‹ ThéâtreChapitre 88 sur 250 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

* VEUVE TONTAÏNE, seule, puis GAMARÉ.

VEUVE TONTAINE

Elle est insupportable. Et cette cuisine est dans un état. Voilà un dessus de buffet plein de poussière. Je ne peux pas laisser ça comme ça. Ça m’agace. Où met-elle ses chiffons à nettoyer ?

Elle regarde autour d'elle, puis va ouvrir la porte du débarras.

GAMARÉ, sortant, en faisant le salut militaire. Gamaré Albert-Ferdinand, scribe au bureau du maréchal des logis chef du 3° escadron du 34° d’artillerie, dix-sept mois de service, zéro campagne, zéro blessure.

VEUVE TONTAINE

Qu'est-ce que ça veut dire?

GAMARÉ.

Le fourrier est chargé de recenser toutes les semaines les effets du petit.équipement. Il en rend compte au maréchal des logis chef qui en établit la situation. Visée par le capitaine, cette situation est présentée au chef d’escadron qui la soumet à son tour au colonel... (A part.) Elle n’est pas mal du tout, cette petite femme-là.

VEUVE TONTAINE

Qu'est-ce que vous faites ici, soldat?

GAMARÉ.

Je me chauffe.

VEUVE TONTAINE

Vous êtes venu débaucher ma bonne. Attendez un

peu.

Elle va vers la chambre de la bonne.

GAMARÉ, lui barrant le passage.

N’allez pas par là. Et ne dérangez pas votre bonne. Je ne la connais pas, votre bonne. Elle est étonnante, avec sa bonne! Elle croit toujours qu'on en veut à sa bonne. Comme s’il n’y avait que sa bonne au monde!

VEUVE TONTAINE

Mais.

GAMAREÉE.

Taisez-vous! Je n'en veux pas de votre bonne... Ce n'est pas la peine d'aller la chercher... (S'approchant de la veuve Tontaine.) Ce n’est pas pour elle que je suis venu... Le moment est venu de vous expliquer ma présence dans votre cuisine.

VEUVE TONTAINE

Qu'est-ce que vous voulez dire?

GAMARÉ.

C'est bien vous qui allez tous les jours au lycée

Racine?

VEUVE TONTAINE

Tous les jours? Non. Quatre fois par semaine.

GAMARÉ.

Et vous n'avez remarqué personne dans la rue? Vous n'avez pas vu un artilleur en civil?

VEUVE TONTAINE

Je n'ai pas remarqué.

Cet artilleur en civil, c’est celui que vous avez devant les yeux. Je vous aime, Lee d'un amour sans cesse grandissant.

VEUVE TONTAINE

Vous allez me faire le plaisir de vous en aller immédiatement.… Elle va pour ouvrir la porte de service.

GAMARÉ.

Je ne m'en irai pas... Je ne m'en irai pas avant de vous avoir dit ce que j'ai à vous dire.

VEUVE TONTAINE

Je vais appeler.

GAMARÉ.

Vous allez appeler Dache, le perruquier des zouaves. Laissez-moi donc tranquille. Je suis un gentlemanartilleur, et je ne vous ferai aucune violence. Seulement je suis venu ici pour vous parler, et je parlerai.

VEUVE TONTAINE, s’asseyant,.

Quand vous aurez fini...

GAMARE.

Je suis un garçon bien tranquille et bien calme. Mais quand j'ai décidé de rendre une femme heureuse, il n’y a pas, il faut que ça se fasse ou qu’elle dise pourquoi. Vous êtes professeur de morale. Moi je suis artilleur. Vous allez m'expliquer pourquoi vous auriez tort de faire ce que je vous demande. Si je suis convaincu, jé prendrai mon shako et je m'en irai.

Je vous écoute patiemment parce que je ne veux pas d'esclandre. Quand vous aurez fini de parler, vous partirez.

GAMARÉ.

Mais vous ne voulez pas me parler ? Pourquoi? Pourquoi? Est-ce que c’est bien, ça, de la part d’une per-

sonne civilisée, de refuser d’écouter un honnête

homme? C’est très mal. Voyons, Elodie, ma petite Elodie, parlez-moi.

VEUVE TONTAINE

Qu'est-ce qui vous prend de m'appeler Elodie? Je ne m'appelle pas ainsi. | GAMARÉ.

Moi.je veux vous appeler comme ça. Elodie est le nom que J'ai toujours donné dans mes rêves à la femme idéale que je devais rencontrer un jour et qui ne s’est jamais trouvée sur mon chemin. Vous, vous êtes cette femme-là. Je n'en étais pas sûr tout à l'heure. Mais maintenant, je lé sens. Il me faut une femme instruite et qui me comprenne. Personne ne me comprend au 34e, Le fourrier n’a aucune sensibilité. Le chef est une âme frivole. Le capitaine est une tête à X, une machine à calculer. D'ailleurs il ne m'adresse jamais la parole. C’est entendu, Elodie, vous ne me connaissez pas. Je tombe du ciel dans votre cuisine. Mais je suis une créature humaine. Je tourne vers vous un visage aimant, dont vous devez avoir pitié.

VEUVE TONTAINE, d'un ton plus doux.

Mais.

GAMARÉ, doucement.

Appelez-moi Albert.

VEUVE TONTAINE

Mon pauvre garçon...

; GAMARÉ.

C'est assez gentil...

VEUVE TONTAINE

Cette déclaration, adressée à n'importe quelle femme,

pouvait déjà sembler extraordinaire... Mais à moi, vous ne savez pas qui je suis.

GAMARE.

Mais si. Vous êtes professeur de morale. Je le sais. Et puis après?

VEUVE TONTAINE

Et-puis après?

GAMARÉ.

Prouvez-moi que j'ai tort de vous demander ce que je vous demande. Je prends mon shako et je m’en vais,

C’est une chose qui se prouve de soi-même...

GAMARÉ.

Pas du tout. Moi, je ne comprends pas ça. Il faut m'expliqüer. Quelle est ma prétention en venant ici. C'est de m'unir à vous selon les lois de la nature. Pour que deux êtres puissent s’unir selon les lois de la nature, pensez-vous qu’un sacrement soit nécessaire ? (Geste de la veuve Tontaine.) Non, vous ne le pensez pas! Vous ne pouvez pas le penser. Vous pensez que deux êtres attirés l’un vers l’autre...

VEUVE TONTAINE

Mais je ne suis pas attirée vers vous!

GAMARÉ.

Ça viendra. Et puis quand même vous seriez attirée, la pudeur naturelle, ou l'hypocrisie de votre sexe vous empêcherait d'en convenir. Donc, je ne vous demande pas si vous êtes attirée vers moi, je le suppose.

VEUVE TONTAINE

Vous avez une certaine audace. Vous supposez que

LÀ

je suis attirée vers vous alors que je vous connais depuis moins d’un quart d'heure. Mais vous-même, quoi que vous en disiez, est-ce que vous pouvez avoir une inclinaison pour moi? Est-ce possible? En un quart d'heure?

GAMARÉ, doucement, sur un ton d'avertissement, Elodie !.… : VEUVE TONTAINE, riant.

Qu'est-ce qu'il y a?

GAMARÉ, doucement.

Elodie, méfiez-vous! Vous me demandez si Je vous aime vraiment. C'est quelque chose quicommence!.…

VEUVE TONTAINE

Ah! vraiment!

GAMARE.

Je ne veux pas vous prendre en traitre. Vous commencez à m'aimer, je vous en avertis... Et je vous dis également que vous avez raison, bien que je ne sois pas professeur de morale. Certes, ce ne serait pas bien de s’unir selon les lois de la nature si l’on fait ça pour l'amusette, et si l’on ne s'aime pas. Mais quandil y a entre deux êtres un sentiment sincère et violent.

VEUVE TONTAINE

Depuis un quart d'heure.

GAMARÉ.

Hé, depuis un quart d'heure! Mais c’est énorme, un quart d'heure de passion, à l’eau de feu. Ça vaut mieux que dix ans de petit sentiment à l’eau tiède. Un quart d'heure de passion! Mais en un quart d'heure, je me suis rapproché de vous à mille kilomètres à l'heure. Je vous connais parfaitement, je connais votre vie. Je sais très bien ce qui vous a manqué pour être heureuse...

VEUVE TONTAINE

Et qu'est-ce qu'il m'a manqué?

GAMARÉ.

Il vous a manqué de me connaître. Mais maintenant, ça ne vous manque plus. Et à moi, qu'est-ce qu'il me manquait? Il me manquait Elodie. J’ai été séparé d'Elodie et je la retrouve mainténant. (11 l'embrasse violemment sur les deux joues.) Bonjour, Elodie.

VEUVE TONTAINE, presque sérieusement fâchée.

Hé bien, voyons!

GAMARÉ.

C’est un baiser, un baiser de vieilles connaissances, un baiser bien pur, familial... D'ailleurs, je suis prêt à vous en donner d’autres.

Il l’'embrasse dans le cou longuement. Elle se débat.

VEUVE TONTAINE, lui échappant.

C’est intolérable à la fin!

GAMARÉ, l’'approuvant.

Oui!

VEUVE TONTAINE, étonnée.

Quoi, oui?

GAMARÉ.

Cette résistance est intolérable. Vous manquez de confiance en moi. ,

Comment ça ?

GAMAREÉ.

Oui. Vous êtes pleine de très bons sentiments. Vous êtes une très brave femme. Seulement vous jugez que vous ne me connaissez pas assez.

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