‹ Théatre (volume 3)Chapitre 52 sur 191 · GEORGES, PAUL, ANTOINE, LORD DURLEY · texte numérisé non relu

GEORGES, PAUL, ANTOINE, LORD DURLEY

ANTOINE

Lord Durley!

PAUL, «'avançant vers le nouveau venu.

Laissez-moi présenter, cher Clarence, Mon ami d'Angleterre à mon ami de France : — Lord Clarence Durley, -r- comte Georges d'Elcy. —

GEORGES, saluant.

Mylord. . .

LORD DURLEY, môme jeu.

Monsieur... pardon... mais... je cherchjfis ici Monsieur d'Elcy le père, et je vois un jeune homme...

GEORGES

De ce nom, par malheur, nul que moi ne se nomme. A Votre Grâce, puis-je être agréable en rien?

LORD DURLET.

Faites-moi la fareur d'un moment d'entretien.

GEORGES

Très-volontiers.

PAUL

Faut-il que je batte en retraite?

LORD DURLEY.

.Non, Paul, restez, — je sais votre amitié discrète *

(A Georges.)

Vous êtes le tuteur de miss Lavinia ?

GEORGES, surpris et troublé.

Quel démon ou quel traître ainsi le renseigna?

Oui, mylord; mais ce nom qui vous Ta fait connaître?

PAUL, à part.

Sur le jardin de George aurait-il sa fenêtre !

LORD DURLEY.

Un pur hasard. — J'étais, en simple désœuvré.

Pour y voir les tableaux, dans une église entré,

A cette heure où toujours la solitude y règne ;

Une jeune personne, à côté de sa duègne,

S'était agenouillée et priait au saint lieu.

— Où je venais pour l'art, elle venait pour Dieu. — •

Sans qu'elle m'aperçût, car la nef était sombre.

Elle sous un rayon, et moi voilé par l'ombre;

Je contemplai longtemps son front pur, que le jour,

En le dorant, semblait désigner à l'amour.

Tout en la regardant, mon âme sentait fondre

Cet ennui froid et noir comme un brouillard de Londre,

Et que j'ai d'Angleterre en France rapporté.

Mon cœur, d'entre les morts, était ressuscité !

Son oraison finie, elle ajusta sa mante

Et sortit à pas lents, sérieuse et charmante.

Jusque sous le portail, de loin je la suivis;

Un coupé l'attendait aux marches du parvis ;

Mais si rapidement que partit la voiture,

Moi, je tenais un fil pour nouer l'aventure.

PAUL, à part.

Le sort de la bataille à prévoir est aisé Entre ton amour chauve et cet amour frisé.

LORD DURLET.

Sous la voilette bleue et la capote verte,

J'avais pu reconnaître, heureuse découverte!

Près de la belle enfant, miss Lucy Caméron,

Chez ma sœur autrefois lectrice et chaperon*

A qui je paye encore une petite rente,

— fihose en soi naturelle et fort indifférente;

Mais en touchant la somme hier, elle signa :

Reçu tant. Miss Lucy, chez miss Lavinia.

Par l'indication de sa nouvelle adresse.

Donnant, sans le vouloir, celle de sa maîtresse, Et ce renseignement, qui les renferme tous, M'a fourni le moyen d'arriver jusqu'à vous.

GEORGES

Ce récit est vraiment très-poétique et montre Votre talent à peindre une heureuse rencontre ; Mais quel en est le but?

PAUL, à part.

D'ici je le prévois.

LORD DURLEY.

Monsieur d'Elcy, j'ai dû me marier trois fois, Et trois fois s'est rompu ce projet éphémère : La première, ce fut à cause de- la mère, La secouide du père, et la troisième enfin De la tante, de l'oncle et du petit cousin. Je n'aime pas du tout la famille... des autres.

PAUL

Mes penchants sociaux là dessus sont les vôtres.

LORD DURLEY.

Lavinia n'a pas de parents?

GEORGES

Non, mylord.

Mais voiis parlez en sphinx, et j'ai beau faire effort, Pour moi, tout ce discours est un profond mystère.

LORD DURLEY.

.l'ai vingt-six an>, — je suis duc et pair d'Angleterre,

Et je porte de gueule à trois léopards d'or, Avec cette devise : Ex sanguine splendor. J'ai tout ce qu'ici-bas l'homme rêve ou désire : Hôtel dans le West-End, manoir dans le Yorkshire, Villa de marbre blanc au bord du lac Majeur, Et l'été, quand me pousse un instinct voyageur, Uu yacht de bois de teck, dont je jette l'amarre Aux rives de Ceylan ou de Castellamare. Si vous ne voyez pas, comte Georges d'Elcy, Pourquoi, moi, lord Durley, je vous dis tout ceci. C'est que votre pupille est jeune, belle, seule. Sans cortège de père, ou de tante, ou d'aïeule, Lt que je viens ici, par le plus droit chemin. En loyal gentleman vous demander sa main.

Je repousse à regret une offre qui l'honore, Lavinia n'est pas à marier... encore.

LORD DURLEY.

Pour qu'elle le devienne, il suffit d'un époux.

PAUL, à part.

Il garde son trésor comme un griffon jaloux.

GEORGES

Elle est trop jeune.

LORD DURLEY.

Elle a seize ans bientôt, cher comte.

Et l'amour sur ses doigts en souriant les compte.

PAUL, à part.

Cardillac ne veut pas lâclier son diamant.

LORD DURLEY.

Elle ne peut rester fille éternellement,

A voir pâlir sa joue et sa beauté décroître,

Et votre intention n'est pas qu'elle entre au cloître?

GEORGES

Ce n'est pas une affaire à conclure en un jour.

LORD DURLEY.

Non, mais en attendant je puis faire ma cour.

Lavinia ne voit fi\ ne reçoit personne.

LORD DURLEY.

Ah î je devine. — Ainsi que plus d'un le soupçonne,

Vous êtes marié — morganatiquement

Et chez vous, le tuteur prête un masque à l'amant :

Dans un bonheur caché j'entre et je le dérange.

Pardon!

GEORGES

Que dites-vous ! ma pupille est un ange, Pure comme celui qui veille à son côté ; Elle en a l'innocence ainsi que la beauté.

LORD DURLEY.

J'en crois votre parole et ses yeux francs où brille

Une honnête fierté de chaste jeune fille ;

Si son cœur n'a pas fait, pour mon malheur, un choix,

Je demande sa miin une seconde fois.

GEORGES

Une seconde fois, moi, je vous la refuse.

LORD DURLEY.

Alors, ne soyez pas surpris, monsieur, si j'use Des armes que fournit l'arsenal amoureux Contre l'entêtement des tuteurs rigoureux. J'y déterrerai bien quelque vieux stratagème Pour voir Lavinia, lui dire que je l'aime Et, mettant à ses pieds ma fortune et mon nom, Savoir si, comme vous, elle répondra non.

GEORGES

Je vous empêcherai.

LORD DURLEY.

Ce sera difficile.

Un tuteur ne peut pas séquestrer sa pupille; Elle habite un hôtel et non pas une toui Avec pont-levis, herse et fossés tout autour, - Et, comme au temps jadis, y fût-elle murée, Je n'aurai de repos que l'en ayant tirée. — Une clef d'or crochette.une porte d'airain; Si la porte tient bon, j encreuse un souterrain, Et si la sape manque, à temps contre-minée, Je descends par le toit ou par la cheminée.

GEORGES

Je l'enverrai plutôt au bout du monde.

PAUi, â part.

Bien!

LORD DtJRLEY.

J'en suis charmé. — ^ Je sais la route, car j'en vien. A nous autres, Anglais, quand le ciel gris tamise Ce spleen qui fait courir aux ponts de la Tamise, Chercher les pistolets dans le fond des tiroirs, Ou, comme Castlereagh, repasser ses rasoirs. Il faut pour nous sauver quelque étrange manie, Quelqu'entreprise folle et qu'on veut voir finie, Quelqu'amour insensé donnant une raison De remettre à demain noyade ou pendaison ; Heureux quiconque alors se crée un but à suivre ! Eh bien , moi, j'ai trouvé mon prétexte de vivre. Lavinia! — J'étais lugubre, — il avait ulu Et j'allais, comme on fait d'un roman déjà lu. Dans un accès d'ennui, sans cette circonstance. Au chapitre vingt-six jeter mon existence. J'ai repris le volume et j'irai jusqu'au bout, Car l'héroïne a mis de l'intérêt partout.

GEORGES

•Biffez Lavinia de ce charmant poëme, Mylord.

LORD DURLEY.

Pour quel motif?

GEORGES

Eh! parce que je l'aime!

Avec ce beau sang-froid, courtoisement moqueur, Ce que vous demandez, c'est mon sang, c'est mon cœur, Mon âme, mon trésor, mon rêve, ma chimère, Plus qu'en prenant la fille on n'enlève à la mère.

LORD DURLEY.

Eh bien , épousez-la puisqu'il en est ainsi ; Qu'elle soit, devant tous, la comtesse d'Elcy. Cependant il me vient un scrupule suprême ; Est-il sur que vraiment Lavinia vous aime, Avez-vous échangé de mutuels aveux Ou l'espoir seul tout bas répond-il à vos vœux?

GEORGES, à part.

Dans mon cœur il éveille une angoisse mortelle : M'aime-t-elle en effet? — (Haut) Une insistance telle Me gêne.

LORD DURLEY.

Un galant homme^ en cette extrémité.

Doit même à son rival toute la vérité ; Pour moi qu'un noncondamneet qu'un o?<ifait renaître, '^ C'est une question de ne pas être ou d'être.

GEORGES

Sur l'honneur, je ne puis dire que mon amour. Dans le vrai sens du mot, soit payé de retour*

LORD DURLEY.

Éclaircissez ce point, et je viens dans une heure . Savoir de vous s'il faut que je vive ou je meure.

GEORGES

Ne revenez, milord, ni ce soir, ni demain.

Car jamais, moi vivant, vous n'obtiendrez sa main.

LORD DURLEY.

Pourtant, si sa réponse à vos vœux est contraire ?

GEORGES

Je la refuserais même alors à mon frère. Si j'en possédais un qui d'elle fût épris. Et verrais sans pitié ses larmes et ses cris.

LORD DURLEY.

Vous dépassez le Turc en fait de jalousie. J'agirai.

GEORGES

Voyez-vous, j'aime avec frénésie D'un amour aujourd'hui plus grand encor qu'hier, Vaste comme le ciel, profond comme la mer; Ce n'est pas la banale et passagère ivresse Qu'inspire à tout jeune homme une belle maîtresse ! Oh! que non pas, — mais bien l'ardente affection Que le créateur porte à sa création.

Le père à son enfant, l'auteur à son poëme, L'avare à son trésor, le dévot à Dieu même. Vous parliez de mourir! De mon espoir sevré.

Ce n'est pas vous, mylord, c'est moi qui me tuerai.

'•' LORD DURLET.

A la bonne heure! Enfui vous voilà raisonnable.

Vous vous tuez, — très-bien,— c'est décent, convenable,

Original. — Alors, moi, j'essaye à mon tour.

Et si Lavinia repousse mon amour.

Je lui lègue mes biens et puis je m'intoxique

D'un verre d'eau sucrée à l'acide prussique.

PAUL

Pour un millionnaire excentrique et blasé. Se tuer n'est pas neuf.

LORD DURLEY.

Mais, vivre est bien usé.

Repoussé, je m'innuole à votre humeur jalouse; Mais si je suis choisi, vous mourrez et j'épouse. C'est dit. — Adieu!

Page 1