SCÈNE XI HENRI, BARTHAZARD
Eh bien, dis donc, mon vieux, tu ne vas pas te plaindre, hein? Ta soirée est complète! Après les sandwiches, de bons cigares... ou plutôt des cigares passables. Après les cigares, une petite tranche de flirt, pour faire la digestion... Tu n’es pas trop mal-. traité par ces gens que tu ne connais pas.
HENRI, mélancoliquement.
Ah! tais-toi, val Vois-tu, j'aurais mieux fait de m'arrêter aux cigares... C’est idiot ce que j'ai fait là! et quand on n’est pas assez fortuné pour se payer le bonheur, il ne faut pas trop s’en approcher et le - regarder... Non, non, ne regardons pas les étalages!
BARTHAZARD.
Mais quoi? quoi? tu as l'air pincé, mon vieux...
HENRI
Oh! ce n’est rien! Je suis très embêté, (Avec un sourire.) et pourtant, je ne suis pas mécontent.. C’est très curieux, je suis beaucoup moins embêté que je ne devrais. Oh! je sais bien pourquoi, parbleu! C’est la faute de cet imbécile espoir, de cet espoir stupide et charmant que nous avons tous en nous... Si j'avais la force de raisonner, je me dirais que je viens de faire un rêve fou, et il y a en moi une petite foi obstinée, perverse, qui me répète que ce n’est pas irréalisable… Je sais qu’il faut y renoncer, et je n’y renonce pas... Tu me trouves bête?
BARTHAZARD, après un silence.
Non!
HENRI
Voyons...
: BARTHAZARD.
Non, parce que renoncer aux choses, il n'y a pas de meilleur moyen pour les empêcher de réussir. HENRI.
Tu te fiches de moi, voyons! C’est tellement chimérique!
BARTHAZARD.
Mais il n’y a rien là de chimérique.
HENRI
Non, écoute, mon vieux, ne blague pas.
BARTHAZARD.
Mais je ne songe pas à blaguer une seconde... (Le regardant.) Veux-tu épouser cette jeune fille?
HENRI
Idiot! Elle a peut-être cent mille francs de dot!
BARTHAZARD.
Cent mille francs? Non. Trois ou quatre cent mille, au bas mot. Et j’ajouterai même qu'elle est fille unique et que, plus tard, elle aura certainement plus d’un million. Veux-tu l’épouser ?
HENRI
Je t’écoute complaisamment, comme un enfant écoute sa nourrice et j'avoue que tu dis des bêtises qui me font plaisir. L'idée que je pourrais vivre avec cette petite femme-là, avoir toujours auprès de moi cet exquis compagnon, c'est là une idée dangereuse qui me fera souffrir tout à l'heure... Qu'importe? Je vais me payer quelque temps cette idée-là!
BARTHAZARD.
Oh! tu m'embêtes avec tes songeries... Il n’est pas question de rêve: Nous parlons de choses sérieuses. Tu veux épouser cette jeune fille et je vais te la faire épouser.
HENRI
Vas-y! Vas-y! Je continue à rêver.
BARTHAZARD.
Tu ne te doutes pas d’une chose : c’est que j'ai une influence considérable sur le père de cette jeune fillelà... Tu es représentant d’une maison allemande. C’est un emploi qui ne te rapporte rien, mais qui fait bien mieux dans un discours que ton métier modeste de dessinateur d'ameublement... Représentant d’une maison étrangère, il y a quelque chose à faire avec ça... D'abord, les maisons étrangères ne sont pas ici,