ACTE III
Le tliéâtre représente une misérable auberge conune on en trouve sur les chemins écartés; un rameau de pin desséché Ja distingue seule des autres masures. Des poutres du plafond, brunies par la fumée, pendent divers ustensiles de ménage ; quelques chaudrons luisent sur les planches ; des paysans et des paysannes attablés se livrent à leur grossière joie rustique; le vin leur a monté à la tête et ils voudraient danser pour finir la soirée gaiement. Mais pour danser, il faut de la musique, il faut un ménétrier hissé sur un tonneau * et battant du pied la mesure, raclant du violon ou pressant sous son bras le sac de cuir de la musette. Comme les femmes se dépitent, un son nasillard et discord se fait entendre dans le lointain ; le son s'ap. proche, c'est une vielle qui grince, tournée par un vielleur ambulant. — Bon ! s'écrient les paysans, on ne
saurait arriver plus à propos : et ouvrant la poite, ils appellent le musicien.
Ce musicien, vêtu à la mode du Tyrol, veste sur l'épaule, chapeau pointu et barbe épaisse, n'est autre que François, qui ainsi déguisé, tache de gagner la frontière.
Les jeunes filles, frappant des mains et sautant de joie, entourent le vielleur ; elles voudraient tout de suite lui faire remplir son rôle d'orchestre tant les pieds leur frétillent. François demande un peu de répit, il est accablé de fatigue ; il vient de faire une longue
route, il a faim et soif et sommeil.
— Voici du pain et du vin, mangez et buvez, et
dormez même un peu sur ce tanc; après, vous ferez rage sur votre instrument et nous danserons à perdre haleine, répondent les paysans et les jeunes filles.
François les remercie et leur demande s'ils n'ont pas vu une belle jeune fille nommée Pâquerette.
Nous ne l'avons pas vue, lui répondent les paysans.
— C'est pourtant bien ici qu'elle m'avait donné rendez-vous, dit François; elle devait y arriver avant moi.
Les paysans se retirent groupe par groupe pour laisser au musicien le loisir de se reposer, et, resté seul, François, malgré llnquiétude que lui cause l'absence de Pâquerette, s'étend sur le banc de bois, et, vaincu par la fatigue, tombe de la rêverie dans le sommeil.
A peine a-t-il les yeux fermés que son âme s'éveille
dans son corps endormi, et que le monde du rêve commence à s'agiter autour de lui avec ses formes idéales.
Une vapeur grise se répand sur le théâtre ; les objets réels disparaissent, et trois figures mystérieuses sortent du sol, sorcières, fces ou larves, espèces d'introductrices qui mènent l'âme dans le pays des chimères, huissières à verge du monde fantastique. Elles s'avancent avec des gestes morts et des mouvements immobiles vers le jeune dormeur, dont elles délient la personnalité et qu'elles dédoublent du fantôme intérieur.
L'esprit de François cède à l'évocation, et quoique le corps reste couché sur le banc, une forme pareille à lui s'avance vers les sorcières.
— Que me voulez-vous ? dit le François fantastique aux étranges figures.
— Tu attends Pâquerette, ta fiancée; elle ne viendra pas, mais si tu veux la voir nous allons te conduire près d'elle; suis-nous.
François obéit; mais à peine a-t-il fait quelques pas que la terre s'entr'ouvre sous ses pas et qu'il dis* paraît.
Les nuages, qui pendant cette scène ont amoncelé sur le théâtre leurs flocons opaques, se replient, se dissipent et s'envolent : les murailles enfumées de l'auberge ont disparu, et le regard tout à l'heure
borné par de misérables obstacles plonge dans un océan d'or et d'azur, dans un infini lumineux. — Un ' paysage magique aux eaux de diamant, aux verdures d*émeraude, aux montagnes de saphir, étale ses perspectives bleues comme un Eden de Breughei de Paradis. Des femmes vêtues de robes de gaze blanche, où frissonnent des lueurs d'argent, comme des gouttes de rosée sur des ailes de libellules, sortent des touffes de roseaux et d'iris, ceinture verdoyante, féerique, et se groupent autour de Pâquerette, qui représente ici l'i' déal, la nymphe des premières amours aussi rayonnante pour le paysan que pour le poète.
Aussitôt que le jeune homme aperçoit sa fiancée, il tend les bras vers elle et s'élance pour aller la rejoindre, mais tous ses efforts pour approcher de la blanche vision sont impuissants ; la charmante apparition se dérobe toujours par quelque moyen magique ; tantôt vive comme un oiseau, elle monte avec des ailes de sylphide au sommet des plus grands arbres, tantôt elle prend les brodequins verts de i'ondine pour courir sans les courber sur la pointe des roseaux; et suivre la volute argentée de la vague sur h rive. François tâche de l'atteindre, et toujours il arrive trop tard : quand Pâquerette est à droite, François est à gauche ; c'est un chassé-croisé plein de fuites et de détours charmants; enfin, pour suprême effort, il gravit un rocher
dont la pointe s'allonge démesurément ; il va saisir la fugitive, mais le pied lui manque, il perd l'équilibre et tombe au milieu du lac. — Cette chute dans le rêve a son contre-coup dans la réalité, le dormeur se réveillé. — J'ai rêvé, dit-il en se frottant les yeux et en se dressant de son banc.
Les paysans rentrent, pensant que le vielleur doit être assez reposé. — Maintenant que vous avez dormi, vous allez nous faire danser, disent les jeunes filles impatientes, en lui présentant sa vielle.
Comme François se dispose à les satisfaire, on en" tend au loin un son de trompette.
A pe son bien connu, François effrayé dresse Toreille et rejette son instrument sur son dos. — Cette trompette annonce des soldats, il faut que je parte.
— Pourquoi les craignez-vous? disent les paysans.
— Je ne les crains pas, mais je suis obligé de continuer ma route, répond François.
— Nous ne vous laisserons pas partir ainsi, s'écrient les jeunes filles en entourant François ; il faut d'abord que nous dansions.
Pendant ces débats, le maréchal des logis Bridoux et les cavaliers qu'il commande entrent dans l'auberge.
Le malheureux et ridicule Job Durfort, venu si mal" adroitement à la caserne, au moment de l'évasion de
son remplaçant, fait partie de Tescouade; il a l'air tout empêtré et tout gauche dans son harnais militaire, et il emmêle à chaque pas ses grandes jambes avec son sabre; sa mine pâle, abattue, fatiguée, montre qu'il n'est pas né pour être un fils de Mars, et montre de douloureux souvenirs de la maison paternelle.
— Nous cherchons un soldat du régiment, qui a pris la fuite, dit Bridoux en s 'adressant à l'aubergiste, à qui il donne le signalement du déserteur. — L'avezvous vu?
— Non, répond l'hôtelier au maréchal des logis. Pendant cette scène, François s'est assis à l'écart et
tâche d'échapper aux regards de ses anciens compagnons d'armes.
Pâquerette, parvenue enfin à l'endroit du rendezvous, entre dans l'auberge assez mal à propos, car, ainsi que le fait judicieusement remarquer Bridoux : « Quand on voit la maîtresse, l'amant ne doit pas être loin. » Attendons ici, l'alouette, viendra d'elle-même se prendre au miroir; puis, apercevant le joueur de vielle dans son coin, il l'amène au milieu de là scène en le toisant curieusement et lui ordonne de charmer les oreilles de l'assistance par les sons mélodieux de sa musique.
François, qui a eu soin de se faire reconnaître de Pâquerette par quelque signe pour qu'elle ne soit pas
la dupe de la fausse nouvelle qu'il va débiter, dit à Bridoqx. — Vous cherchez un soldat qui s*est échappé — Oui, — tu Tas vu? demande avidement le militaire.
— JeTai vu, il est mort, répond François.
— Mort! s'écrie Bridoux d'un air incrédule.
— Oui, et il m'a donné cette croix d'or en me chargeant de la remettre à sa fiancée, puis il s'est noyé sans qu'il me fut possible de lui porter secours, car je ne sais pas nager.
Cette nouvelle désole Job, qui se voit définitivement constitué soldat par le trépas de son remplaçant ; mais elle ne désole pas assez Pâquerette, dont la fiinte douleur n'a pas cette expression naïve qui persuade.
Bridoux, aussi fort sur le cœur humain que sur la théorie, remarque que la mimique de Pâquerette n*est pas aussi désespérée qu'il conviendrait; et un signe d'intelligence, qu'il surprend entre la jeune fille et le vielleur, ne lui laisse plus de doute.
Il se rapproche lentement de François, qu'il examine avec attention, et marchant droit à lui, il fait tomber son chapeau et lui arrache sa fausse barbe. François est découvert.
« Je te tiens, mon gaillard, s'écrie Bridoux; tu m'as assez fait trimer. A moi, soldats ! »
Les militaires se rangent autour de leur chef. François, se voyant pris, tire de sa poche une tabatière et en lance le contenu aux yéiix de ceux qui veulent l'arrêter. Pendant que aveuglés par l'acre poussière, ils se frottent les paupières, et marchent en se heurtant les uns les autres d'une façon comique, François, suivi de Pâquerette, a disparu et gagné la forêt voisine, où les cavaliers ne pourront le suivre.