‹ ThéâtreChapitre 99 sur 250 · SCÈNE- IX Les MÊMES, MADEMOISELLE NOREL · texte numérisé non relu

SCÈNE- IX Les MÊMES, MADEMOISELLE NOREL

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Gaston m'a trompée! Il m'a trompée avec cette femme!

MADEMOISELLE NOREL.

Qui est cette femme?

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Ma cliente... Et je vais être obligée de la défendre!

MADEMOISELLE NOREL.

Comment? Veux-tu que je la défende à ta place?

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Oh! non, non! Par exemple! Ah! Je vais m'en charger, moi, tu vas voir comment!

DÉA, qui s'est approchée de Boussu, à mi-voix.

Quand est-ce qu’on va le voir, le substitut?

BOUSSU, de même.

Tu le verras, ne t'inquiète pas.

DÉA

Il est caché dans un mur, que tu m'as dit?

BOUSSU

Oui, oui.

Ts DÉA.

A quel endroit?

BOUSSU

Ab! ça, je ne sais pas... Je ne sais pas au juste.

L'HUISSIER

Le tribunal.

é Entre le tribunal, suivi du substitut.

LE PRÉSIDENT

L’audience est ouverte. La parole est au ministère public.

LETSUBSTIEUT.

Messieurs les juges, l'affaire qui amène devant vous mademoiselle Déa.. Niclès.

MADEMOISELLE KERMAGNON, à Mademoiselle Norel. Il fait semblant de ne pas se rappeler le nom...

LE SUBSTITUT

Cette affaire, il ne faut pas s’en exagérer la gravité...

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Naturellement! Tu vois, il l'épargne, il l'épargne !

LÉ SUBSTITUT

Notre tâche à tous, magistrats, notre tâche la plus impérieuse, notre devoir le plus certain est de faire respecter l’autorité. Mais dans quelles circonstances, messieurs, l’autorité cette fois-ci a-t-elle été, je ne dirai pas offensée, ni injuriée, ce sont à la vérité des mots trop forts... dans quelles circonstances l'autorité a-t-elle été blaguée, mettons blaguée?... N'oublions pas que c’est une histoire de Montmartre, que c’est une plaisanterie de gens en gaieté, plaisanterie coupable, je m’empresse de le dire, mais pour laquelle évidemment vous ne devez pas avoir la même rigueur, la même sévérité que pour beaucoup d’incartades de

ce genre. Il me semble que dans votre jugement vous devez tenir compte de la personnalité même de l'agent 104, que, depuis son enfance, ainsi qu'il l’a dit, une certaine fatalité semble avoir marqué au front, et qui paraît destiné à recevoir constamment des injures. De sorte que les personnes qui les lui adressent sont, à la vérité, moins des coupables que des instruments de la fatalité... La prévenue a traité l'agent... je ne veux pas répéter le terme, vous l’avez présent à l'esprit, la prévenue, a traité l'agent, prétend-il, d’une injure assez courante à Montmartre, que malheureusement beaucoup de personnes là-bas doivent mériter. Cette injure, la prévenue prétend qu’elle ne l’adressait pas à l’agent lui-même. En effet.

MADEMOISELLE KERMAGNON, à mademoiselle Norel.

Tu vois, tu vois! Comme il l'épargne... Mais c’est lui qui plaide pour elle, ce n’est pas moi, c’est lui, l'avocat.

LE PRÉSIDENT, qui entend murmurer mademoiselle Kermagnon.

Chut! un peu de silence.

LE SUBSTITUT

.… En effet, le système de défense de l’accusée n’est pas absurde a priori. Il est hors de doute que l’agent 704 ne mérite pas une minute l’injure ridicule dont on l’a gratifié.. Pourquoi a-t-il pensé qu’elle s’adressait à lui? Pourquoi? Est-ce parce qu'il pense que, lorsqu'une injure part, se trouve suspendue dans l'air, c’est à lui, à lui seul, qu’elle peut être destinée ?.. Évidemment, Ja fatalité qui le poursuit semble l’autoriser à adopter cette thèse. Mais tout de même, nous pouvons, nous, un peu changer de point de vue, et penser que, dans le brouhaha qui s’est élevé ce jour-là à la terrasse de la brasserie Pigalle, il pouvait y avoir d’autres altercations, et que des injures ont été proférées entre

différents groupes sans que l'agent 704 ait élé fondé à en faire le trust, à les accaparer toutes à son profit. J'ai voulu faire valoir, messieurs, toutes les raisons qui plaident en faveur de votre indulgence... La voix publique, que je représente ici, évidemment, demande un châtiment ou une légère punition pour la demoiselle Niclès.. Jamais cette voix ne sera teintée de plus d’indulgence. Et vous serez de mon avis, messieurs les juges, en estimant que cette indulgence, non pas en raison même de la personne de la prévenue, mais en raison de la fatalité des faits, que cette indulgence n’est pas déplacée.

Il s’assoit.

MADEMOISELLE KERMAGNON, à mademoiselle Norel. Tu vois, tu vois, il a plaidé absolument pour elle...

MADEMOISELLE NOREL.

Mais veux-tu que je prenne la parole à ta place? Tu n’es pas en état de plaider.

MADEMOISELLE KERMAGNON, avec énergie.

Tu vas voir. La parole est à l'avocat de la prévenue.

MADEMOISELLE KERMAGNON, nerveusement, se tourne du côté du substitut qu'elle ne cesse de regarder pendant toute sa plaidoirie. Messieurs les juges, ma tâche, en réalité, semble

assez facile, puisque le ministère public, avec une

indulgence à laquelle il ne nous a pas, jusqu’à présent habitués, a presque pris la parole en faveur de l’accusée et prononcé à peu près tous les arguments qui semblaient réservés à la défense. Ce n’est pas à un membre du barreau de s'élever contre celte indulgence,

puisque, je le sais bien, notre devoir nous oblige à

présenter la défense de tous les prévenus, quelles que

soient leur condition sociale et la classe de la société à laquelle ils appartiennent. Mais vous pourrez vous demander, messieurs les juges, si, ayant une fois dans sa vie à faire entendre la voix de l’indulgence, le ministère public n’a pas fait un choix un peu étrange, je ne dis pas suspect, je me contente de dire étrange, en faisant bénéficier de cette indulgence une créature. une personne que rien, semble-t-il... à part peut-êlre ses charmes extérieurs... que rien, semble-t-il, ne paraissait destiner à mériter cette rare faveur... Mademoiselle Déa Niclès, que je suis appelée à défendre devant vous, est assurément une personne intéressante et fort jolie. Certainement elle est fort jolie. Depuis qu'il y a des juges, depuis l’aventure de Phryné, il est constant et il est presque admis que l'agrément du visage et des formes ait une influence sur le jugement des magistrats! (Le président, les juges et le substitut regardent l'avocate avec stupéfaction.) Que mademoiselle Déa Niclès se serve de ces arguments éternels, ce n’est pas à moi à le regretter, mais elle n’a pas besoin d’avoir recours à mon office pour faire valoir des charmes qui, par eux-mêmes, sont assez puissants, dis-je, puisqu'ils arrivent à fausser complètement la conscience des hommes qui pourtant sont chargés de veiller au respect de l’autorité, (Avec des larmes dans la voix.) des êtres assez indignes, assez oublieux de leurs devoirs pour sacrifier aux pieds de ces créatures tous les principes.. tous les principes. Monsieur le président, je vous demande pardon, je ne me sens pas très bien.

LE PRÉSIDENT

Voulez-vous que je suspende la séance?

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Non! non. une minute seulement pour reprendre

mes forces.

On s’empresse autour d'elle,

UN AVOCAT, à un autre avocat.

Qu'est-ce qu'elle a? Qu'est-ce que ça signifie?

MADEMOISELLE KERMAGNON, au bout d'un instant, à mademoiselle Norel.

Ça va mieux.

À DÉA, s'approchant.

Ça va mieux, mademoiselle?

MADEMOISELLE KERMAGNON, hostile.

Oui, oui, Ça va mieux.

DÉA

Eh bien, puisque ça va mieux, laissez-moi vous poser une question pendant que vous êtes arrêtée?

Mon ami ne peut pas me le dire. Savez-vous dans quel coin est caché le substitut?

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Le substitut?

DÉA, Oui. Où est-ce donc qu'il est?

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Vous vous moquez de moi?

DÉA

Mais non! mais non.

MADEMOISELLE KERMAGNON, avec une lueur d'espoir. C’est ce monsieur, en face.

DÉA

Jamais de la vie!

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Comment jamais de la vie? |

DÉA

Je le connais mieux que vous! C’est un petit gros :

avec une moustache retroussée. Il m’a donné rendez-

vous à l'hôtel. Il paraît qu'il est caché dans le mur et qu'il en sort à Ia fin, pour le jugement.

Monsieur le président, je suis remise, je demande qu'on reprenne l’audience immédiatement.

LE PRÉSIDENT

On peut encore attendre.

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Non, non, je ne veux pas attendre pour vous crier l'innocence complète, éclatante, de cette pauvre petite créature que vous avez devant vous... Je vous ai montré tout à l'heure, en accusant ses pareilles, à quel point j'étais en garde moi-même contre les personnes de son métier, mais c’est une femme à part... il ne faut pas la confondre avec ces êtres de fange, ces êtres que la vie a maltraités, que la vie a jetés dans la galanterie, alors qu'elle était douée de tous les bons instincts, de la plus grande honnêteté... Il serait assez triste que, sur la dénonciation d’un agent de la force publique... que je ne veux pas qualifier encore car il a déjà été suffisamment qualifié à cette audience... il serait déplorable qu’une condamnation vint ternir la vie, — je ne dis pas exempte de reproches, mais exempte des taches graves qu'y peut inscrire l'autorité judiciaire. Il faudrait tracer l'existence entière de cette pauvre fille abandonnée par ses parents dès l’âge le plus tendre, jetée pour ainsi dire au ruisseau. Et c’est parce que la société l’a laissée tomber aussi bas qu'elle voudrait se montrer si pleine de rigueur envers elle?

Non! Non! C’est par un jugement d'acquittement, c’est par un jugement de réhabilitation que vous accueillerez cette pauvre femme... Je sais bien que la peine qu'elle peut encourir n’est pas grave, mais il n’y a pas de flétrissure relative; le léger châtiment qu'elle encourt, vous ne devez pas même le prononcer, car il y a là un bel acte de justice, d'équité, à accomplir envers cet être-là, charmant, doué de toutes les grâces et qui ne s’en est jamais servi pour un but condamnable. Elle n’a voulu devoir son acquittement, que vous allez prononcer, elle n’a voulu le devoir qu’à votre esprit impartial de justice et d'humanité...

Mademoiselle Kermagnon s'assoit.

UN, AVOCAT, à un autre avocat.

Elle a vraiment des qualités, cette petite femme-là !

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