SCÈNE III JEANNE DORÉ, Les MÈMESs
L'HUISSIER, lui indique la barre.
Approchez, madame.
LE PRÉSIDENT
La Cour a décidé de vous entendre et, comme vous êtes la mère du prévenu, vous ne déposerez pas sous la foi du serment. Veuillez, pour votre déposition, vous tourner du côté de messieurs les jurés.
JEANNE DORÉ
Messieurs... je crois que je ne suis pas obligée de vous raconter tous les détails que vous connaissez déjà. Mon pauvre fils a tué... a tué... Le crime... qu'il a commis... vous savez comme ça s’est passé. En apprenant ça. vous avez dû penser comme tout le monde : c’est de la sauvagerie!. Le médecin... le médecin du tribunal... a examiné mon fils... Il l’a trouvé sain d'esprit... et je ne viens pas prétendre qu'il est fou... mais il faut que je vous dise, moi, sa mère, que, depuis son tout jeune âge, il a toujours eu des moments de rage où il ne se connaissait plus. Quand il sortait avec moi le dimanche, et que je lui refusais de lui acheter un joujou, il se roulait dans la poussière de la rue sans faire attention s’il avait un costume neuf et au risque de se faire écraser... Plus tard ça a continué... Lui, si doux d'ordinaire, dès que je le contrariais, il aurait pris n'importe quoi pour me battre. Et il se calmait aussi vite qu'il se montait.… Ce n’est pas des futilités que je vous dis, c’est pour vous montrer le caractère de cet enfant... On a dit des choses affreuses.… c’est qu'il avait. oh! est-ce que j'aurai la force de dire çal... on a dit qu'il avait donné dix-sept coups à sa victime... Je n'ai pas l'intelligence
500 JEANNE DORÉ
d’un magistrat, mais cette barbarie, est-ce que ce n’est pas une preuve qu'il n'avait pas sa tête à lui? Quand j'ai appris ce qu’il avait fait, moi, qui suis une honnête femme, à qui on n’a jamais rien reproché, j'aurais dû m'écarter de lui, même étant sa mère, et me dire que c'était un monstre... Mais j'ai si bien senti que c'était comme un autre que lui qui avait fait cela que je n'ai même rien pu lui dire et que je n’ai pensé qu’à le soigner... Je vous demande pardon, messieurs les juges! En chemin, j'ai pensé à beaucoup d’autres choses à vous dire... Et puis maintenant je ne vois plus... Ça me passe dans la tête sans s’arrêter... Je ne peux pas vous dire que mon fils n’est pas coupable puisqu'il a tué, mais je vous assure, je vous jure qu'il n'est pas criminel autant qu’on le dit... Je vous dis cela, non pas parce que je suis sa mère, mais parce que c’est moi qui le connaissais le mieux... Je sais que vous allez le punir... Mais si vous voulez être justes, tout à fait justes. il faut être pitoyables.. C’est un... c'est un meurtrier... mais c’est aussi un pauvre petit malheureux qui mérite de la pitié.