pour ses déclarations galantes et ses entreprises amoureuses, et il

Sort en exprimant sa joie par des grimaces burlesques. A sept heures il sera là, et fera sa cour à Pâquerette à la barbe même de François, mis en cage comme une bête féroce .~ Cette sorte de hardiesse sourit beaucoup à Job, qui n'est pas brave, comme on sait.

Bridoux rentre et tâche d'écarter Catherine, qui fait une fausse sortie.

Sept heures sonnent. Pâquerette arrive vêtue en femme et* portant un paquet qu'elle jette à François, par les barreaux, pendant que Bridoux a le dos tourné.

Ici commence un pas, mêlé de pantomine, oii chacun des partenaires poursuit l'idée qui l'occupe. Bridoux veut embrasser Pâquerette. Pâquerette veut prendre la clef de la prison renfenmée dans la poche de la veste de Bridoux.

Pour suivre la jeune fille dans ses évolutions rapidesy le sergent, qui n'est pas un sylphe, ôte sa veste, qui le gêne, et la jette sur un banc dont Pâquerette se rapproche par une suite de pas furtifs et de poses coquettes. Dans un bond léger elle fait glisser la veste à terre, et en s'agenouillant pour la ramasser, elle tire de la poche la précieuse clef; la clef des champs pour François.

Quand elle la tient, elle refuse de se laisser embrasser par Bridoux, qui pour ménager la- pudeur de

la jeune fille, souffle l'unique lanterne qui éclaire la scène, persuadé que dans Tombre toutes les vertus sont grises.

Pâquerette avertit Catherine; lacantinière sort delà cachette, se substitue à elle, reçoit le baiser qui était destiné à la jeune fille et revient ainsi à sa légitime adresse. — Bridoux n'en est pas moins ravi.

Pendant ce temps, Pâquerette va à pas de loup ouvrir la porte de la prison à François, qui s'est travesti en paysan avec les habits que sa fiancée lui a jetés tout à l'heure. Au moment où il va sortir, passe une ronde de nuit; Pâquerette cache François, qui se blottit derrière sa robe étalée, et^a Iqnterne de la ronde montre le cachot vide et Bridoux embrassant consciencieusement Catherine. A la faveur de l'étonnement général, François s'esquive; le maréchal des logis donne les signes de la plus violente colère; et lorsque Job paraît, plein de projets séducteurs, on se jette sur lui, on le happe, et on lui fait endosser l'uniforme de son remplaçant évadé. Pâquerette se sauve en riant et la toile tombe»

Les amants doivent se rejoindre dans une auberge éloignée, dont Paquei'ette a jeté rapidement le nom à François*

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