‹ Théatre (volume 3)Chapitre 53 sur 191 · PALL · texte numérisé non relu

PALL

La, la, Georges, tout beau! modère ce courroux, Ne pleure pas ; voyons : tu seras son époux ; Lord Durley ne l'a pas dans sa poche enlevée, Et pour moi, je renonce à l'union rêvée. Tu l'aimes donc beaucoup ?

GEORGES

Comme un fou, comme un sot* Je vivrais d'un sourire et je mourrais d'un mot*

PAUL

Conune on change ! D'ailleurs tu n'as rien vu qui puisse Faire ci*oire qu'elle aime un auti*e ou te haïsse?

GEORGES i

Uien; (i'est vrai; — Je me suis emporté sails l'aisoii.

PAUL

Eh bien, mariez-vous et faites un garçon ; Je serai son parrain, nous vivrons en famille; iMais, à propds, ({ui donc est cette jeune fille, Et comment se fuit-il que tu sois son tuteur?

GEORGES

Un enfant à qui j'ai servi de bienfaiteur.

PAUL

C'est très-beau ! — Qui t'aurait, avant cette œuvre pie, Soupçonné de morale et de philanthropie !

GEORGES

Ma disparition, dont on a tant parlé, Par là s'explique.

PAUL

Oii diable étais-tu donc allé?

GEORGES

A ma terre d'Elcy. — Là, travaillant sans trêve Sept ans, comme un sculpteur, j'ai modelé mon rêve.

PAUL

Pour tê faire une femme en marbre ; — c'est bien dur. Bien blanc, bien nu, bien froid et tout aussi peu sur : Gomment ce beau projet te vint-il à la tête?

GEORGES

Tu venais de partir pour Vienne. — Une coquette

Avait à mon orgueil joué l'un de ces tours

Que d'avance on prévoit, mais qui blessent toujours.

J'étais seul. Cette vie à soi-même pareille

Où l'on fera demain ce qu'on a fait la veille,

Me fatiguait. — J'avais assez d'entendre, au son

Des pièces d'or, chanter la banale chanson,

Et mon spleen s'ennuyait de demander asile

Au temple hospitalier de la Yémis facile.

PAUL

Le vice te donnait soif d'ingénuité, Comme aprçs une orgie on désire du thé.

GEORGES

Certain soir, ne sachant que faire de moi-même, Au Théâtre-Français j'entrai, moi quatrième. Je m'assis dans un coin mi-veillant, mi-dormanl, Et j'écoutais la pièce assez distraitement — Un chef-d'œuvre! un joyau de l'ancien répertoire — Comme d'un vieil ami l'on écoute l'histoire. Les heaux vers cependant produisant leur effet, Je me sentis bientôt réveillé tout à f:ii(.

PAUL

Que donnait-on?

GEORGES

Le Legs et V École des femmes.

Arnolphe, dont tous deux souvent nous nousmoquAmes, Cette fois me parut plein de sens et d'esprit. Au lieu de m'égayer, son malheur m'attendrit ; Mon cœur pour le vieillard prit parti contre Horace, J'entrai dans son idée, et marchant sur sa trace. Quoique l'expérience ait eu peu de succès. Je voulus me créer à mon tour une Agnès. Me disant que le tort d'Arnolphe était son âge, Et qu'un jeune homme eût fait un autre personnage;

Il me plut, en dehors du monde et de sa loi, D'aimer un être unique et fait pour moi par moi.

PAUL

Pour un ancien roué la fantaisie est rare. Don Juan continuer Amolphe !

GEORGES

Moins bizarre Qu'on ne pense : don Juan à travers tout poursuit Et demande au hasard l'idéal qui le fuit ; Arnolphe à la maison auprès de lui Télève : Les moyens sont divers, mais c'est le même rêve, Un type souhaité hors de qui rien n'est bon ; Comme j'avais l'Agnès, j'imitai le barbon.

PAUL

Tu l'avais?

GEORGES

Tu sais bien, — cette fille adoptée...

PAUL

Quelque Aïssé moderne, au bazar achetée,

Que, voyageur imbu des mœurs de l'Orient,

Tu gardais pour plus tard comme un morceau friand,

Libertin !

GEORGES

Pas du tout. Je l'avais d'aventure Ramassée en chemin et mise en ma voiture, Comme je l'aurais fait d'une levrette.

PAUL

Où ? quand?

GEORGES

A Naples où j'allais voir fumer le volcan, Tandis que tu restais lâchement à Florence, Sous prétexte d'attendre une lettre de France ; . Mais en réalité pour la Zambiuella, Beau talent que chacun siffle à la Pergola, Et que tu t'entêtais par amour ou caprice A proclamer partout sublime cantatrice,

PAUL

Mon brevet d'attaché m'aiTiva, quand son cœur Allait récompenser en moi l'amour claqueur; Ainsi furent perdus bouquets, rappels, cabales. Bravos à dominer le fracas des timbales. Sonnets sur satin rose et pigeons blancs lâchés, Sous leur aile portant des madrigaux cachés ; Mais poursuis...

GEORGES

J'allais seul à Sorrente en calèche :

Parmi ces mendiants que l'étranger allèche. Une petite fille à l'air timide et doux, Courait en me jetant des fleurs sur les genoux ; Un vieux jupon trop court, une étroite brassière. Une chemise usée et de trame grossière Formaient tout son costume, et Ton eût dit vraiment

L AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT. m

Que l'amour mendiait sous ce déguisement. Tandis que je lançais quelques pièces de cuivre Pour éloigner la troupe obstinée à me suivre, Elle près des chevaux trottait, trottait toujours, Et j'admirais sa joue aux suaves contours Où la santé brillait fraîche sous un teint pâle, Et ses bras blancs encor malgré leurs gants de hâle. Et ses yeux d'un bleu noir, et ses cheveux bouclés Par l'agitation de la course mêlés.

Quand un corricolo vint sur nous, mais si vite, Que sa roue écarlate eût broyé la petite Si je ne l'avais pas, avec un cri d'efîroi, Par les bras enlevée et mise devant moi. L'enfant, d'être en voiture étonnée et joyeuse, Riait, passait ses doigts sur l'étoffe soyeuse Et m'amusait avec son babil enfantin Et son charmant petit patois napolitain. Son père était pêcheur et sa mère était morte ; Elle, pour travailler trop jeune ou trop peu forte; Tendait sur les chemins des bouquets aux passants ; Lavinia — c'était son nom — avait dix ans : .l'aurais pu la descendre au milieu de la route. Lui mettant dans la main un louis, que sans doute Son père eût dépensé le soir au cabaret; Mais je sentais pour elle un plus vif intérêt, Car sa misère avait coudoyé ma richesse

Dans ma calèche assise en fille de duchesse, Et je ne voulais pas rendre à la pauvreté L'ange par le hasard entre mes bras jeté. Le pêcheur me céda ses droits pour une somme. J'emmenai la petite en France, et le cher homme Accoutumé d'enfance à l'inanition, Creva bientôt après d'une indigestion.

PAUL

^ Que le macaroni lui soit léger! — Ensuite?

GEORGES

A ma terre d'Elcy, Lavinia conduite Fut confiée aux soins de Lucy Caméron.

Lorsque je l'allais voir, vite, sur le perron, Sitôt que de ma chaise elle entendait les roues, Elle accourait m'offrant les roses de ses joues; Comme à Naples jadis elle m'offrait ses fleurs. Au teint de bistre avaient succédé des couleurs ; Les mains brunes étaient des mains patriciennes Que "veinait le sang bleu des familles anciennes, Ou mieux le pur sang grec qui coule à Procida. I^a soirée aux Français de mon sort décida ; Las d'actrices, plus las encore de grandes dames, Je fis mon sixième acte à Y École des femmes. Arnolphe à cheveux bruns, mais comme lui jaloux, J'élevai mon Agnès, en serre, loin de tous, Comme dans un harém une Circassieinie

Qui ne voit les passants qu*î\ travers sa persienne : Depuis tantôt huit jours nous sommes à Paris, Et tout paraît étrange à ses regards surpris.

PAUL

Est-elle au moins capable, en sa candeur extrême. De mettre au corbillon cette tarte à la crème Qui semblait détestable à monsieur le marquis, Et qu*Arnolphe charmé trouve d'un goût exquis?

GEORGES

Je ne suis pas encor tout à fait un Géronte,

Et dégrader un être ainsi m'aurait fait honle.

Son éducation a reçu tous mes soins,

Et si c'est dans un but égoïste, du moins

Je n'ai pas écrasé, précaution infâme,

Sur le front de Psyché, le papillon de l'àme;

J'ai voulu que son cœur fut grand, afin qu'un jour

Avec plus de pensée, il y eut plus d'amour.

J'ai confié les clefs de toutes les serrures

A ses petites mains, qui n'en sont pas moins puns.

Elle lit dans Shakespeare, Raphaël et Mozart.

Riche, je lui permets le luxe comme un art.

Comme une fleur de plus dont sa grâce est paréo ;

Et dans cette humble enfont de la fange tirée, "

Vil caillou dont j'ai fait un diamant sans prix,

Pétrarque verrait Laure et Dante Béatrix.

Célimène naïve, Agnès spirituelle.

Elle est intelligente, elle est jeune, elle est belle,

PAUL

A ce monstre chaimant fait de perfections,

Je voudrais un défaut, comme une ombre aux rayons.

J'ai peur pour toi. — Crois-moi, n'anime pas ton marbre.

On poursuit une nymphe et l'on attrape un arbre.

Tous ces pians concertés manquent; mieux vaut, s msart,

Laisser Tarrangement de sa vie au hasard ;

Et ton amour est-il connu de la petite ?

Dans un fauteuil, auprès du lit de Marguerite, Goethe nous montre Faust rêveur et contemplant En silence la chambre et le petit lit blanc. Comme Faust arrêté sur un seuil sans défense, J'ai, dans son pur sommeil, su respecter l'enfance. Attendant le réveil de ce cœur endormi Pour ôter à l'amour le masque de l'ami. En moi Lavinia n'a jamais vu qu'un frère.

PAUL

Tant pis, ce précédent à l'amour est contraire ; Je crains que tu ne sois, pour ta discrétion, Prématurément pris en vénération.

Et que la belle enfant, qui t'eut aimé peut-être Dans ton fauteuil de Faust voie un fauteuil d'ancêtre.

GEORGES

J'espère bien que non. — Je ne suis pas si vieux

Que déjà Ton m'assoie au fauteuil des aïeux ; Mais peut-être ai-je trop différé. ^— Son œil brille, Son front rêve : hier enfant, aujourd'hui jeune iille ; Il fout que l'amitié, chaste sœur de l'amour, S'éloigne, et que le frère à la fin ait son tour. Ce lord Durley m'excède et le doute me tue.

PAUL

Allons, porte la flamme au flanc de la statue!

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