SCÈNE V HENRI, BARTHAZARD
Tiens! Henri! Tu connais donc les Bauchamp?
HENRI
Qu'est-ce que c'est que ça, les Bauchamp?
BARTHAZARD.
Les parents de la mariée.
HENRI
Pas du tout!
BARTHAZARD.
Ah! Tu ne connais pas les Bauchamp. Tu es donc ami des Tombelle? Je ne savais pas que tu les connalssals.
HENRI
Les Tombelle? Qui est-ce, ça, les Tombelle?
BARTHAZARD.
Les parents du marié. Comment, tu ne connais ni les Bauchamp, ni les Tombelle? Qui est-ce qui t'a invité?
HENRI
Personne.
BARTHAZARD.
Alors comment es-tu ici?
HENRI
Je suis venu. Il y avait de la lumière, je n'avais pas dîné, j'étais en habit. Tu n’admires pas mon habit?
BARTHAZARD.
J'admire ton habit.
HENRI
C'est l’habit de Gonzalez, un traducteur d'espagnol, qui est dans mon hôtel... Regarde mes bottines vernies.
BARTHAZARD.
Très bien.
HENRI
Elles appartiennent à un chef d'orchestre qui demeure aussi dans mon hôtel. Par exemple, j'ai un chapeau haut de forme, un huit reflets extraordinaire. - Il est malheureusement au vestiaire... C’est un chapeau fait sur mesure... pas pour moi... mais il a été fait sur mesure... Je n’ai qu’à le mettre un petit peu sur l'oreille et il me tient très bien sur la tête.
BARTHAZARD.
Alors quoi? Tu n’as toujours aucune ressource dans la vie? Je croyais que tu gagnais un peu d'argent avec tes dessins d'ameublement?
HENRI
Oh! bien peu de chose : cent cinquante francs par mois... et encore! pas très régulier... Mais je n’ai pas que ça. Je suis représentant d’une maison allemande, de la maison Dichmuller..… C’est quelqu'un, au café, qui m'a procuré ça...
BARTHAZARD.
Et qu'est-ce qu’elle fabrique, la maison Dichmuller ?
HENRI
Je ne sais pas au juste. Je ne connais pas l’alle-
mand. Je sais qu'ils fabriquent du ‘fer, quelque chose en fer. Un métal...
BARTHAZARD.
Alors tu ne sais pas quels produits tu vends? Comment fais-tu pour en vendre?
HENRI
Je n’en vends pas. Tout ce que je sais. sur le produit en question, c’est que personne n’en demande, et que moi, je n’ai pas l’occasion d’en proposer. Mon chiffre d’affaires se maintiendra très longtemps au même niveau... Il ne diminuera pas. C’est déjà quelque chose. Enfin, mes patrons n'ont pas l’air trop mécontents de moi. J’ai reçu, ce matin, une lettre de monsieur Dichmuller, une lettre en allemand dont le traducteur d'espagnol m'a traduit quelques lignes. Je devais dîner avec mon patron à huit heures. J'avais rendez-vous dans un café du boulevard. Comme je n'étais pas très sûr du signalement de mon patron, et qu'à huit heures et demie personne ne s'était approché de moi, j'ai fini par demander à tous les consommateurs nouveaux s'ils s’appelaient ou non monsieur . Dichmuller. C’est curieux, c'est curieux ce qu'il y a de personnes qui ne s'appellent pas monsieur Dichmuller ! Faute de Dichmuller, à neuf heures, j'avais faim. Alors j'ai profité de ce que j'étais en habit pour venir ici, au bal. J’ai vu des fenêtres très éclairées. J’ai mangé quelques sandwiches au buffet, avec un consommé en guise de potage; j'ai mangé le dessert à un autre bout du buffet, sous forme de quelques gâteaux. J’ai pris deux petits verres, et je viens fumer ici, où la Providence a mis des cigares. La vie est helle!... Mon vieux, je serais le plus heureux des hommes si le traducteur, propriétaire de cet habit, était un peu plus large d'épaules!
BARTHAZARD.
Ouil oui! oui! Tout ça est très gentil, mais ça n'est pas une existence pour un garcon comme toi. Tu es instruit, tu es très instruit, tu as été élevé dans une famille riche, puisque tes parents, pendant toute ton enfance, ont possédé une assez grosse fortune.
HENRI
Ils ne l'ont pas gardée.
BARTHAZARD.
Ce sont des choses qui arrivent. N’empèêche que les choses qui t'arrivent, tu t'y résignes assez facilement! Mais un garçon comme toi a d’autres choses à faire dans la vie qu'à se résigner! Ah! ça m'ennuie de te voir arriver ici en intrus!
Eh bien, je ne peux y venir que comme ça. D'abord, je ne demanderais pas mieux que d’avoir de belles fréquentations et que d’être un homme chic comme toi, mais il faudrait commencer pour ça par avoir quelques sous.
BARTHAZARD.
Mais est-ce que je suis plus riche que toi, moi?
HENRI
Je ne dis pas que tu sois riche, mais tu as quelques ressources tout de même. Tu as de l'argent, tu as des billets de banque! Chaque fois que tu as ouvert ton portefeuille devant moi, j'ai toujours vu des billets de banque dedans.
BARTHAZARD.
Ca tient sans doute à ce que je ne l’ouvre que lorsqu'il y a des billets dedans.
© HENRI
Comment! Alors lu serais aussi un purotin! Ça me fait plaisir de trouver un collègue!
BARTHAZARD.
Oh! bien, s’il ne te faut que ça pour te faire plaisir, tu en trouveras encore quelques autres et ici même; tu sais. Il y en a comme moi qui sont bien heureux d'arriver, au prix de grands efforts, à avoir devant eux pour toute fortune quelques centaines de franes... Il est vrai que l'important est de les avoir.
HENRI
Comment fais-tu pour ça?
BARTHAZARD.
Eh bien, je fais des dettes.
HENRI
Tu fais des dettes? Mais comment les payes-tu?
BARTHAZARD.
Je ne les paye pas. Il y a un moyen bien simple de ne pas payer ses dettes : c'est de ne pas vouloir les payer. Ce qui perd les débiteurs, c'est qu'ils ont des velléités de s'acquitter! À quoi bon? Il faut savoir dans son for intérieur qu’on ne payera pas. Alors, on est tranquille. Ça donne de l'assurance dans la vie. Quand on demande une remise à un créancier, on lui dit : « Je vous payerai dans quinze jours », on veut être de bonne foi, on a l'espérance qu'on le payera. Si on n’a pas cet espoir, on fait tout ce qu’on peut pour se le donner à soi-même. Mais cette espérance ne suffit pas à vous donner l’assurance nécessaire. On dit : « Je vous payerai », mais on dit ça très mal; tandis
que, quand on est sûr de ne pas le payer, quand on en a pris son parti, on a la carrure, la fermeté qu'il faut pour lui affirmer qu’on le payera.
C’est très joli tout ca, mais ca me fait un peu peur. ; Ç
BARTHAZARD.
Oh! je ne dis pas que ce soit toujours commode et qu'on se résignerait à cette existence si on devait la mener toute sa vie. On est tout de même soutenu par l'espérance que ça changera un jour. On attendle grand moment, le grand moment de la fortune, et, en attendant, on mène une vie préoccupée, une vie difficile. C’est le purgatoire dela richesse, mais il faut y passer. Pour arriver à être riche, il faut venir dans les endroits où il y a de l'argent. On ne rencontre pas de mines d’or vierge à Paris : il faut s’introduire dans les mines d’or monnayé. Mon petit Henri, tu n'as qu’à faire comme moi pour arriver à la fortune.
HENRI
Eh bien, qu'est-ce que tu veux, mon vieux, je n'y tiens pas. Je mène une vie un peu dure, mais en somme, assez tranquille. Je ne crève pas précisément de faim. J'ai, de temps en temps, de quoi faire une manille au café... J'ai quelques ardoises à droite et à gauche. Moi, ce qu’il me faut maintenant, c’est avoir assez pour ne pas crever de faim et pour offrir, de temps à autre, un verre à un ami... Tu ne veux pas venir prendre un verre de champagne au buffet?
BARTHAZARD.
Je te remercie, je veux bien. (Henri s’approchant de la boîte de cigares en prend un.) Mais qu'est-ce que c’est que cette vie pour toi? Venir prendre des cigares, des
cigares comme Ça! (Iltire un porte-cigares de sa poche et le remplit peu à peu de cigares.) Ça n’est pas digne de nous, ces choses-là! (11 reprend des cigares.) Ça n’est pas digne
de nous!
Ils sortent ensemble.