SCÈNE n
LES JIÈMES, CÉUNDE.
LE DUC Ma toute belle, vous voilà donc enfin : vous voyez ici uu duc, un marquis, un commaïKleur, un chevalier, et mèin • un financier, (|ni se meurent de votre absence. D'où vous vient cftlecriiaiilé tout à ïmI hjrcanienne, qui vous rend insensible aux soupirs de tant d'adoratcins? — Ce pauvre chcvalirr eu a [teidn le peu de sens (ju'il av.iii ; il <e néglige, ne se fait
plus friser que trois fois par jour, et porte la même m mire toute une semaine. — C'est un liomme perdu.
CÉMNDE.
Monsieur, cessez vos plaisanteries, — je ne suis pas d'iiiimcur à les souffrir, — et dites-moi pourquoi vous restez dicz moi de force et malgré mes ordres? Est-ce parce que je suis danseuse et que vous ctes duc?
LE DUC
La violence démon désespoir m'a rendu impoli. Je n'avais pas d'autre moyen ; je l'ai pris.
LE CHEVALIER
Vous manquez à tout Paris.
LE COMMANDEUR
L'univers est fort embarrassé de sa personne et ne sait que devenir.
Si vous saviez comme Vaudoré devient slupide depuis qu'il ne vous voit plus!
CÉLINDE.
Vous voulez absolument que je quitte la place. Cette obstination est étrange; vouloir visiter les gens en dépit d'eux!
LE COMMANDEUR
Méchante! est-ce que l'on peut vivre sans vousV
CÉLINDE.
Je vous assure que je n'ai pas la moindre envie de vous voir, et que je ne forcerai jamais voire porte. — Retirez-vous, de giàce; c'est le seul plaisir que vous puissiez me faire.
M. DE VAUDORÉ, à part.
0 le petit démon! — Décidément je ne lui parlerai pas de mallamme, et je garderai pour une occasion meilleure ce petit quatrain galant écrit au dos d'une traite de cinquante mille écus que j'avais apportée tout exprès dans ma poclie. — Je crois, en vérité, que la Rosiraène est encore d'humeur moins rovcclie. Il me pieud je ne sais quelles envies d'y retourner.
LE CHEVALIER
Cela n'est pas aimable. — Nous Iruiler ainsi, nous, vos meil leurs amis !
CÉLINDE.
Vous n'êtes pas mes amis, — je l'espère, — quoique vous remplissiez ma maison. Mes jours couleront désormais dans la retraite. Je ne veux plus voir personne.
LE DUC
Personne, à la bonne heure ! mais moi, je suis quelqu'un.
CÉLINDE.
Laissez-moi vivre à ma guise. — Oubliez-moi, cela ne vous sera pas difficile, .\ssez d'autres me remplaceront : vous avez Daphné, Lauriua, Lindamire, — tout l'Opéra, toute la Comédie.— On vous recevra à bras ouverts. — Je vous ai assez amusés; j'ai assez chanté, assez dansé à vos fêles et à vos soupers; que me voulez-vous? Vous avez eu ma gaieté, mou sourire, ma beauté, mon talent. Que ne puis-je vous les reprendre ! — Vous avez cru pajer tout cela avec queJques poignées d'or. Ennuyez-vous tant qu'il vous plaira, que m'importe? D'ailleurs, je ne vous amuserais guère : mon caractère a changé totalement. J'ai senti le vide de celte frivolité brillante. — Pour avoir trop connu les autres, le goût des plaisirs simples m'est venu. Je veux réfléchir et penser, c'est assez vous dire qu'il ne peut plus y avoir rien de commun entre nous.
LE CHEVALIER
C'est Célinde qui parle ainsi?
CÉLINDE.
Oui, moi. — Qu'y a-t-il doue là de si étonnant? Cela ne nie plaît }ilus de rire, je ne ris plus. Je ne veux voir i)ersonne, — je ferme ma porte, voilà tout.
LE COMMANDEUR
Quel capiice singulier que d'étoiudie, au monicut de sou plus vif éclat, un des astres les plus lumineux du ciil de l'Opéra /
LA FAUSSE CONVERSION. Gl
CÉLINDE.
Rien n'est plus simple : je vous divertis et vous ne me divertissez paî. Croyez-vous, monsieur le iluc, qu'il soit si agréable de voir toute une foirée M. le mnrquis, renversé dans un fauteuil, dandiner une de ses jambes; tirer de sa poclic un petit miroir, et se faire à lui-même les mines les plus engageantes?
En effet, ce n'est pas for t. gai.
CÉLIXDE.
Et vous, clievalier, trouvez-vous que M, le duc, qui ne fait que parler de sa meute, de ses chevaux et de ses équipages, et qui est, sur tout ce qui regarde l'écurie, d'une profondeur à désespérer un palefrenier anglais, soit réellement un personnage fort récréatif?
LE CHEVALIER
C'est vrai que la conversation n'est pas le fort de ce pauvre duc.
CÉLLNDE.
Commaiicfeur, vous n'êtes plus que l'ombre de vous-même; votre principal mérite consiste à être grand mangeur et grand buveur; vous n'êtes pas un homme, vous êtes un estomac; vous avez baissé d'un dindon, et six bouteilles seulement vous troublent la cervelle; vous vous endormez après dîner, — dormez chez vous.
M, DE VAUDORÉ
Que les apparences sont trompeuses ! moi qui la croyais si douce et si charmanle *
CÉLINDE,
Quant à M. de Vaudoré, c'est un sac d'écus avec un habit et un jabot ; — qu'on le serre dans un coffre-fort, c'est sa place.
TOUS
Bien dit, bien dit ; elle a toujours de l'esprit conmie un diable.
Vous ne voulez pas venir à Marly?
CÉLI.NDE.
Non.
LE CHEVALIER
Au concert de musique qui se donne aux Menus, et où l'on entendra ce fameux chanteur étranger.
CÉI.INDE.
iNon, vous dis-je.
LE COMHANDECR.
Il vient de m'aniver du Périgord certaines maîtresses truffes qui ne seraient pas méchantes, arrosées d'un petit vin que j'ai, — dans un coin de ma cave connu de moi seul ; — venez souper avec nous.
CÉLINDE.
Non, non, mille fois non ! je ne veux plus vivre que de fraises et de crème ; tous vos mets empoisonnés ne me tentent pas.
LE COMMA.NDEUn.
Des mets empoisonnés, — des truffts de premier choix ! Ne répétez pas ce que vous venez de dire, ou vous seriez perdue de réputalion. Pour que vous teniez de somblahles [iropos, il faut qu'il se sbit passé quelque chose d'étrange dans votre esprit. Vous avez lu de mauvais livres ou vous êtes amoureuse, — ce qui est de pauvre goût, et bon seulement pour les couturières.
CÉLLNDK, à part.
Ils ne s'en iront pas ! — S'ils se rencontraient avec Saiut- Alhin ?
Vous hrùlez d'un amoin- épiné pour qiiclipnm de naissance and)iguë ((uc vous n'osez p.'oduiie, — un c^iju LujJ de boulin que, un soldat, un barbouilleur de papier. — Prenez-y garde, (lélinde, vous ne pumez dfsctiuhe plus bas que les barons
-- Il faut èlrc duclicsse ou reine pour se permettre le cn|)rice (1 !iu la(jii,iis ou d'un poète, sans que cela tire à conséquence. -- Voilà ce que j'avais à vous dire dans \oln; intérêt. Maintt-nanlje vous abandonne à votre niallieureux sort. — Mes»~ieurs, |i li-qiie Célindc est si peu lio-pitalière aujourd'hui, venez p:;S;er la nuit chez moi. — Nous Loirons, et, au dessert, Linci. nnii'e et Rosimène danseront sur la table un pas nouveau ; "1 c, accompagnement de verres cassés. — Madame, je mets mes regrets à vos pieds.
M. DE VAUDORÉ
J'avais pourtant bien envie de lui glisser monquatram.