‹ ThéâtreChapitre 25 sur 250 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

HENRI

Eh bien, c’est ce que je lui dis tout le temps... Mais c'est un individu d’une audace effrayante... Il val il val. c'est son genre! Il prétend hardiment que ces gens ne se renseigneront pas ailleurs. Moi, je prétends que si, et à chaque instant j'ai un trac horrible que tout vienne à se découvrir. Pourtant, c’est curieux, s’ils étaient mis au courant de cela une bonne fois, eh bien je serais soulagé. On me flanquerait à la porte et tout serait dit; alors je retournerais à l'hôtel, à notre hôtel, je reprendrais ma vie... une vie difficile, mais somme toute, beaucoup plus tranquille.

THIBAUDEL.

Eh bien, mon vieux, reviens! Qu'est-ce que tu attends? Nous sommes réduits au bridge à trois avec le patron de l'hôtel et le traducteur d'espagnol. Rendsnous notre quatrième. Si tu désires tant que ça qu'ils soient au courant, tu n’as qu’à tout leur raconter toimême !

HENRI

Oui, mais je ne leur dis pas, parce que j'aime cette jeune fille. Qu'est-ce que tu veux? ne ris pas, j'aime cette jeune fille.

THIBAUDEL.

Je ne ris pas.

HENRI

L'amour, il y a encore quinze jours, je me demandais si cela existait. Oui, ça m'est arrivé plusieurs fois de rencontrer une petite femme gentille et de me dire avec empressement : « Je suis amoureux! » Je lui répétais cela toute une soirée, mais c'était surtout pour moi que je le disais. Le lendemain...

THIBAUDEL.

Elle était souriante.

HENRI

Elle était souriante... mais j'étais désenchanté... Alors, comme à cinq ou six reprises, je n'avais pas réussi à me monter le cou, j'en avais conclu que l'amour n'existait pas. Mais il existe, tu entends, il existe. Tu peux le dire dans ta clientèle, et dans tout le quartier. Quand je suis avec cette personne, je n'ai pas besoin du tout de me forcer pour me dire que je l’aime, au contraire! Je tâche de me persuader que je ne l’aime pas, et je n’y parviens pas... J’ai beau me raisonner, tu ne peux pas te figurer à quel point je me raisonne! Il y a en moi deux individus : un rabatjoie qui fait son possible pour dégoûter l’autre. Le rabat-joie lui dit : « Cette jeune fille est jolie »,etilne peut pas dire le contraire! Elle est certainement jolie. Mais il ajoute qu'il y a des millions d’autres jolies femmes sur la surface de la terre. D'accord; mais les autres, ce n’est pas elle.

THIBAUDEL.

Evidemment.

HENRI

Je l'aime parce que c’est elle : il me semble que si elle était changée en rocher...

THIBAUDEL.

Peu probable.

HENRI

Si elle était changée en rocher, j'aimerais ce rocher qui serait elle... Eh bien, est-ce que j'en ai mon compte?

THIBAUDEL.

Oui, oui, ça y est... Mais qu'est-ce qui va arriver de tout ça ?

HENRI

Je n’en sais rien. ; THIBAUDEL.

Enfin je vais toujours payer ta petite traite de trentequatre francs... Au revoir, jeune exalté.

Henri prête l'oreille.

HENRI

Tiens! voilà.

THIBAUDEL.

Qui ça?

HENRI

Barthazard... mon bourreau.

THIBAUDEL.

Alors, je m'en vais.

Barthazard entre avec un paquet sous le bras et paraît très afrairé.

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