‹ ThéâtreChapitre 98 sur 250 · SCENE SENTE · texte numérisé non relu

SCENE SENTE

Les MÊMES, TRIBADEL, puis MESSADIE et BOUSSU.

LE PRÉSIDENT

Vos nom et prénoms.

TRIBADEL.

Tribadel, Henri-Félix, agent de la brigade des voitures, neuvième arrondissement.

LE PRÉSIDENT, après l'avoir dévisagé.

Comment, c'est encore vous?

TRIBADEL.

Oui, monsieur le président.

LE PRÉSIDENT

Vous vous êtes déjà présenté la semaine dernière.

TRIBADEL.

Oui, monsieur le président, on m'avait appelé « vache ».

LE PRÉSIDENT

Et ce n’était pas la première fois.

TRIBADEL.

J'étais déjà venu deux fois à cette chambre-ci, parce qu'aux autres chambres on m'y voit encore plus souvent.

LE PRÉSIDENT

Toujours pour le même motif?

TRIBADEL.

Quelquefois c’est parce qu’on m'appelle « sale flic ».

LE PRÉSIDENT

Mais enfin, comment se fait-il que vous soyez ) ; q injurié, à vous tout seul, plus que tous vos collègues?

TRIBADEL.

Je n’en sais rien, monsieur le président. Je suis très doux dans mon service. Je ne fais des observations qu'à la dernière extrêmité, mais je suis empoigné par tout le monde. Au régiment, c'était le même coup. Je n'ai pas eu en tout quinze jours de consigne. Mais ce que j'ai agrafé, c’est effrayant. Quand je suis sorti du service, je suis entré en tant que commis dans une administration. Mais je n’ai pas pu y rester. Du matin au soir, je n’arrêtais pas d'être engueulé. Si bien que je me suis dit : « Je vais tâcher d’entrer à la Préfecture comme gardien de la paix. » J'avais d'excellents

certificats, j’ai été nommé d'emblée. Ah! monsieur le président, jamais je n’en ai autant reçu que depuis que j'ai sur les épaules l’uniforme de l'autorité.

LE PRÉSIDENT

Qu'est-ce qui vous est arrivé encore, le 7 avril dernier ?

TRIBADEL.

C'était vers les six heures de l'après-midi. J'étais au coin de la place Pigalle, de service, quand voilà qu’un taxi-auto s'arrête sans avoir fait demi-tour devant la brasserie Pigalle. Je lui fais des observations. Un monsieur qui était dans la voiture se met à m'’empoigner, comme si j'avais ennuyé ce taxi-auto pour le plaisir. Comme ce monsieur ne se servait pas de termes offensants, je ne dis rien, mais voilà des gens assis à la terrasse du café qui m’attrapent. Instinctivement, je me suis alors tourné vers un monsieur à barbe blanche, qui avait l’air très comme il faut et qui faisait des hochements de tête, comme pour me donner raison. Alors ce monsieur m'a dit textuellement : « Espèce de barbeau, vous êtes là à gueuler comme un âne, et quand vous trouvez une petite femme seule dans un coin de rue, vous êtes le premier à vous l'envoyer. »

LE PRÉSIDENT

Un monsieur à barbe blanche?

TRIBADEL.

Oh! monsieur le président, à Montmartre, la barbe blanche ne signifie rien.

LE JUGE, à mi-voix, au président.

. .Que veut dire : « espèce de barbeau? »

LE PRÉSIDENT, de même.

Poisson.

LE JUGE, d'un air entendu.

Ah! oui! Mais je croyais...

LE PRÉSIDENT

Barbeau est plus élégant... (A Tribadel.) Continuez.

TRIBADEL.

Pendant ce temps, un autre criait : « Oui, c’est un barbeau! C’est un barbeau! Sa femme couche avec les sous-brigadiers pour lui faire avoir de l'avancement. » Ce qui est tout à fait calomnieux, monsieur le président, vis-à-vis de ma femme. Cet individu qui criait ne la connaissait pas. Elle esl très occupée comme concierge, et a assez à faire de son ouvrage

pour avoir le temps de voir une autre personne que moi.

LE PRÉSIDENT

Nous en sommes persuadés. On vous injuriait donc de différents côtés.

TRIBADEL.

Calomnieusement.

LE PRÉSIDENT

Calomnieusement, c'est entendu. Mais que disait Pinculpée ?

TRIBADEL.

Elle ne faisait que crier : Dos! Dos! C’est un dos! » LE JUGE, au président.

Dos?

LE PRÉSIDENT

C’est à peu près la même acception que « barbeau ».

(A la prévenue.) Vous entendez? On vous accuse d’avoir traité l'agent de « dos ».

DÉA

Je disais : « Dos! dos!» c’est possible, mais est-ce que je m'adressais à l'agent? Si on ne peut plus prononcer le mot « dos », dans la rue Pigalle, sans qu’il le prenne pour lui!

LE PRÉSIDENT, à Tribadel.

Allez, continuez!

TRIBADEL.

Je fus entouré, alors, de gens qui me traitèrent (11 lit

des notes sur sa manchette, en tournant le poignet peu à peu, à la dérobée.) de « fourneau », de « vache », de « dos », de « barbeau », de « malvenu », de « malade ». (11 va pour lire une autre injure, mais il s'arrête.) Ils m’'adressèrent encore bien des expressions que je ne veux pas répéter ici. Tout ce que je puis dire, c’est qu'ils me prétaient des mœurs contre nature. Je n’ai pu mettre la main sur tout le monde, je n'ai pu emmener au poste que mademoiselle que voilà.

LE PRÉSIDENT

C'est tout ce que vous avez à dire?

TRIBADEL.

Oui, monsieur le président.

LE PRÉSIDENT, sévèrement.

Sans vouloir diminuer, en aucune façon, la responsabilité de la prévenue, il est déplorable de voir un agent de Ia force publique, un représentant de l'autorité, servir constamment de cible à des facéties qui discréditent, ou tout au moins qui risquent de discréditer en lui l’autorité elle-même. C’est inouï que

cela vous arrive, à vous, tout le temps, et que ça n'arrive pas aux autres agents. Vous faites le plus grand tort à votre corporation.

TRIBADEL.

Mais monsieur le président...

LE PRÉSIDENT

Taisez-vous, et allez vous asseoir!

TRIBADEL.

Puis-je m'en aller tout à fait, monsieur le président ?

LE PRÉSIDENT

Nous allons peut-être avoir encore besoin de vous. Vous êtes bien pressé d’aller vous faire injurier dans votre quartier! (Avec énergie.) Allez vous asseoir!

LE SUBSTITUT

Le fait est que c’est absolument scandaleux de nous apporter ici, presque à chaque audience, une potée des injures que vous avez reçues, et qui finissent par éclabousser l’autorité, comme disait si bien monsieur TRIBADEL,.

Mais monsieur le substitut.

LE SUBSTITUT

Allez vous asseoir!

L'HUISSIER, le poussant.

Allez! Allez! Bougre de maladroit! Voilà qu'il m'écrase le pied avec sa botte!

TRIBADEL.

Mais monsieur l'huissier.

L'HUISSIER

Allez vous asseoir, empoté!

LE PRÉSIDENT

Il y a un témoin cité par la défense?

L'HUISSIER

Oui monsieur le président, le témoin Messadie.

LE PRÉSIDENT

Faites-le venir.

MADEMOISELLE KERMAGNON, très agitée, à la prévenue

Vous avez le temps maintenant. Dites-moi ce que vous aviez commencé tout à l'heure au sujet du substitut.

, DÉA

Voilà, je suis sûre qu'il est pour moi. Après ce que j'ai fait pour lui, il ne peut pas me condamner.

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Ce que vous avez fait pour lui?

DÉA

Oh! mais voici le témoin, mademoiselle l’avocate.

Entre Messadie, pendant que mademoiselle Kermagnon donne des signes d’agitation.

LE PRÉSIDENT

Faites approcher le témoin. Votre nom, votre âge, votre profession ?

MESSADIE.

Jean-Bertrand Messadie, cinquante-neuf ans.

LE PRÉSIDENT, étonné.

Cinquante-neuf ans?

MESSADIE.

Oui, monsieur le président.

LE PRÉSIDENT, condescendant.

Bien, bien. Votre profession?

MESSADIE, d'un ton léger.

Moineau franc.

LE JUGE, à mi-voix au président.

Moineau franc?

LE PRÉSIDENT, étonné.

Je ne sais pas ce qu'il veut dire. (Au témoin.) Moineau franc?

MESSADIE. ; Poëète-chansonnier. Je suis né à Châtellerault, mais de cœur et d’âme je suis un enfant de la Butte.

LE PRÉSIDENT, le nez plongé dans ses papiers. Dites ce que vous savez.

MESSADIE.

Je suis un enfant de la Butte, Un gai moineau de Clignancourt, Si l’on me blâme, je dis : « Flûte! »

Et bien vite je tourne court.

À ce moment, le juge fait signe au président d'écouter. Le président écoute avec stupéfaction.

Qu'importe que mon escarcelle

Ne regorge pas de doublons,

Si je rencontre une donzelle,

Une donzelle aux cheveux blonds.

LE PRÉSIDENT

Mais ce sont des vers?

MESSADIE.

Je vous crois! i LE PRÉSIDENT.

Qu'est-ce que c’est que cette plaisanterie?

MESSADIE.

Ce n’est pas une plaisanterie, c’est tout au plus une fantaisie, une fantaisie ailée. La poésie est mon langage naturel. .

LE PRÉSIDENT

Dites ce que vous savez.

MESSADIE.

Le jour même de cette affaire,

En rèvant à quelque Ninon,

Je gagnais la célèbre artère

Qui porte, Ô Pigalle! ton nom,

Quand non loin de la Blanche place.

(En souriant) « Place Blanche. »

Quand non loin de la Blanche place,

Je vis, non sans étonnement,

Je vis que des badauds en masse

Formaient un vaste attroupement.

Nous ne sommes pas ici pour entendre vos élucubrations. Voulez-vous vous exprimer en prose ?

MESSADIE, plaintif.

Je ne peux pas! Je ne peux pas!

LE PRÉSIDENT, avec une sévérité croissante.

Voulez-vous vous exprimer en prose? Vous avez entendu l’agent 704 faire des observations à un chauffeur d’auto-taxi?

; MESSADIE.

Monsieur le président, j'étais là.

LE PRÉSIDENT

Et vous avez entendu madame traiter l’agent de « dos »?

MESSADIE.

Frasque de jeunesse!

LE PRÉSIDENT

Enfin, l’avez-vous entendue ou non?

MESSADIE.

Oui, je l'ai entendue, mais qu'importe?

LE PRÉSIDENT, à Déa.

Vous voyez, vous entendez le témoin ?

Comment, vous prétendez que vous m'avez entendue traiter l’agent de « dos »?

MESSADIE.

Qu'est-ce que ça peut faire?

DÉA

Enfin, c’est trop fort? C’est vous qui me demandez

de vous citer comme témoin, et vous vous mettez à parler contre moil

MESSADIE.

Mais à Montmartre, on a toujours fait un pied de nez à l’autorité, ça ne tire pas à conséquence.

LPINCIDENT DU 1 AVRIL. 195

LE PRÉSIDENT

Allez vous asseoir.

MESSADIE.

J’allais révant..

LE PRÉSIDENT, furieux.

Allez vous asseoir.

MESSADIE, salue, s'en va du côté du public et dit, en s'adressant au public et aux avocats.

J’allais rêvant à ma gentille, Ainsi qu’un enfant sans souci, Quand j'entends un sergent de ville Houspiller un aulo-taxi.

LE PRÉSIDENT

Voulez-vous aller vous asseoir!

MADEMOISELLE KERMAGNON, à Déa.

Cette fois-ci, vous allez me dire...

LE PRÉSIDENT

La parole est au ministère public.

MADEMOISELLE KERMAGNON.

Monsieur le président, Je vous demanderai de lever la séance. trois minutes seulement... jé ne me sens pas très bien.

| LE PRÉSIDENT

Nous sommes à vos ordres, mademoiselle. L’audience est suspendue pendant cinq minutes.

Pendant que le tribunal se lève,

MADEMOISELLE KERMAGNON, à Déa.

Cette fois-ci, vous allez me dire tout. Qu'est-ce qui s'est passé avec le substitut?

Eh bien, mademoiselle, on m'avait dit qu'avec le substitut 1l fallait se faire recommander pour qu'il soye gentil avec moi, et qu’il ne me condamne pas... Alors dame, il s’est trouvé un amii qui le connaissait. Cet ami m'a mise en rapport avec lui... Je ne peux pas vous dire exactement ce qui s'est passé, mais enfin, tout de même, quand on a passé une nuit avec un monsieur, ce serait un peu mufle de sa part s’il vous condamnait….

MADEMOISELLE KERMAGNON, se maitrisant.

Bien! Bien!... Alors vous n’avez pas eu honte?

DÉA

De quoi?

MADEMOISELLE KERMAGNON, frémissante.

Vous n’avez pas eu honte!

DÉA

Ce qui me ferait honte ce serait d’être condamnée par le tribunal. |

MADEMOISELLE KERMAGNON, se maîtrisant encore. Bien! Bien! (A elle-même.) Quelle ignoble créature! (A mademoiselle Norel qui entre.) Oh! ma petite! Oh! ma petite! Si tu savais comme je suis malheureuse!

MADEMOISELLE NOREL.

Qu'est-ce qu'il y a?

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