SCÈNE III HENRI, THIBAUDEL
HENRI, assez joyeusement.
Tiens! Thibaudel! (Félix et Léontine sortent.) Le domestique te prenait pour un peintre.
THIBAUDEL,
Parce que j'ai une cravate flottante et un chapeau mou. Ce domestique vit avec d'anciennes idées. De nos jours, à part toutefois les peintres, tout le monde a une cravate flottante et un chapeau mou. Et c’est très bien vu dans ma noble confrérie des courtiers de publicité.
HENRI
Mon vieux Thibaudel, je suis content de te voir.
THIBAUDEL.
Je te crois. Car tu ne songes même pas à t'étonner de ma présence ici.
(er =
Je ne m'en étonne pas, puisque je t'ai prié de me faire parvenir les lettres qui m'arriveraient à l'hôtel.
THIBAUDEL.
J'ai passé à l’hôtel plus select où tu habites présentement. On m'a dit que j'avais des chances de te trouver ici. Je t’apporte donc une petite fiche... C’est une traite de trente-quatre francs que l'on a présentée ce matin.
HENRI
Oui, c'est de mon tailleur. C’est la première d’une série de cinq. Et c’est d'autant plus triste que j'ai usé depuis longtemps déjà les vêtements que cette traite va commencer à acquitter. Je les ai donnés à un balayeur. De sorte que je commence maintenant à payer les habits du balayeur.
THIBAUDEL.
Tu as l'intention de paver!
HENRI
Mais oui!
THIBAUDEL.
Tu sais que tu as jusqu’à demain soir avant le protêt.
HENRI
Je vais te donner l'argent tout de suite.
THIBAUDEL.
Comment, tu as trente-quatre francs?
HENRI
J’ai trente-quatre francs.
ot ot
THIBAUDEL.
['Je te voyais bien habillé et très chic, mais de là à penser que tu avais trente-quatre francs!
HENRI
Je vais te remettre un billet de cinquante francs.
THIBAUDEL.
Je n’ai pas de monnaie.
HENRI
Ça ne fait rien. Tu me rendras ces seize francs quand tu me reverras.
THIBAUDEL.
Ne me dis pas ça, je tiens à te revoir. Je te déclare d'ores et déjà qu'il me sera très difficile, et décidément trop pénible de te rendre seize francs. Tu es mon ami. Pour toi je me jetterais dans un brasier ardent ou dans la plus froide des rivières, mais n’attends pas de moi que je te rende le moindre numéraire. Non... De l'argent, ça m'arrive rarement d'en recevoir, parfois d'en donner, mais jamais d’en rendre.
HENRI, songeur.
Oui, oui, c'est comme ça que je comprenais la vie.
THIBAUDEL.
Mon vieux, il n’y a que cette façon : comme ça tout l'argent qui nous rentre nous fait plaisir, parce qu'on se dit : « Je ne serai pas obligé de le restituer ».. C’est égal, vieux Henri, je suis bien content de te revoir ici, bien à ton aise.
HENRI
Je ne suis pas à mon aise.
ot
THIBAUDEL.
Qu'est-ce qu'il y a?
HENRI
Eh bien, il y a que je suis très embêté. Écoute, j'ai confiance en toi... et puis je suis content de trouver quelqu'un à qui je puisse parler et à qui je ne sois pas obligé de raconter des blagues... J’ai été amené ici par Barthazard... Tu connais Barthazard?
THIBAUDEL.
Oui, oui, je l’ai un peu connu jadis, mais depuis il a fait du chemin; maintenant, on ne se voit plus beaucoup... z
HENRI
Eh bien, ce Barthazard est un être effrayant... Il m'a embarqué dans des histoires! Tel que tu me vois je suis représentant d’une maison allemande de métallurgie.
THIBAUDEL.
Oui, je sais.
HENRI
Non, tu ne sais pas. Je suis représentant d’une maison allemande de métallurgie, et je gagne de soixante à soixante-dix mille francs par an... Voilà ce que tu ne savais pas non plus il y a huit jours.
THIBAUDEL.
Mes compliments!
HENRI
Il n’y a pas de quoi... Barthazard a donc profité de ce qu'il est en très bons termes avec cette famille pour raconter des histoires et me faire épouser la jeune fille.
THIBAUDEL.
Oui, mais est-ce que ça va prendre?