SCÈNE X HENRI, BERTHE
HENRI, à lui-même.
Sixième verre de champagne! ça va de mieux en mieux! Tout tourne un peu autour de moi... Mais c’est une impression purement physique... j'ai la tête tout à fait à sa place. une lucidité extraordinaire !.… Seulement, je ferais bien un tour de valse... je tournerais en sens contraire, ça rétablirait l'équilibre de ce salon! (A Berthe.) Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous demander cette valse?
BERTHE
Monsieur, je ne danse pas.
HENRI
Ce n’est pas possible! Vous devez aimer la danse, mais je sais pourquoi vous ne voulez pas danser : c'est parce qu’on ne m'a pas présenté à vous.
BERTHE, hésitante.
Monsieur.
HENRI, vivement. -
C'est pour ça. Vous êtes une jeune fille bien élevée, et vous ne dansez pas avec les personnes qu'on ne vous a pas présentées. Et, sans doute, vous ne leur parlez pas non plus? Oh! comme vous avez tort:
BERTHE
Pourquoi cela?
HENRI
Mais parce qu'il n’y a que les gens qui ne vous ont pas été présentés qui soient intéressants. Ils sont l'inconnu... je suis pour vous l'inconnu... comme vous êtes pour moi l'inconnue... Je ne sais pas si la vie nous rapprochera, je ne crois pas, et je vais même vous dire quelque chose d'assez désobligeant, c’est qu'il est peut-être souhaitable qu’elle ne nous rapproche : jamais.
BERTHE
Mais pourquoi ça, monsieur?
HENRI
Mais parce que jamais, sans doute, vous n’arriverez à produire sur moi une aussi jolie impression que celle que j'ai de vous en ce moment. Ce que je connaîtrais de vous, par la suite, ce serait peut-être très bien, mais ça ne dépasserait jamais ce que j'imagine déjà.
BERTHE
C'est gentil pour votre imagination, mais ça l’est peut-être moins pour moi...
HENRI
Si, c'est gentil pour vous. Ce que j'imagine a pour point de départ ce que je vois en ce moment. Je construis un rêve, un beau rêve, mais c’est d’après vous, d’après votre visage, d'après vos yeux... Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous parler ainsi de vos yeux et de votre visage, bien qu'ils ne m’aient pas été présentés, mais je crois que je les connais désormais très bien et que je ne les oublierai pas de si tôt.
BERTHE
Enfin, pour un monsieur qui ne me connaît pas, 1l me semble que vous me faites la cour.
HENRI
Il me semble aussi. Et dire que peut-être... certainement, je n’oserais pas vous la faire si je vous connaissais. Encore un avantage à ne pas être présenté! C’est étonnant ce que je gagne à ne pas être connu.
BERTHE
Nous sommes au bal masqué.
HENRI
Savez-vous ce qu'on fait quand on est au bal masqué? On perd toute retenue, on se parle carrément de ses affaires de cœur.
Oui, mais les jeunes filles comme moi ne vont pas au bal masqué... c’est un peu scandaleux.
HENRI
Qu'est-ce que ça fait? Le scandale restera entre nous, c'est un scandale intime. Nous sommes dans un bal de famille. Les gens qui passent peuvent supposer que nous nous connaissons.
BERTHE
Oui, mais si un de mes parents venait par ici... J'ai au bal mon père et mes deux tantes.
HENRI
Eh bien, vous en serez quitte pour me présenter.
BERTHE
Sous quel nom?
HENRI
À votre choix. Donnez-moi un titre si vous aimez la noblesse, ou présentez-moi comme un artiste. à BERTHE.
Ou un commandant de cavalerie.
HENRI
Commandant, à trente ans, ce n’est pas mal!
Ah! vous venez de me dire votre âge et vous ne deviez rien me dire du tout.
HENRI
Ah! oui, oui, j'ai eu tort: j'ai manqué à nos conventions. Mais je ne vous demande pas le vôtre...
BERTHE
C'est l'âge des illusions.
HENRI, d'un ton dédaigneux.
Oui.
BERTHE
Pourquoi ce « oui » dédaigneux? Est-ce que vous n'aimez pas la réponse que je vous ai faite?
HENRY
Non, je ne l'aime pas, c'est une réponse de bal. C'est même une réponse de bal blanc. Si je vous connaissais, je vous sourirais aimablement, avec une complaisance servile; mais je ne vous connais pas, J'ai le droit d’être impoli et sévère pour une personne comme vous, qui pourriez ne pas me répondre avec des phrases toutes faites, des phrases de convention, à moi qui essaye d’en faire exprès pour vous!
Voilà! Si vous m'étiez présenté, je me donnerais peut-être plus de peine.
HENRI
Cette demoiselle est vexée! Cette demoiselle est vexée de ce que je lui ai dit! Ah! ah! je lui ai révélé mon âge! Voilà qu'elle me dévoile son caractère... Eh! eh! l'inconnu se dissipe peu à peu!
BERTHE
Et je commence peut-être à vous produire une moins bonne impression!
HENRI
Pourquoi ça? Parce que j'ai découvert en vous une petite susceptibilité, une petite vanité intellectuelle? Eh bien, c’est que vous avez un peu de prétention, vous voulez être intelligente; moi, je ne déteste pas les femmes un peu intelligentes. Évidemment, j'aime
bien regarder une femme et l’admirer, mais je ne suis pas fâché qu'elle me donne autre chose, qu’elle me donne un peu de son charme, de son âme, de mes rêves. Oh! ce n’est pas un rêve extraordinaire, ni très original, c'est le rêve de tout le monde. Mon rêve serait d’avoir un gentil compagnon avec qui je pourrais voyager... nous nous amuserions des mêmes choses. Un autre moi-même, en qui Je me retrouve, avec un visage plus flatteur. Une femme qui écoute bien, comme vous, avec le regard et le sourire que vous avez... Non, ne faites pas attention à ce que je vous dis, parce que, si vous faites attention, vous n'aurez plus ce même sourire et ce même regard... ils me sont nécessaires... il me semble que je m'améliore quand ils me couvent ainsi... Cette personne que je révais, eh bien, je ne l'ai jamais rencontrée. Je sais qu'elle existe. elle est peut-être tout près de moi.
BERTHE
Mais vous. est-ce qu’on vous a déjà aimé?
HENRI
Oui, oui! Je suis content que vous m’ayez demandé ça, parce que je n'aurais Jamais osé vous le dire, et je désirais vous le dire!
BERTHE
Pourquoi ça?
HENRI
Pourquoi ça? Voulez-vous que je vous le dise? Si nous nous Connaissions, je n'oserais peut-être pas vous le dire, mais je ne vous connais pas, je peux être franc! Eh bien, cela me ferait un très grand plaisir que vous m'aimiez..… alors, je tiens sérieusement à vous plaire. Il me semble que d’avoir été déjà aimé, c’est comme un petit ornement. En tout cas, c’est signe que
je ne suis pas un paria, ça peut vous encourager à faire comme les autres. C’est comme la personne qui achète au camelot la première chanson du jour ou un portemonnaie. Il n’y a personne avant qui oserait tendre la main. On attend que quelqu'un se décide. Eh bien, mademoiselle X..., si vous désirez m'aimer, ne vous gênez pas, 1l y a déjà eu des amateurs.
Je vous remercie, je ne le désire pas.
HENRI
Oh! oh! voilà qu’elle me répond encore comme si on se connaissait. Elle est coquette avec moi. Et moi, je ne suis pas du tout coquet avec vous.
BERTHE
Je ne suis pas coquette parce que je vous dis que je ne tiens pas à vous plaire.
HENRI
Mais la coquetterie, ça ne consiste pas à dire qu'on plaît aux gens, ça consiste à s’en défendre. Tenez, je veux bien admettre qu'il n’y ait pas chez vous une tentation irrésistible de m’aimer, mais je suis sûr que si Je vous aimais, ça ne vous ferait aucun déplaisir. Et il n’est pas question que je vous plaise. D'ailleurs, je vous plais un peu.
BERTHE
Oh! cet aplomb!
HENRI
Mais, il n'y a pas de « cet aplomb », je vous plais, j'en suis certain.
BERTHE
Mais comment pouvez-vous voir ça?
HENRI
Eh bien, à la facon dont vous m'écoutez. Vous m'écoutez très bien. Quand je vous fais un compliment, vous avez un regard vague, vous faites semblant de penser à autre chose. Vous cachez votre plaisir ! Allons! Allons! vous êtes une personne très bien...
BERTHE. à Oh! c’est dans votre imagination!
HENRI
Non! non! non! Il n’est plus question de ça. Vous êtes mieux que tout ce que j'ai pu imaginer de vous. Depuis que je vous parle, vous avez été jolie de sept ou huit façons différentes, et ma pauvre imagination ne les avait certes pas prévues. Et je me rends compte que vous en avez encore à votre disposition de ces jolis visages... Quand vous êtes joyeuse, quand vous êtes triste, quand vous êtes comme ci comme ça... C’est chaque fois une nouvelle façon d’être jolie... Ah! la! la! la! la!
BERTHE
Qu'est-ce qu'il y a?
HENRI
Qu'est-ce que je suis venu chercher? (11 se lève, fait quelques pas avec agitation, puis revient s’asseoir près de Berthe.) J'arrive en cet endroit critique où je commence à ne plus me contenter de cet incognito. Je crois que c’est le moment, et que je ferais mieux de m'’en aller.
Pourquoi? Eh bien, parce qu’une fois que je vous aurais quittée, je serais très malheureux et plus j'aurais l’imprudence
de rester auprès de vous, plus je serais malheureux en vous quittant.
BERTHE
Eh bien, vous pouvez bien risquer ça. C’est admirable! Vous dites que vous avez du plaisir à causer avec moi, et je veux bien le croire... Eh bien, pour l'agrément que vous éprouvez, vous ne pouvez même pas me faire le sacrifice d’être malheureux à cause de moi, et de me regretter un peu.
| HENRI
Oh! mais, c’est que je ne serai pas un petit peu malheureux... Ce sera autre chose qu’un petit regret. Puisque nous sommes encore masqués, je puis vous dire sans trop de honte que je ne suis pas très heureux dans la vie. Je ne vous connais pas, ca m'est bien permis de vous montrer un peu de ma tristesse. Je ne suis donc pas heureux... Mais je ne suis pas très, très malheureux, parce que, s’il me manque bien des choses, je ne pense pas à ce qui me manque... (Un temps.) Est-ce que vous êtes frileuse?
BERTHE
Assez. Pas trop. Pourquoi ça?
HENRI
Moi, je ne suis pas très sensible au froid, mais à condition de ne pas m'approcher d'une cheminée, parce qu'après ça j'ai toutes les peines du monde à la quitter. Eh bien, j'ai peur d'avoir eu un peu plus chaud que d'habitude. Il fera très froid tout à l'heure en sortant. Allons! puisque je suis ici pour dire des choses brutales, vous m'avez gâté ma soirée.
BERTHE
Ce n’est pas gentil de ne pas me dire quelque chose de plus aimable avant de me quitter.
HENRI
C'est très aimable, ce que je vous dis là. Non, non, mademoiselle X..., je me suis trop approché du feu. Dites-moi tout de suite qui vous êtes.
BERTHE
Je suis l’inconnue, vous le savez bien...
Entre Barthazard.
BARTHAZARD.
Tiens! vous connaissez mon ami, Henri?
BERTHE
Nous sommes de très vieilles connaissances.
Elle sort par la gauche.