‹ ThéâtreChapitre 108 sur 250 · SCÈNE VII LES MÈMES, ALBERT · texte numérisé non relu

SCÈNE VII LES MÈMES, ALBERT

ALBERT, entrant, il est visiblement ivre. Il parle tout seul à mi-voix.

C'est bête! Y a pas à dire! J’en ai trop pris... Seulement, il y a une fatalité : j’ai pas trouvé de verre en bas..….-Alors, quand on boit après le tonneau, eh bien, dame! on ne sait pas ce qu’on en boit... On ne sait pas

si c’est un litre ou un verre à bordeaux... Oh! ça a bien coulé pendant une, deux, trois minutes... Je ne me suis pas rendu compte... Heureusement que le singe mannezingue il a mis un peu d’eau dedans... sans ça J'aurais parfaitement été capable de me cuiter.. Oh!lalla! pas de ça, pas de ça, mesdames. (Pendant ce monologue, il nettoie des verres sur une table. Philibert vient au comptoir parler à sa fille.) Personne ne peut se vanter de me dire qu’il m’a jamais vu saoul... jamais! jamais! jamais! Quand je sens que je suis mûr, eh bien, je vas me coucher... Aujourd'hui je ne suis pas mûr et je n’ai pas le temps de me coucher... (Sévèrement.) Le travail! Le travail! J'ai tout mon sang froid.

BIGREDON, s'approchant.

Albert!

ALBERT

Me voilà. On vous reconnaît, monsieur... Je sais bien qui vous êtes. Je reconnais aussi votre nom... Je vous le dirai une autre fois.

BIGREDON.

Voyons, Albert! Votre patron m'a chargé de vous

dire quelque chose.

ALBERT

C'est-y qu'il veut me fiche à la porte?

BIGREDON.

Il n’est pas question de ça!

ALBERT

Entre nous, bien entre nous’. si j'ai bu... un litre... un litre et demi... c’est le bout du monde! c’est le bout du monde!

Mais ça n’a aucune importance... Votre patron songe IE 14

si peu à vous mettre à la porte qu'il veut vous augmenter… ALBERT.

Très bien... j'y consens.

BIGREDON.

Il a reconnu que vous étiez un garçon intelligent.

ALBERT

Non!

BIGREDON.

Vous n'êtes pas intelligent?

ALBERT

Moi? Je suis supérieurement intelligent... je suis une des grandes inteiligences du quartier des Ternes... Mais c’est rare s’il a pu le reconnaître. il n’en est pas capable... c’est un daim, monsieur Philibert! Voilà, c'est un daim ! |

: BIGREDON.

C’est un daim?

ALBERT

Oui! Oh! il ne faut pas qu’il vienne me le dire à moi que je suis intelligent ! Je lui dirais : monsieur, vous n'êtes pas capable de savoir si je suis intelligent! Si je n'étais pas de bonne humeur, je ne me gênerais pas pour lui coller ma main sur la figure!

Philibert, votre patron, s’est dit : « Je vais m’attacher ce garçon. Je vais lui donner cinq mille francs par an. »

ALBERT

Bien.

| BIGREDON.

Et lui faire un traité... un traité de vingt ans...

ALBERT

res bien.

BIGREDON.

Si l’un des deux quitte l’autre, il faudra qu’il paie un

dédit. C’est-il juste?

ALBERT

C’est très juste.

BIGREDON.

Comme nous savons bien que ça ne se présentera jamais, nous allons faire inscrire dedans un dédit très

fort : deux cent mille francs.

ALBERT

Non!

BIGREDON.

Vous trouvez que c’est trop?

C’est pas assez! S’il m’attache pour vingt ans, je veux bien accepter, mais je ne m'engage pas comme ça. A supposer que ma fiole lui déplaise tout à coup, il va me mettre sur le pavé en me donnant deux cent mille francs? Non, non! il faut mettre cinq cent mille.

BIGREDON.

. Mais non, mais non, c'est trop, ça vicierait le traité, c'est un chiffre invraisemblable.

ALBERT

Alors, deux cents francs!

BIGREDON.

Non, deux cent mille francs!

ALBERT

Deux cent mille francs... Je vais signer...

BIGREDON.

J'ai ce qu'il faut.

ALBERT

Faut-il que je signe tous mes petits noms?

BIGREDON.

Si vous voulez.

ALBERT

Je n’en ai qu'un : Albert. Quant à mon nom, c'est le

nom de Loriflan... celui de ma mère. Monsieur Albert Loriflan… Voilà! Je m'en vais signer...

Ha et 4: (Appelant.) Monsieur Philibert?

Philibert vient signer et remonte au fond avec Bigredon.

YVONNE, de la caisse Albert!

ALBERT

Elle va encore m’humilier, cette personne-là. Oh! si elle veut m’humilier encore comme ça pendant vingt ans! J'aurais dû faire mettre sur le papier qu'elle ne doit plus m'humilier….

YVONNE, l'appelant.

Je ne voudrais rien vous dire devant les consommateurs, mais je vous ai répété trois fois de ne pas laisser

traîner des soucoupes.… Vous quitterez la maison ce Soir...

ALBERT

Mademoiselle, je ne pense pas!

YVONNE

Comment, vous ne pensez pas?

ALBERT

Nous sommes aujourd’hui le 15 avril 1911... c'est-il juste, mademoiselle?

| YVONNE

C’est juste. Mais qu'est-ce que ça signifie?

ALBERT

Ça signifie que je partirai le 15 avril... 1931... C’est dur à calculer! Le 15 avril 1931, je quitterai cette maison. Vous pouvez chercher quelqu'un pour ce jour-là.

YYONNE.

Vous êtes complètement ivre, mon garçon! Je vous prépare votre compte immédiatement. On vous doit quarante-cinq francs pour le mois en cours et sept francs que vous avez prêtés à la cuisinière, cela fait cinquante-deux francs. C'est juste?

ALBERT

Non!

YVONNE

Comment ça?

ALBERT

Mademoiselle, si c’est mon compte juste que vous voulez, ça fait cinquante-deux francs et puis deux cent mille francs, en tout deux cent mille cinquante-deux francs.

YVONNE

Papa! /

PHILIBERT, s'approchant d'Albert.

Voilà votre traité.

YVONNE

Papa, veux-tu faire sortir cet homme immédiatement? il se moque de ta fille... Je le mets à la porte.

PHILIBERT

Mais non! mais non! qu'est-ce qu'il y a?

ALBERT

Il] y a que mademoiselle m’a disputé rapport aux soucoupes que j'avais oublié d’enlever. Alors mademoiselle, qui est maîtresse ici, m'a mis à la porte. Je lui ai dit que je n'étais prêt à m'en aller que dans vingt ans. Elle a voulu me faire mon compte, je lui ai réclamé deux cent mille francs.

YVONNE

Tu vois, papa, qu’il est ivre!

ALBERT

Monsieur le patron du café, voulez-vous prier mademoiselle votre fille de ne pas insulter votre garçon ?

PHILIBERT

Allons! Allons! Laisse donc; je te dirai pourquoi il faut le laisser tranquille.

Ah! ah! c'est qu’on ne me marchera plus sur les

pieds maintenant!

Entre le facteur au fond à Vins

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