‹ ThéâtreChapitre 109 sur 250 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

LEs MÈMES, LE FACTEUR, puis UN MONSIEUR et UNE DAME, puis LE PLONGEUR.

ALBERT, au facteur.

Qui est-ce qui vous a permis d’entrer par la porte du café? Je ne peux pas tolérer Ça... (Avec éclat.) On ne me marchera plus sur les pieds!

LE FACTEUR

J'ai une lettre recommandée pour vous.

ALBERT, voulant le faire sortir.

Passez par la porte de la rue. Il y a une concierge, la maison ne manque pas de concierge.

LE FACTEUR

Ce n’est pas la peine de m'avaler en travers! Je l’ai vue, la concierge. Elle m’a dit : « monsieur Albert, c'est au café. »

Une lettre pour moi? (Lisant l'en-tête de l'enveloppe.) « Monsieur Gédebois, notaire. » (Au facteur.) Qu'est-ce qu'il y a donc dans cette lettre?

Philibert va au fond retrouver Bigredon.

LE FACTEUR

Ah! moi, je. n’en sais rien, mon vieux. Signez seulement mon livre et nous serons quittes.

ALBERT

Oh! je n'aurai jamais tant signé qu'aujourd'hui... J J J

Mais qu'est-ce que ça peut encore être que cette

Étire 2e Il s'interrompt de signer.

; LE FACTEUR, lisant la signature.

- Albert Lori...

ALBERT

… flan. Je vais ajouter flan. Attendez, facteur, je vois ce que c’est, c’est quinze francs d’indemnité que J'ai demandés à la Compagnie de l'Ouëêst qui m’a esquinté mon vélo... Si c’est quinze francs, facteur, quatre sous pour vous... Vous entendez? quatre sous pour vous... (I1 ouvre la lettre et lit.) Ah!lal la! la! la! la! la! la! la! je suis saoul! ça y est, je suis complètement saoul! Oh! qu'est-ce qui m'arrive ?

Il tombe assis sur une chaise, à côté de Veauchenu, et boit une

gorgée d'un des bocks tout frais que le patron vient de servir à Veauchenu et à Isabelle.

VEAUCHENU.

Eh bien, dites donc, donnez-moi un autre bock!

ALBERT

Non, je n’en ai bu qu'une gorgée... J'ai assez bu. J'avais la gorge sèche.

VEAUCHENU.

Donnez-moi un autre bock.

ALBERT, solennellement,

C’est moi qui paie, cher ami... c’est moi qui paie! (D'une voix très agitée.) J'ai huit cent mille francs. (A Isabelle.) J'ai huit cent mille francs! (11 va au facteur.) Ce n’est pas quatre sous que Je vais te donner, à toi, c’est vingt francs... Puis d’abord, (11 l'embrasse sur les deux joues.) tu as une femme? Tu as deux, trois enfants?

LE FACTEUR

Trois.

ALBERT

Ce n’est pas assez! Il faut en faire un autre, et donne-leur à chacun trois francs... Et voilà pour ta femme... Elle les a bien gagnés... (I1 va embrasser Isabelle, puis Veauchenu, puis Bigredon, puis Philibert et s'arrête devant le comptoir, puis il embrasse une seconde fois Philibert, en disant.) Pour mademoiselle. (Yvonne sort à droite en haussant les épaules. À Philibert.) Lisez ça, mon vieux patron. (A Bigredon.) Lisez ceci en même temps, mon vieux consommateur, vous m'en direz des nouvelles... Voilà des clients! (Entrent un monsieur et une dame. Albert embrasse la dame, puis le monsieur. Au monsieur.) Ne vous fâchez pas, aujourd’hui c'est fête... on consomme à l'œil. Vous pouvez prendre un demi, payer à madame une boisson avec une paille : c’est moi, c'est le garçon qui régale! (Venant à Philibert.) Eh bien, patron, qu'est-ce que vous dites de ça?

PHILIBERT

Je vous félicite.

BIGREDON.

Nous sommes tous bien contents.

ALBERT

Croyez-vous que c’est une chose épatante! (Au plongeur qui paraît près de la porte.) Arrive ici, toi, 1e ne t'ai pas embrassé.… (Il lui pose un baiser sur le front.) Je t'embrasse... Tu viens d’être embrassé par un homme qui a huit cent mille francs de fortune.

LE PLONGEUR

Comment ça?

ALBERT

J'ai hérité de huit cent mille francs. Je vais k mener,

250 LEÉSPÉTIT CAFÉ.

maintenant, la grande vie... Je vais retrouver cette grue admirable qui m'a insulté à Saint-Germain... Elle sera ma maîtresse... J’achèterai une automobile électrique, un smoking, une fleur pour ma boutonnière…. je me promènerai tout le temps en souliers vernis. (11 fait le geste d'enfiler des gants.) Non, je ne mettrai pas des gants, parce que ça me gêne, mais j'aurai tout le temps une paire de gants tout propres dans ma main, pour faire comme ça avec la main... Voilà comme je vais être maintenant... Écoutez tous, vous êtes tous au courant de ce qui m'arrive... Mais surtout, il ne faut pas que ga vienne aux oreilles d’une certaine personne, chanteuse hongroise, que vous avez peut-être vue à la maison... Si jamais cette personne arrive me demander, je suis parti dans ma famille, très, très, très loin... Je serai pour donner de mes nouvelles... (Geste vague.) un de ces jours... (A Philibert.) Patron, dites donc, je n'ai pas l'intention de partir tout de suite et de vous laisser en plan. J’attendrai que vous trouviez un extra. Ça ira bien jusqu’à ce soir.

PHILIBERT

Mais non, mais non, mon cher Albert... Si vous voulez prendre votre liberté dès maintenant...

ALBERT

Vous êtes trop bon. Vous savez, vous me devez cinquante-deux franès, mais vous comprenez que dans ma position, dans ma situation, je suis homme à vous en faire grâce. Ce sera pour offrir un cadeau à madeselle Yvonne.

PHILIBERT

Mais non! Mais non! Il faut que les comptes se fassent en règle... Je vous dois cinquante-deux francs, vous me les retiendrez sur les deux cent mille.

Sur les deux cent mille ?

PHILIBERT

Dame! Puisque vous quittez la maison, mon cher Albert, il faut payer votre dédit.

ALBERT

Voyons! voyons! voyons! voyons! ce n’est pas possible, monsieur Bigredon !

k BIGREDON.

Qu'est-ce qu'il y a?

ALBERT

Ce n’est pas possible! Si j'avais su, ce matin, ce qui m'arrive, je n'aurais pas signé. Vous n'allez pas me réclamer ça, patron?

BIGREDON.

Avec ça que vous ne les avez pas réclamés quand on a voulu vous mettre à la porte?

ALBERT

Deux cent mille francs!

BIGREDON.

Vous en avez huit cent mille!

Et alors, si j'en donne deux cent mille, je n’en aurai plus que six cent mille. Oh! non! non! Oh! non! non! je ne peux pas vivre à moins de huit cent mille francs. J’ai fait mon budget. Il me faut huit cent mille francs.

BIGREDON.

Il faudra pourtant bien vous résoudre à verser deux

cent mille francs à votre patron. À moins que vous n'ayez l'intention de rester garçon de café...

ALBERT

Oh! je ne veux pas cracher deux cent mille francs! Ça me ferait trop mal au cœur!

BIGREDON.

Alors, restez garçon de café!

ALBERT

Le patron ne peut pas me réclamer ça, voyons, ça

serait canaille!

BIGREDON.

Mettez-vous à sa place : vous lui devez par traité une somme considérable. Il est père de famille, il est forcé de l'exiger.

ALBERT

Je ne veux pas verser deux cent mille francs.

Alors, restez garçon de café. Ça sera un peu embétant d’être cloué ici de huit heures du matin à minuit et de servir des bocks quand on a quarante mille livres

de rentes...

ALBERT

Ça ne peut pas durer éternellement. (A Philibert, avec une colère contenue.) Patron! j'ai réfléchi, le métier me plaît. Ça me ferait de la peine de quitter cette maison. Je reste à votre service.

PHILIBERT

Bien! Bien! (A Bigredon.) Vous voyez, il reste à mon

service et je serai obligé de lui donner cinq mille francs par an pendant vingt ans. La belle combinaison que vous m'avez fait faire là!

BIGREDON.

Patience, il ne restera pas longtemps.

| Ils remontent.

ALBERT, au plongeur.

J’ai mon plan. Tu vas voir... Je vais me faire fiche à la porte, voilà tout. Comme c’est lui qui se privera de mes services, c’est lui qui me devra les deux cent mille francs. (Philibert sonne. Yvonne rentre.) D'ailleurs, tu sais, moi, je l’en tiendrai quitte; pourvu que je ne les

donne pas, ça me suffit...

Entrent Jabert et Amélie.

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