‹ Théatre (volume 3)Chapitre 72 sur 191 · PIERROT, COLOMBINE, LE DOCTEUR · texte numérisé non relu

PIERROT, COLOMBINE, LE DOCTEUR

LE DOCTEUR

Quatre, mon fils...

PIERROT

Docteur. . . vous êtes un vieux drôle Je suis vivant...

LE DOCTEUR

Très-bien ! vous avez bu ma fiole?

PIERROT

Je n'ai rien bu... sinon une souris.

LE DOCTEUR

Alors Vous pouvez vous classer toujours parmi les niorls. Galien, Paracelse, Hippocrate, Avicenne, Disent également la pendaison malsaine.

Dans leurs œuvres Ton voit que, le larynx occlus, Le poumon avec Tair ne communique plus ; L'organe intitulé parenchyme splénique (Car il faut vous parler le langage technique) Se gonfle et du thorax emplit les cavités ; D'im sang fuligineux les méats injectés N'apportent au cerveau que trouble et que vertige ; Bientôt la synovie aux jointures se fige, L'on devient roide et sec comme un pantin de bois, Livide, et dans l'état enfin où je vous vois.

PIERROT

Je prétends que je vis.

LE bOCTEUR.

Non.

PIERROT

Si.

COLOMBINE

La chose est sûre.

LE DOCTEUR

Ce n'est que rêverie et qu'illusion pure.., xLa science est certaine et ne trompe jamais.

Ne vous entêtez pas à vivre, étant mort. . . .

PIIRROT.

Mais...

LE DOCTEUR

Pas de mais.

PIERROT

Cette tape est-elle de main morte ?

LE DOCTEUR

Oui.

COLOHBmE, ù Pierrot.

Donne -lui plus bas une preuve plus forte.

PIERROT lui donnanld» son pied au derrière.

Cet argument est-il de pied mort ?

LE DOCTEUR

Non.

PIERROT

Ces coups.

Pour venir d'un défunt, comment les trouvez-vous ?

LE DOCTEUR

Fort rudes ; vous frappez à rompre les vertèbres !

PIERROT

Tenez.

LE DOCTEUR

J'ai des amis dans les pompes fanèbres, Et si vous m'appliquez des soufflets aussi forts, Je voiis fais empoigner par quatre croque-morts.

PIERROT

Docteur, pour éviter des gourmades sans nombre, Convenez que je suis un corps et non une ombre.

LE DOCTEUR

Vous êtes bien un corps, j'en conviens.

PIERROT

C'est heureux!

LE DOCTEUR

Ktre une ombre serait un destin moins affreux.

Je sens, je vois, j'entends, je marclie, je respire.

LE DOCTEUR

Oui, c'est le plus fâcheux.

PIERROT

Et que suis-je ?

LE DOCTEUR

Un vampire!

COLOMBINB.

Un vampire ! grands . dieux !

LE DOCTEUR

Ce teint mat et blafard, Cette lèvre sanglante, avec cet œil hagard, Tout ledit...

COLOMBINE

S'il allait pendant que je repose, M'cntr'ouvrir une veine et sucer mon sanj? rose ?

LS DOCTEUR

Sans doute il le fera, car c'est le seul moyen Que les gens de sa sorte aient pour se porter bien.

PIERROT

IN*est-il aucun remède, aucune médecine ?

LE DOCTEUR. [trlne,

Mon Dieu, si !...L'on vous plante un pieu dans la poiî/on vous coupe en quartiers, on brûle vos morceaux. Puis le vent prend la cendre et la jette aux ruisseaux.*

COLOMHINE.

Quelle horreur ! ... A jamais de vous je me sépare.

PIERROT

Ce procédé me semble un tant soit peu barbare.

LE DOCTEUR

yen connais un plus doux, qu'on pourrait employer: Certaine potion... mais il la faut payer.

PIERROT

Avec quoi ?

LE DOCTEUR

Vos boutons gros comme des ampoules, Ont des onces d'Espagne et dos dncuts | our moules.

PIKRROT.

Chut !

LE DOCTEUR

Un seul mo suffit.

PIERROT

Je vais vous le donner.

COLOUBIiNE.

Vampire ! je me risque à te déboutonner. . .

Tu né me fais plus peur, cher Pierrot de mon âme !

Allons, donne un baisera ta petite femme...

Je te dorloterai, je te biclionnerai. . .

S'il te manque un bouton, je te le recoudrai...

' Elle lui arrache les boutons do son liabit.

PIERROT

Fort bien ; mais c'est montrer trop de zèle, peut-être, Que les couper soi-même afin de les remettre.

COLOMBINE

Laisse-moi, dans mes bras, sur mon cœur te presser ! Tendre vigne, à l'ormeau laisse-moi m'enlacer !

On entend gfindre Arlequin.

Ilumph !

LE DOCTEUR

Qui peut soupirer et geindre de la sorte?

PIERROT

Est-ce un veau que l'on sèvre?. . .

COLOMBINE

Un chien mis à la porte ?

PIERROT

C'est Arlequin,

GOLOMBINE.

QuVt-il à pousser ces clameurs?

LE DOCTEUR

Pourquoi s'est-il juché tout là-haut ?

ARLEQUIN, h la fenêtre de sa maison, qui fait face au public.

Je me meurs !...

Je suis empoisonné !...

LE DOCTEUR

Bon, je cours à votre aide :

Pour vous réconforter j'ai là certain remède !

ARLEQUIN

Non, vous m'achèveriez...

GOLOMBINE.

Dites, qu'avez-vous pris Pour souffrir de la sorte et pousser de tels cris?

ARLEQUIN, de sa fenêtre.

J'ai bu de l'élixir de longue vie !.. .

PIERROT

Étrange Effet ; la longue vie en mort brusque se change !

GOLOMBINE.

Malheureux Arlequin!... Qu'avez-vous fait, docteur?

ARLEQUIN, de sa fenêtre.

Tu m'as trompé, tu n'es qu'un gueux, qu'un imposteur.

LE DOCTEUR

Non, mon élixir reste à son titre fidèle.

Car vous allez jouir de la vie éternelle !

ARLEQUIN

Je vais mieux : d'un regard de son œil altendi-i, La belle Colombine aussitôt m'a guéri !. . Je descends...

COLOMBINE, lui arrachant encore un boulon.

Cher Pierrot!...

PIERROT

Encore un qu'elle coupe !

ARLEQUIN, entrant en scène.

Ce tableau clocherait si je manquais au groupe.

COLOMBINE

Vous ne pouvez rester, Pierrot est de retour ; Tâchez, l'espoir perdu, d^oublier votre amour... Voyagez, retournez au pays bergamasque.

ARLEQUIN

Mon cœur se fend! les pleurs ruissellent sous mon masque.

PIERROT

Il ne partira pas ! je ne suis pas jaloux, Ensemble nous vivrons dans l'accord le plus doux.

LE DOCTEUR

Grand Pierrot !

Je serai vertueux.

COLOMUl.XE.

Et moi sage.

PIERROT

Un ami très-souvent est commode en ménage. Il me divertira lorsque je m'ennuierai, Et sera le parrain des enfants que j'aurai.

LE

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