‹ Théatre (volume 3)Chapitre 57 sur 191 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ARLPQUIN, COLOMBINE.

ARLEQUIN

Colunibiiic, Un mdt !

COLOMBINE

Non!

ARLEQUIN

Demeurez.

COLOMBINE

Point.

ARLEQUIN

De gi'àce !

J*ai là certain cadeau u'il faut que je vous fasse;

COLOMBINE

Uii cadeau? Je m'arrête. Est-ce une chaîne d'or ? Une bague ? une montre ? Y suis-je ?

ARLEQUIiN.

Pas encor.

COLOMBIME.

Une pièce bien lourde en bonne argenterie? Un nœud de diamants ?

ARLEQUIN

Fi ! ma galanterie Ne s'en va pas donner dans ces luxes grossiers, Bon pour les parvenus et pour les fnianciers; Je nie garderais bien d'humilier les femmes Par l'insultant excès de ces présents infâmes; Car dans tous les pays, chez les plus gens de goût. On dit qu'en ces régals c'est le choix qui fait tout.

COLOMBIKE.

Vous me faites languir; dépêchez, voyons, qu'est-ce ?

Regardez, s'il vous plait, cette petite caisse.

COLOHBINE.

Cette caisse ?

ARLEQUIN

Oui.

COLOMBINE

Grands dieux ! que vois-je? une souris,

Certes, le don est rare et d'un merveilleux prix!

ARLEQUIN

Trcs-rare; une souris plus blanche qu'une hermine, Gaie, alerte, Tœil vif comme une Colombine : La femme est une chatte et sa griffe nous tient; Une souris est donc un présent qui convient.

COLOMBINE

Un écrin me plaît mieux que trente souricières ; Je vous en avertis, ce sont là des manières A ne réussir point près des cœurs délicats, .

Et vous vous brouillerez avec messieurs les chats.

ARLEQUIN

Cette pauvre souris, tournant dans cette boite,

Heprésente mon âme allant à gauche, à droite,

S'a^itant sans repos dans la captivité

Où depuis si longtemps la tient votre beauté ;

C'est mon cœur, prenez-le, Colombine fantasque.

Car je pâlis d'amour sous le noir de mon masque,

Je maigris, desséché par le feu des désirs,

Et les moulins à vents tournent à mes soupirs.

COIOMBINE.

Arlequin, quoi ! c'est vous qui tenez ce langage ? A ma pudicité cessez de faire outrage ! Renfoncez vos soupu's, n'ajoutez pas un mot, Et respectez en moi la femme de Pierr jt !

ARLEQUIN

Mais Pierrot, délaissant les rives de la Seine, Dont l'habitation lui devenait malsaine, A fait rencontre, en mer, de pirates d'Alger, Et vu d'un nœud coulant son destin s'abréger. Ne pouvant pas payer de rançon aux corsaires, 11 trouva la potence enfuyant les galères.

COLOMBLNE .

En ce bas monde, hélas ! nul n'évite son sort !

ARLEQUIN

Donc je puis vous aimer; car la femme d'un mort En tout pays du monde a qualité de veuve.

GOLOHBINEi

Du trépas de Pierrot nous n'avons pas la preuve? S'il allait rej)araîtrej ainsi qu'un chien perdu ! S'il n'avait pas été suffisamment pendu !

ARLEQUtN.

Bah ! rien n'est plus certain: son extrait mortuaire, Sur le premier feuillet de tout dictionnaire. Se voit lisiblement écrit bu parafé, Au-dessous d'un pierrot au gibet agrafé.

GOLOMBINE.

Ce sont titres fort bons qu'on ne saurait produire Quand devant le notaire il me faudra conduire ; Car je pense. Arlequin, pour l'honneur de vos vœux. Qu'ils tendent à serrer le plus sacré des nœuds;

Par un certificat, en forme légitime, Démontrez-moi qu'on peut les accueillir sans crime, Je vous accorderai très-volontiers ma main, Mais, jusque là, néant!... je passe mon chemin.

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