MÉLANIE
Oh! c'est que mes patrons, vous savez, ils ne sont pas comme vous, ils sont difficiles!
462 JEANNE DORÉ
MONSIEUR CHARLES
Ce sont des fines bouches! Faut des gens comme Ça, autrement on ne vendrait que de la camelote.
CALMARD.
Et on gagnerait moins dessus.
MONSIEUR CHARLES
Comme vous dites, monsieur Calmard. Oh! qui estce qui vient là-bas en courant?
MONSIEUR HENRY
C’est monsieur Morcet, l’employé des poids et mesures... Il faut qu'il soit pressé.
CALMARD- Oui, parce que, d'habitude, il a plutôt peur des points de côté...
Qu'est-ce qu'il a donc?
CALMARD.
Vous allez Ie savoir. Il vient par ici.
Entre Morcet.
MONSIEUR CHARLES
Eh bien, monsieur Morcet? Il y a la guerre?
MORCET
Il y a du nouveau, ce matin! Vous connaissez le père Michaud?
MONSIEUR CHARLES
. Le père Michaud, l’ancien tonnelier, celui qui habite au faubourg Saint-Gabriel?
CALMARD.
Qui était retiré des affaires, et qui faisait de l’eaude-vie de marc?
MORCET
Il n’en fera plus... On l’a assassiné cette nuit!
CALMARD, MONSIEUR CHARLES et MONSIEUR HENRY qui est entré après Morcet.
On l’a assassiné celte nuit? Tout le monde se rapproche.
MORCET
Figurez-vous que ce vieux était toujours levé à cinq heures et que c'était lui qui ouvrait au laitier. Ce matin, le garçon laitier s’amène. Il frappe à la porte. On ne vient pas. Il s'aperçoit que la porte était tout contre, mais pas fermée... Il entre, il appelle. Il voit que l’appartement était un peu en désordre... Il entre dans le cabinet du père Michaud, et qu'est-ce qu’il voit? Le vieux bonhomme qui était par terre, tout plié en deux, la figure en sang, les cheveux collés... quelque chose de vilain! Moi, je l’ai vu tout à l'heure... J'aurais mieux fait de ne pas le regarder.
CALMARD.
Les agents sont là-bas?
MORCET
Depuis deux heures, agents, commissaire et tout le tremblement! Un remue-ménage dans la maison... Je fais un saut au bureau dire qu'on m'excuse et Je retourne là-bas pour avoir des nouvelles.
MONSIEUR CHARLES
Vous viendrez nous les dire, hein!
MORCET
Je ne manquerai pas!
Il sort, très affairé. .
MONSIEUR CHARLES
C’est tout de même curieux qu’on ait assassiné ce vieux bonhomme-là !
464 JEANNE DORÉ
CALMARD.
C'est pour lui prendre son argent.
MONSIEUR CHARLES
Mais enfin, quoi, en plein faubourg! Ce n’est pourtant pas une maison isolée. Je vois très bien où c’est qu'il demeurait : il avait sa petite maison blanche, qui était soutenue par deux autres maisons à côté. Comment se fait-il qu’on n’ait rien entendu?
MONSIEUR HENRY
Ils ont peut-être entendu quelque chose. On verra ça à l'enquête. Attendez.
CALMARD.
C’est bien le tonnelier qui était dans le temps dans la Grand’Rue, près du pont?
MONSIEUR CHARLES
C'est celui-là. Il avait bien gagné sa vie parce qu’en dehors des tonneaux il avait toutes sortes de petites affaires qui lui avaient permis de mettre beaucoup d'argent de côté. Oh! c’est tout de même raide cette histoire-là !
CALMARD.
Mais ce vieux Michaud... où est-ce que j'ai entendu parler de lui?
MONSIEUR HENRY
Chez madame Doré, la marchande de journaux; elle le connaissait, c'était le parrain de son fils.
Ah ! oui, oui, en effet!
MONSIEUR CHARLES
Assassiné en pleine ville! C’est inquiétant, vous savez, une histoire pareille! De ce coup-là, je suis sûr
qu'on va renforcer la police et que le conseil municipal ne va plus renâcler sur les crédits.
MONSIEUR HENRY
Pour une ville comme ici, c’est tout de même un peu dérisoire le nombre d'agents que l’on a dans les rues!
MONSIEUR CHARLES
Qu'est-ce que vous voulez? ils sont tellement occupés de leurs travaux de voirie!
CALMARD. |
Les adjoints ne pensent qu'à mettre du pavé en bois!
Comme c’est raisonnable pour un pays où il passe
tant de voitures de charge. Les chevaux glissent làdessus comme sur du verre!
MADAME BERNIN
Tiens! voilà madame Doré qui vient faire ses pro-
visions.
Entre madame Doré.