SCÈNE VII
JEANNE DORÉ, MADAME GERBAUT, MON- SIEUR HENRY, CALMARD, MONSIEUR CHARLES, MORCET, MONSIEUR MAU- RICE.
JEANNE DORÉ, à madame Gerbaut.
Je vais prendre mon beurre et mes œufs et je vais retourner tout de suite à la maison... Je suis inquiète, je suis inquiète de cet enfant!
MADAME GERBAUT.
Mais qu'est-ce qui est donc arrivé?
466 ù JEANNE DORÉ.
JEANNE DORÉ
Écoutez, ne le dites pas, je sais que c’est une chose pas avantageuse pour un jeune homme; il n’est pas rentré cette nuit à la maison...
MADAME GERBAUT.
Il a découché?
JEANNE DORÉ
Oui, il a découché. Je sais bien qu'il a plus de vingt ans et qu’on ne doit pas faire attention à ça, mais ça n'est pas dans ses habitudes... Et puis, ce qui me tracasse, c’est qu'on s’est disputés hier au soir.
; : MADAME GERBAUT.
Oh! vous savez, les jeunes gens! Il aura voulu bouder. Suffit que vous n'’étiez pas d'accord, il s’est dit : « Je vais mettre maman dans l'inquiétude. » J'avais un gosse, il était aussi très fort pour ça; mais, moi, Ça ne prenait pas avec moi, parce que je ne me bile pas facilement. J’avais fini pas ne plus faire attention... Monsieur Charles.
Charles la sert, ainsi que madame Doré.
JEANNE DORÉ, à monsieur Charles.
Vous m'avez mis six œufs?
MONSIEUR HENRY, à Calmard.
Mais enfin, est-ce un apache qui a fait le coup?
CALMARD.
C'est probable. Il y a des ouvriers qui travaillent au canal, vous savez. Là-dedans, il y a des gens qui arrivent on ne sait de quels pays. On leur aura dit que ce vieux monsieur Michaud avait de l'argent. Il suffit de ça pour qu'il y en ait un qui ait songé à lui faire son affaire.
JEANNE DORÉ, qui a eu un mouvement en entendant prononcer le nom de Michaud,
Qu'est-ce que c’est?
CALMARD, à madame Doré.
Mais oui. Justement un vieillard comme ça, qui vivait seul et qui avait de l'argent... Oh! mais, vous n'êtes pas au courant... Alors, j'ai eu tort de vous dire ça brutalement, parce que je sais que c’est un peu votre parent.
Qu'est-ce qui lui est arrivé?
CALMARD.
Vous l’apprendrez tout de même tout à l'heure, ïl faudra bien que vous le sachiez : on a assassiné cette
nuit ce pauvre monsieur Michaud.
Madame Doré tombe assise sur une chaise.
MONSIEUR CHARLES
Ça vous fait tant d'impression que ça, madame Doré? Comme vous êtes sensible! Je sais bien que c’est impressionnant qu’on vous dise ça, comme ça, tout d’un coup... Ecoutez-moi un peu... Il vient de mourir, ce n’est pas le moment d'en dire du mal; mais, vous savez, ce vieux-là, il ne vaut pas la peine qu’on le regrette autant. (A un garcon.) Donnez donc un verre d’eau sucrée pour madame.
JEANNE DORÉ, vivement, d'une voix faible.
Ce n’est pas la peine, ce n’est pas la peine.
MADAME GERBAUT, à mi-voix.
Oh! oui, pensez! ça fait trop d'émotions dans la même journée : cette histoire-là que vous apprenez et puis aussi l’idée que votre fils a découché.
JEANNE DORÉ, précipitamment.
Non! non! j'ai dit qu'il avait découché! Je ne crois J q
468 JEANNE DORÉ
pas qu'il ait découché; c’est une idée que je m'étais faite comme ça. Je me rappelle maintenant; j'ai vu ses effets en rentrant. Je me rappelle que j'ai vu ses effets près de la porte de sa chambre, sur un fauteuil... Je croyais que c'élaient d’autres vêtements, mais je me souviens maintenant que c'était bien son vêtement gris qu'il avait mis hier pour sortir...
MORCET, entrant.
Ab! ah! voilà encore des nouvelles! On a mis la main
sur l’assassin!
Madame Doré, qui s'était relevée, retombe assise sur la chaise. MONSIEUR CHARLES et CALMARD.
Et qui c’est? qui c’est?
MORCET
C’est un soldat de la garnison, un mauvais sujet, qui a déjà passé deux fois en conseil de guerre.
JEANNE DORÉ, se levant.
Ah! (Très oppressée, elle veut parler, son visage s'éclaire de joie et de soulagement.) Ah! monsieur! vous êtes au courant! Dites-moi?.… Ah! vous savez, j'ai eu de la peine... ce pauvre monsieur Michaud... c'était un parent à moi. Alors... on a retrouvé... son assassin. et c’est un soldat? Racontez-moi un peu, monsieur, racontezmoi...
MORCET
C’est tout ce que j'ai pu savoir. J'ai su qu'il y avait un soldat à la caserne qui avait une très mauvaise réputation. Il avait passé deux fois en conseil de guerre, une fois pour avoir volé et une fois pour avoir blessé un de ses camarades. Ce soldat a été trouvé dans une maison du faubourg. Il avait de l’argent sur lui, ça a paru suspect. On l’a coffré.….
JEANNE DORÉ, à madame Gerbaut.
Ah! oui, n'est-ce pas? Il y a des mauvais sujets
comme ça dans les régiments. On ne devrait pas les mettre avec les autres. Mais ils sont adroits à la police d’avoir si vite arrêté cet assassin! (Entre monsieur Maurice.) Tiens, voilà monsieur Maurice. On vous a dit ce malheur, monsieur Maurice?
MONSIEUR MAURICE
Oh! mais, je vous crois! J’ai été un des premiers informé. J'étais par-là ce matin pour livrer une automobile qu’on venait de réparer, que je traînais à la remorque; je la menais au château, là-bas, dans la grande maison de campagne, près de la porte Saint- Gabriel, monsieur Machin... En passant dans le faubourg, j'ai appris l’histoire. Croyez-vous! Tout de mêmel En pleine ville, comme ça! Il y a de quoi s’effrayer…
JEANNE DORE
C'est tout de même moins effrayant si c’est un mauvais sujet de la garnison qui a fait ça et qu’on ait mis la main dessus.
MONSIEUR MAURICE
Ah! mais vous n'êtes pas au courant!
JEANNE DORÉ
Comment ça ?
MONSIEUR MAURICE
Le soldat qu'on a arrêté est relâché! Non, il n’a pas bougé de la nuit de l'endroit où il était et 1l y a quinze témoins qui ont justifié de son alibi. On l’a seulement mis à la salle de police pour avoir sauté le mur dela caserne. Non, ce soldat arrêté, c’est déjà de la vieille histoire! Ils sont maintenant sur une autre piste bien plus sérieuse!
MONSIEUR CHARLES
Un de ces vagabonds qui sont employés aux travaux? Il. 27
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MONSIEUR MAURICE
Oh! non, pas du tout ça! II paraît que c’est quelqu'un de la ville.
MONSIEUR CHARLES
C'est quelqu'un de la ville?
MONSIEUR MAURICE
Et ce n’est pas, paraît-il, un apache de profession. Ils ne veulent rien dire, parce qu'ils ne veulent pas donner l'éveil... Mais il ne va pas tarder à y avoir du nouveau,
JEANNE DORÉ, à monsieur Charles, d'une voix faible.
Voulez-vous me donner mon paquet, s’il vous plaît?
Elle cherche dans son porte-monnaie pour payer, mais elle a les doigts qui tremblent tellement qu’elle ne peut pas prendre sa monnaie.
MONSIEUR CHARLES
C’est bon, madame Doré, vous me paierez une autre fois, je vais vous porter ça en compte.
MADAME GERBAUT. Vous n'êtes pas bien, madame Doré... Je vais vous accompagner jusque chez vous.
JEANNE DORÉ
Mais si, mais si, je suis bien. Je m'en irai toute seule.
MADAME GERBAUT.
Je vais vous accompagner tout de même.
Elle l'accompagne malgré elle.