‹ ThéatreChapitre 230 sur 232 · LA CENSURE · texte numérisé non relu

LA CENSURE

L'an m de la deuxième République française, le 2 juin au soir, M. Louis Bonaparte étant président, M. I,éon Faucher étant ministre, M. Guizard étant directeur des beaux-arts, voici ce qui se passait, dans un salon tendu en étoffe perse, au rez-de-chaus^ée d'une maison de la rue de Ch:iillol :

Cinq ou six personnes causaient dart, chose assez étonnante à une époque où on ne parle plus guère que de solution, de révision, de prorogation.

11 est vrai que, sur ces cinq personnes, il y avait quatre noëles et un médecin presque poète, et tout à fait homme d'esprit.

Ces quatre poêles étaient :

1° Madame Emile de Girardin, la maîtresse de cette maison de la rue de Chaillot oîi l'on était réuni; 2" Victor Hugo, ô" Théophile Gautier; 4" Arsène Houssaye.

Le médecin était le docteur Cabarus.

Celui (jue nous avons indiqué sous le n' 4 cumulait; peut-êtio

était-il un peu moins poêle que les autres, mais il était beaucoup plus directeur, ce qui rétablissait l'équilibre, — directeur du Théâire-Français, dont il a donné déjà tcOis fois sa démission, qu'on n'accepte pas, il est vrai.

Peut-être deinandercz-vous pourquoi M. Arsène Houssaye est si ■iacile à se démettre.

Rien de plus simple : MM. les sociétaires du Théâtre-Français lui ont la vie si dure, que le poète est toujours prêt à envoyer pronenerses demi-dieux, ses héros, ses rois, ses princes, ses ducs, ses narquis, ses comtes et ses barons de la rue de Richelieu, pour en revenir à ses barons, à ses comtes, à ses marquis, à ses ducs, à ses princes, à ses rois, à ses héros et à ses demi-dieux du dix-septième et du dix-huitième siècle, qu'il connaît et quil fait parler, comme s'il était le comte de Saint-Germain, qui était familier avec eux.

Maintenant, pourquoi MM. les sociétaires du Théâtre-Français font-ils la vie si dure à leur directeur?

Parce qu'il fait de l'argent, et que rien n'irrite un sociétaire du Théâtre-Français comme de voir son théâtre faire de rargeni.

Cela peut paraître inexplicable aux gens sensés : c'est inexplicable, en effet; mais je ne me charge pas d'expliquer le fait ; je le consigne, voilà tout.

Or, en sa quahté de directeur du Théâtre-Français, M. Arsène Houssaje songeait à une chose à laquelle ne songeait personne.

Cette chose, c'est qu'on était au 2 juin 1851 , et que, dans quatre jours, c'est-à-dire le 6 juin, on verrait saccompiir le deux cent quarante-quatrième anniversaire de la naissance de Corneille.

il en fit l'observation tout haut, et, se tournant vers Théophile Gautier :

— Pardieu! lui dit-il, mon chor Théo, vous devriez bien me faire, pour <e jour-là, une soixantaine de vers sur le père de la tragédie; cela vaudmil mieux que ce que l'on nous donne ordinairement CD pareille circonstance, et le public ne s'en pluindrail pas.

Théophih Gautier fit semblant de ne pas entendre, i Arsène Houssaye renouvi-hi sa demande.

— Ma foi I non, dit Gautier.

— Pourquoi cela?

— Parce que je ne sais rien de plus ennuyeux à faire qu'un ôloge officiel, fût-ce celui du jdus grand poëte du monde. D'ailleurs, plus le poëte est grand, plus l'éloge est difficile.

— Vous avez tort, Théophile, dit Hugo, et, si j'étais en position de faire en ce moment-ci ce qu'Arsène vous demande, je le ("erais,

— Vous vous amuseriez à passer en revue les vingt ou trente pièces de Corneille ? Vous auriez le courage de parler de Mélite, de Cliiandre, de la Galerie du Palais, de Perthariie, d'Œdipe, d'Attila et d'Agésilas?

— Non, je ne parlerais de rien de tout cela.

— Alors, vous ne feriez pas l'éloge de Corneille ; quand on fait l'éloge d'un poëte, il faut surtout louer ce qu'il a fait de mauvais : ce qu'on ne loue pas, on le critique.

— Non, dit Huj^o, je ne prendrais pas la chose ainsi ; je ne ferais pas un éloge vuli:aire. Je montrerais le vieux Corneille, errant à pied dans les rues de Paris, avec son manteau râpé sur les ép;iules, oublié de Louis XIV, moins généreux pour lui que son persécuteur Richelieu, et faisant raccommoder à une pauvre échoppe son soulier troué, tandis que Louis XIV trône à Versailles, se promène avec madame de Montespan, mademoiselle delaVallière et madame Henriette dans les galeries de Le Brun ou dans les jardins de Le Nôtre; puis je consolerais l'ombre du poëte en montrant la postérité remettant chacun à sa place, et, au fur et à mesure que les jours s'ajoutent aux jours, les mois aux mois et les années aux années, grandissant le poëte et diminuant le roi...

— Eh bien, que cherchez-vous donc, Théophile? demanda madame de Girardin à Gautier, qui se levait vivement.

— Je cherche mon chapeau, dit Gautier.

— Girardin dort dessus, dit tranquillement Cabarus.

— Oh! ne le réveillez pas, dit madame de Girardin, il ferait un rticle !

— Je ne puis pourtant pas m'en aller sans chapeau, dit Gautier.

— Vous vous en allez donc? demanda Arsène Uoussaye.

— Sans doute, je vais faire vos vers; vous les aurez demain.

On tira le chapeau de Théophile de dessous les épaules de Giardin. Il était un peu passé à l'état de gibus; mais qu'importai l à Théophile l'état de son chapeau?

Il rentra chez lui et se mit à l"œuvre.

Le lendemain, comme il avait promis, Arsène HoussaTe avait ses vers.

Seulement pcële et directeur avaient compté sans la censure.

Voici les vers dé Théophile Gautier sur le grand Corneille, — vers arrêtés par la censure dramatique, comme je lai dit, l'an 111 de la deuxième république, M. Louis Bonaparte étant président, M. Léon Faucher étant ministre, M. Guizard étant directeur des Beaux-Arts :

Après avoir cité les vers de Théophile Gautier Alexandre Dumas racontait ses propres démêlés avec la censure, et terminait son feuilleton ' en prenant à partie, successivement, M. Guizard, M. Léon Faucher et le président de la République.

La citation faite par M. Alexandre Dumas était erronée; Théophile Gautier publia, dans la Presse du 14 avril 18o'2, les lignes suivantes :

SUITE DE LIIISTOIRE DE SOIXANTE VERS Petite note aax Mémoires d'Alexandre Dumas.

Dans son feuilleton de la Presse du 11 avril, avec cette indulgence qui caractérise les esprits supérieurs, M. .\lexandre Dumas a bien voulu parler, en termes excessivement flatteurs, dont je tâcherai de me rendre dijine un jour, de quelques vers fait>< pat moi sur l'anniversaire de l'iern; Corneille. Ct-tte fois, je n'ai fait que versifier les paroles de mon illustre maître, Victor Iluf;o, h peu jirès comme Jules Romain eût exécuté une rompo.^ition de Rapiiaél, ou Sihaslien dcl l'iomho colorié un dessin de Michel-.\n{re , si ce n'est pas déjà pour moi une trop haute ambition que de m'assinnler à de pareils di>ciples, la prose du grand poète n'a pas trop perdu h passer dans mes rimes, je dois le croire, puisque Alexandre Dumas le

• Ce. fciiillclon a (?té r.'imprimi' iI.imr 1rs Mrnwirrx d' Alcrandrr [)utnan (.V sério. chap. lwxvm. p. '279;. — Calniann Lévy, éditeur. Paris, 1 vol. in- 1-2, 1 fr. 25.

dit, et c'est un succès dont je suis fier; mais la citation faite de mémoire par l'illustre écrivain ne donne que le commencement du morceau : les vers qui ont froissé purticulièrement la susceptibilité de la censure ne s'y trouvent pas. Serait- ce abuser de la patience du public que de transcrire ici la pièce tout entière ? — Je le fais avec d'autant moins de remords, que je n'usurpe la place d'aucun vaudeville, le grand drame catholique étant le seul qui se soit joué pendant celte sainte semaine.

(Ici Théophile Gautier imprima pour la première fois le Prologue de Corneille.)

Maintenant je profiterai du l'occasion pour justifier M. Emile de Girardin de l'aplatissement de mon chapeau; comme les ouvrages de M. .Alexandre Dumas sont traduits en sept ou huit langues, il serait fâcheux que la mémoire de l'éminent publicisle restât chargée devant la postérité de la transformation de mon feutre, en gibus. M. Emile de Girardin, qui a le sommeil très -opportun et très-judicieux, est toujours très-éveillé quand c'est Lamartine ou Victor Hugo qui parlent. Il se tenait debout ce soir-là contre la cheminée, l'œil fort ouvert et l'attention excitée. Je quittai le sjlon à mon grand regret, m'arrachant aux charmes d'une étincelanle causerie, et ce fut un excellent cigare de la Havane, un pura authentique et légitime, offert par M. d'Antas, attaché à la légation portugaise et poète aussi dans la langue de Camoëns, qui me décida à sortir pour commencer les vers qu'on me demandait. Je descendis les Champs-Elysées à pas lents, et à la place de la Concorde j'étais à la fin de mon cigare et au tiers de ma pièce, — à ce vers :

Pied nu, le grand Corneille attendait son soulier.

Le lendemain, forcé d'aller servir de témoin à un mariage qui se célébrait à Passy, je ne pus empêcher, pendant la messe, ^ue je tâchais d'écouter avec tout le recueillement possible, les rimes de venir bourdonner à mes oreilles comme des mouches importunes, et, malgré moi, j'en demande bien pardon à Dieu, je fis vingt autres vers, qui forment, avec les vingt-deux composés en descendant l'avenue des Champs-Elysées, tout ce qu'Alexandre Dumas cite dans la Presse. Le reste a été fait aux Tuileries, en revenant de

Passy, et m'a pris le temps de fumer un autre cigare. L'éloge He Corneille a donc duré deux cigares et une messe. C'était assez pour un compliment de fête qui devait servir une fois et se débiter en cinq minutes.

J'entrai, pour écrire, chez une personne de mes ainis, place dt la Madeleine, et j'envoyai à mon cher camarade Arsène Houssa\f les vers demandés à quatre heures précises, terme fixé. — Le res c a été raconté par Dumas avec cette manière qui n'appartient qu à lui. — A la place de mon discours sur Corneille, on récita un dithyrambe de Beauvallet, considérablement réduit par la censure pour les mêmes motifs. Au goût de M. Guizard, qui a pour Louis XIV les yeux de Dnnireau, Beauvallet n'admirait [as assez ce monarque Je retirai tranquillement ma pièce de vers, et je me 4us, ne voulant pas me poser en victime pour si peu de chose; et j'avais tout à fait oublié cette mesquine tracasserie lorsque le feuilleton de la Presse est venu m'en faire souvenir. — Je n'en veux donc nullement à la censure, puisque sa rigueur m'a valu d'être loué publiquement par Alexandre Dumns.

Théophile Gautier.

Page 1