‹ ThéâtreChapitre 210 sur 250 · CS · texte numérisé non relu

CS

LA DAME

Peut-être, un jour, les donnerez-vous au rabais?

JACQUES

Certainement, certainement, madame. À ce momentlà, vous pourrez passer.

LA DAME

Voilà un franc, une pièce de vingt-cinq centimes et deux gros sous. Je voudrais vous demander encore: avez-vous des crayons de couleur?

JACQUES

Oui, oui, mais écoutez, madame, moi je ne suis pas très au courant de la vente. Je crois qu'il vaut mieux que vous repassiez un jour que maman sera là...

LA DAME

Bon, bon!

Elle sort. Il referme vivement la porte et vient près de Fanny.

JACQUES

Ah! Je croyais qu'elle ne s’en irait pas! Toi, Fanny! Fanny! j'ose à peine prononcer ton nom. Et cette peur que tu avais, cette peur qu’on te voie entrer dans le magasin! Tu ne crains pas, aujourd’hui, que des gens mal intentionnés le racontent à ton mari... On m'a changé ma Fanny... ma petite amie... Mais ça m'inquiète un peu que tu sois si hardie aujourd’hui? Qu'est-ce qu'il y a de nouveau ?

FANNY, gônée.

Rien, rien.

JACQUES

Fanny, tu as quelque chose!

FANNY

Des petits ennuis.

JACQUES, inquiet.

Rien qui nous menace tous les deux?

‘448 JEANNE DORÉ

FANNY

Quelque chose qui me tracasse beaucoup.

Mais quoi? I faut que je m'en aille à Beauvais voir mes parents

JACQUES, vivement.

Il faut que tu t’en ailles? Qu'est-ce que tu me dis là?

FANNY

J'ai des ennuis, des ennuis, je te dis... qui ne t’intéresseraient pas et qui me forcent à aller voir mon père.

JACQUES

Des ennuis qui ne m'intéresseraient pas? Qu'est-ce que tu dis 1à? Mauvaise que tu es, je veux que tu me dises tout, entends-tu? Je veux savoir tout ce quit’arrive. La voilà maintenant qui me cache sa vie!

FANNY

Eh bien... Eh bien, voilà... Oh! mais non, ça me gène de te dire ça.

JACQUES, impérieusement.

Fanny!

FANNY

Voilà: c’est une bêtise. Mon mari m'avait donné de l'argent à lui pour mettre dans mon armoire... Il met son argent à la banque; mais souvent, quand ce n’est pas une somme bien importante, il me la donne et me dit de la mettre de côté. J'avais comme ça quelque chose comme mille à onze cents francs, onze cents francs exactement. Il y a longtemps que j'ai ça, il y a bien quinze ou dix-huit mois... J’ai fait des dépenses... J'ai commencé par prendre un jour cent ou deux cents francs pour une facture dont je ne voulais pas lui parler... El

puis... petit à petit... j'ai fini par prendre presque tout... Je te dis ça à toi, je ne le dirais à aucune autre personne au monde! Seulement, le malheur, c’est qu'il a une grosse échéance dans quatre ou cinq jours. Tu sais, dans le commerce des vins, ils sont souvent obligés de payer les propriétaires de Bordeaux avant d’avoir reçu de l'argent des clients, qui ne paient pas toujours comptant, je te prie de le croire. Alors mon mari se trouve en retard, il faut qu'il retire son argent de Ia banque et il m'a demandé de lui remettre ce que j'avais à lui. Moi, je ne peux absolument pas lui dire ce qui s’est passé. C’est un homme qui en ferait une affaire d'État! Il est tellement violent, tellement irritablel! I a en moi une grande confiance... Tu sais qu’il n’a jamais rien soupçonné de nous deux : 1l suffira qu'il ait un reproche à m'adresser au sujet de cet argent pour perdre sa confiance et me croire capable de tout. Alors, ce serait un soupçon continuel, une surveillance terrible.. Je ne sais pas si nous pourrions continuer à nous voir! Tu vois que je suis obligée de partir demain pour Beauvais, pour demander l'argent à mon père.

JACGQUES.

Mais tu ne peux pas lui écrire, à ton père?

FANNY

Non, parce qu'ils sont furieux chez moi que je n’aie pas été les voir depuis plus d’un an. Il serait capable, si je lui écrivais pour lui demander un service d’argent, de me le refuser. Tandis que si je vais leur rendre une visite, mon père sera content et je pourrai plus facilement lui parler.

JACQUES, impatienté.

Oui, oui, mais... Je ne veux pas que tu ailles à Beauvais... Je n’ai pas oublié ce que tu m'as dit... Avec ça que tu ne te rappelles plus! Tu as ton beau-frère à Beauvais, tu m'as raconté ce qu'il t’a dit pendant les

vacances. Il te fait la cour, et tu m'as assez répété que c'était un vilain individu. Il est capable de tout pour arriver à ce qu’il désire, c'est toi qui me l’as dit.

FANNY

Mais non... J'ai exagéré, j'ai exagéré.

JACQUES, se montant.

Je ne veux pas que tu ailles là-bas, Fanny.

FANNY

‘Mon petit, c'est très gentil de me dire ça. Mais il faut que j'y aille, il n’y a pas à chercher.

JACQUES, exalté.

Ecoute, Fanny, je ne sais pas ce que je serais capable de faire si tu y allais! Je me tuerais!

FANNY

Tu es un enfant, tu ne sais pas ce que tu dis. Je ne veux à aucun prix avouer la vérité à mon mariet je n'ai que cette facon de me procurer cet argent.

JACQUES, décidé.

Je te le procurerai!

FANNY

Tu plaisantes, tu ne l’as pas. Et, en admettant que tu l’aies, je ne l’accepterais pas.

JACQUES

Qu'est-ce que ça signifie : « Je ne l’accepterais pas! » Pourquoi dis-tu une chose pareille? C’est méchant!

Je ne veux pas recevoir d'argent de toi.

JACQUES

Comme c’est gentil de me dire ça! Ça prouve ta con- ‘fiance en moil Nous savons pourtant que l’amour que

nous avons l’un pour l’autre est sincèrement désintéressé. Quand on est bien sûr de soi l’un et l’autre... Mais si J'avais besoin d'argent, je t'en demanderais!

FANNY

Ce n’est pas vrai.

JACQUES

Je te jure que je t’en demanderais et que je ne considérerais pas que je fais une chose mal en t’en demandant. (Tendrement.) Voyons, toi c’est moi, et moi c’est toi! Et puis, en admettant même que tu ne veuilles pas recevoir de l'argent que je te donnerais, tu peux bien admettre que je puisse t’en prêter. Tu iras chez tes parents pendant les vacances. À ce moment-là, ils t’en donneront et tu me le rendras.

FANNY. | Mais pourquoi attendre les vacances? Je peux aussi bien y aller maintenant.

JACQUES

Ce n’est pas la même chose. Je sais ce que je dis. Pendant les vacances, ton beau-frère n’est pas à Beauvais, tu m'as dit qu'il était employé de mairie et qu'il allait passer un mois au bord de la mer; eh bien, pendant ce temps-là, je te donne la permission. Pour le moment, va, retourne très gentiment chez toi, et puis je me charge de tout. Je ne pourrai plus te voir ce soir, mais demain on se rencontrera là-bas, et je te donnerai ce qu'il faudra. Compte ce qu'il te faut.

FANNY

Il m'avait donné onze cents francs, il ne me reste plus que cent vingt francs.

JACQUES

Je t’apporterai mille francs.

452 JÉHANNE DORÉ.

FANNY

Oh! ça m'ennuie; j'aurais préféré aller à Beauvais...

JACQUES

Eh bien, je préfère, moi, que tu n'ailles pas à Beauvais. Et vois-tu, je suis très content de te rendre un service. Ça me fait un plaisir inouï, inouïl C’est tellement simple!

FANNY

Mais comment peux-tu avoir de l'argent.

JACQUES

Ne t’occupe pas de ça ? On m'en donnera.

FANNY

Qui ça?

JACQUES

Une personne qui ne m'en refusera pas. Je sais qu’elle peut disposer de cette somme en ce moment.

Allons, au revoir! e . JACQUES.

Au revoir, madame!

FANNY

Monsieur!

Elle sort. Jacques la reconduit à la porte. Il va pour l'embrasser, mais elle l’arrête. Il lui prend la main, qu'il baise avec passion. Une fois seul, il paraît animé et nerveux. Il va jusqu’à la porte, regarde au dehors. Il aperçoit sa mère qui vient. Sa nervosité redouble. Entre Jeanne Doré qui va au comptoir de droite.

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