‹ ThéâtreChapitre 102 sur 250 · CHANTEUSES HONGROISES · texte numérisé non relu

CHANTEUSES HONGROISES

L'ÉPPETET CAPE

La scène représente un petit café de modeste apparence. A droite, tout au premier plan, une porte donnant sur la cuisine et les dépendances du café. À droite, également, un peu plus haut que cette porte, un comptoir où est installée une jeune femme. Le café fait le coin de la rue. Le fond de la scène et le côté gauche sont censés donner sur la rue. À gauche, au fond, en pan coupé, l'entrée du café, assez spacieuse. Une autre petite porte donnant accès dans le café se trouve au fond à droite.

VEAUCHENU, un très vieux monsieur de quatre-vingts ans. > $ | fl > environ, LA CAISSIERE.

Au lever du rideau, une quinzaine de consommateurs sont en train de jouer aux cartes, aux dominos, aux dames, aux échecs. On entend des mots tels que : Domino! » « Je vous souffle! » « J'en demande! » «Il faut jouer ça! » « Le roi! » La caissière cause avec le vieux monsieur.

Quelques instants après le lever du rideau, elle frappe sur un timbre, et tous les consommateurs se lèvent et sortent en courant.

VEAUCHENU.

Qu'est-ce qu'ils ont donc à se sauver comme ça?

LA CAISSIÈRE. z

Ce sontles employés des grands magasins « A la Porte

210 LESPETIT CAFE,

des Ternes », vous savez, près du bureau des omnibus. Ils reprennent leur travail à deux heures. Alors c’est convenu que je dois les prévenir avec un coup de timbre, trois minutes avant : comme ça ils peuvent jouer jusqu’à la dernière minute.

Et alors, ils se lèvent au milieu de la partie?

LA CAISSIÈRE

Oui, oui, c'est une convention. À partir du coup de timbre, les parties ne comptent plus. Il y en a même qui en profitent : quand ils sentent qu'ils sont pour perdre, eh bien, ils traînent, ils traînent jusqu'à tant que le coup de timbre arrive à sonner.

VEAUCHENU.

Ça doit faire des disputes, ça?

LA CAISSIÈRE

Non, non, c'est pour l’un comme pour l’autre, n'est-ce pas? Ça fait partie du jeu.

VEAUCHENU.

Ils ont l'air plutôt agréables, ces jeunes gens. Ils vous font bien un peu la cour?

LA CAISSIÈRE

Pensez-vous? Ils aiment mieux jouer aux cartes ou aux dominos….

VEAUCHENU.

Ah! les jeunes gens d'aujourd'hui ne sont pas à la hauteur.

LA CAISSIÈRE

Et les vieux messieurs n’y sont plus... Je ne dis pas ça pour vous, monsieur Veauchenu..

VEAUCHENU.

Ah! dame! Vous pourriez presque le dire : je commence à n'être plus de la première jeunesse, en tout cas... (Un silence.) Ça ne vous fatigue pas de rester comme ça toute la journée à votre caisse?

LA CAISSIÈRE

Oh! je ne reste pas tout le temps. Ainsi tout à l'heure, je vais aller déjeuner avec mon mari, qui est gérant dans une brasserie, à deux pas d'ici, et, pendant ce temps-là, c’est la demoiselle du patron qui me remplacera.

VEAUCHENU.

Elle est gentille, la demoiselle du patron?

LA CAISSIERE.

Il n’y a pas à dire, elle est très jolie. Elle est surtout remarquablement élevée : piano, anglais, tout ce qui s'en suit. Le patron tient la main à ça, mais il veut aussi qu'elle vienne au comptoir, qu'elle l’aide dans son commerce, pour qu'elle n'ait pas trop de fierté... C'est que lui, n'est-ce pas, il a cinquante-cinq ans. Il aurait bien de quoi se retirer, mais il veut encore travailler. Ça ne l'empêche pas d’être tout le temps dans son café à surveiller. Et il n’a qu’un garçon avec lui : Albert. Vous attendez après lui pour payer votre consommation? (Appelant.) Albert! Il est toujours dans un coin de la cuisine avec le petit officier.

VEAUCHENU.

Le petit officier ?

LA CAISSIÈRE

Oui, le plongeur.

VEAUCHENU.

Le plongeur?

212 LHAPETIT-CAFÉE.

LA CAISSIÈRE

Celui qui lave les verres, les soucoupes, qui s'occupe de Ia pompe à bière, c’est l’ami d'Albert. Albert, voyezvous, c'est un très bon garçon, mais ik a un défaut, c'est qu'il est un peu distrait. Comment dites-vous de

ces oiseaux qui n’ont pas de cervelle?

VEAUCHENU.

- Je vois ce que vous voulez dire : un moineau?

LA CAISSIÈRE

Non, non .… attendez.

VEAUCHENU.

Une linotte?

LA CAISSIÈRE

Non, non, ce n'est pas encore ça...

VEAUCHENU.

Une linotte n’a pas de cervelle.

LA CAISSIÈRE

Ce n’est pas tout à fait ça... (Appelant.) Albert! Il ne vient pas! Enfin monsieur, si vous voulez vous en aller,

vous n'avez qu'à me payer à moi le prix de votre consommation.

VEAUCHENU.

Je m'en vais. Je vais à un comité. Au revoir, madame!

Il se dirige vers la porte.

LA CAISSIÈRE

Au revoir, monsieur. (Le montrant du doigt.) Étourneau!

VEAUCHENU, se retournant.

Qu'est-ce que j'ai fait?

LM. À n,1 2

LA CAISSIÈRE

C’est le nom de l'oiseau que je cherchais.

VEAUCHENU,

Ah! bien!

Il va pour sortir et se croise avec Isabelle qui entre.

Page 1