DE L'AUDIENCE ACCORDÉE
PAR
S. M. CHARLES X À M. VICTOR HLGO.
Samedi S août jSip.
Lf R»/ a reçu hier en audience particulière
M. Victor Hugo.
Cette simple annonce excite en ce moment plus d'intérêt qu'on n'a coutume d'en accorder à ces sortes de nouvelles. Tout le monde, en effet, a deviné le motif qui amenait le poète devant le Roi, et ce motif n'était pas seulement une affaire privée, c'était aussi et avant tout une grave question d'art et de liberté que M. Victor Hugo venait plaider devant le monarque, avec la franchise de son âge, de ses opinions, et un sentiment profondément respectueux de son devoir comme sujet.
Bien des récits divers circulent déjà sur cette entrevue, qui s'est prolongée, dit-on, près de trois quarts d'heure et dont les détails, si la rumeur est vraie, ne manqueraient ni de piquant, ni de nouveauté, ni d'importance; chacun arrange et rêve un entretien à sa manière. Nous essaierons, de notre côte, d'indiquer comment nous le concevons; et sans prétendre tout raconter à la lettre, nous tkherons de ne pas tout supposer gratuitement.
Et d'abord, ce n'est pas un fait indigne de remarque que, pour la première fois peutêtre, la génération nouvelle, qui jusqu'ici n'a guère eu accès auprès du Roi, dont la voix n'arrive directement au chef suprême de l'Etat ni dans les conseils, ni par la tribune, ni par la chaire, ait comparu devant lui, simple et sérieuse, dans la personne d'un de ses représentants.
Si, en cette circonstance, le poète a bien compris son rôle, comme nous pensons qu'il a fait, il a dû, dès les premiers mots, et profitant de la faveur d'un auguste accueil, amener la question de ce qu'elle pouvait avoir de trop personnel à des termes plus généraux, plus raisonnes, et dans lesquels il se sentait plus à l'aise pour en appeler à l'esprit éclairé et bienveillant de son royal interlocuteur.
Et d'ailleurs, si le poète avait rappelé au Roi qu'en l'état actuel des esprits, une pièce de thé.itre composée avec conscience et venue d'un certain côté littéraire ne devait produire, par sa chute ou son succès, qu'un résultat bien étranger assurément à toute passion politique, le roi aurait bien pu, sans doute, à demi-voix et avec un sourire, prononcer ce terrible mot de romantisme. Mais il eût été facile de démontrer "a sa bienveillante attention que ces débats sont au fond bien moins frivoles, même sous le rapport politique, qu'il ne pouvait le penser...
Puis, quand l'ancienne littérature est partout, qu'elle occupe les places, les commissions, les académies; que le gouvernement s'en rapporte 'a ses décisions en toute matière httéraire où il a besoin de s'éclairer; quand, il y a quelques mois à peine, une pétition signée de plusieurs auteurs classiques les plus inrtuents, et tendant "a obtenir pour eux le monopole au Théâtre-Français, est venue mourir au pied du trône, n'y aurait-il pas, de la part du gouvernement du Roi, peu de convenance et d'adresse à frapper d'interdiction la première œuvre dramatique composée depuis ce temps par un des hommes de la jeune littérature, une pièce avouée d'elle, réclamée par le public et sur laquelle on peut bien fonder quelque espoir?
Le poète aurait pu dire encore qu'il avait, fort jeune, et en plus d'une circonstance mémorable, donné à la monarchie et au prince d'humbles gages qu'il ne séparait pas dans sa pensée des autres gages qu'on devait donner aussi aux libertés et aux institutions du pays; il aurait pu (et le roi l'eût cru sans peine) protester de son aversion contre toute malice détournée, de sa sincérité d'artiste, de sa bonne foi impartiale à l'égard des personnages que lui livraient l'histoire et alors, la conversation tombant sur le caractère de Louis XIII et sur le plus ou moins de danger ou de convenance qu'il y aurait à le laisser paraître dans la pièce en litige , le poète eût pu expliquer à loisir à l'auguste Bourbon que le drame n'ajoutait rien là -dessus, retranchait bien plutôt à ce qu'autorisait la franchise sévère de l'histoire et que l'image de temps si éloignés et si différents des nôtres ne pouvait le moins du monde paraître une indirecte contrefaçon du présent. Il eût fini par déposer respectueusement aux mains du monarque Vade
redoiitiible du drame et le Roi eût daigné lui promettre de prêter intérêt à cette lecture.
Toutefois, au milieu des bruits divers dont ncus avons tâché de recueillir ici les plus probables, la discrétion bien concevable du poète ne nous assure d'autre chose positive que de l'intention constamment bienveillante de son royal interlocuteur.
Le lendemain de cette entrevue, M. de Martignac n'e'tait plus ministre; il était remplacé par M. de la Bourdonnaye. Devait- on espérer un changement d'attitude avec un changement de ministre ? C'était au moins douteux. Néanmoins , dans l'entourage du poète, on avait quelque confiance dans la clairvoyance du roi. Quelques jours s'écoulèrent. Victor Hugo fut appelé chez le nouveau ministre de l'intérieur.
M. de la Bourdonnaye n'usa ni de circonlocutions, ni de ménagements; il s'abrita derrière l'autorité du roi qui, ayant lu l'acte, ratifiait purement et simplement la décision prise parM. de Martignac. La courtoisie exigeait tout au moins qu'il donnât des raisons; à défaut de raisons plausibles il émettait la théorie exposée par les journaux du temps, et notamment par h Globe : c'est qu'on ne devait pas mettre des rois à la scène.
Victor Hugo traduit ainsi dans sa préface le langage ministériel en le dépouillant de toutes ses hypocrisies :
La censure murait le thé.ître. Aucun moyen de traduire naïvement, grandement sur la scène, avec l'impartialité, mais aussi avec la sévérité de l'artiste, un roi, un prêtre, un seigneur, le moyen-âge, l'histoire, le passé.
M. de la Bourdonnaye sentait bien qu'une si singulière théorie couronnée par une si rigoureuse décision provoquerait de vives protestations dans l'opinion et dans la presse, et, pour en atténuer l'effet, il laissa clairement entendre à la fin de l'entretien que le Gouvernement offrirait un dédommagement.
Victor Hugo refusa nettement toute compensation. 11 s'inclina et se retira.
Le lendemain, il reçut la lettre suivante :
CABINET du
MINISTRE DE L'1NTÉRIEI;R.
Paris, le 24 août 1529.
Monsieur le baron ,
Ce devait être un devoir et un plaisir pour moi de rendre compte au roi de l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous hier matin. Sa Majesté en a écouté le récit avec un véritable intérêt et m'a donné l'ordre de vous annoncer, comme un témoignage de sa satisfaction royale, que la pension d'homme de lettres dont vous jouissez sur le budget de mon département sera désormais de six mille francs par année.
Je suis heureux, monsieur le baron, d'être auprès de vous l'organe de la bonté du roi. Le bienfait nouveau que Sa Majesté vous accorde dit assez l'estime qui est due à votre mérite, et je me félicite de voir ainsi récompensés les nobles sentiments qui vous ont inspiré de si beaux vers sur la déplorable mort de Louis XVII.
Recevez, monsieur le baron, l'assurance de ma considération distinguée.
Le Aliuiftn, secrétaire d'Etat de l'intérieur,