‹ ThéâtreChapitre 126 sur 314 · L.\. BOURDONN.^ÏE · texte numérisé non relu

L.\. BOURDONN.^ÏE

\'^ictor Hugo écrivit immédiatement sa réponse; comme les faits avaient été, après un certain nombre d'années, défigures et, à plusieurs reprises, fausses, il prit le soin, dans une lettre à Auguste Vacquerie, en 1870, de les rétablir ainsi :

Ma femme et Sainte-Beuve étaient dans mon cabinet quand une lettre du ministre d; l'intérieur, La Bourdonnaye, m'arriva. J'ouvris la lettre. C'était l'annonce des 6,000 francs de pension. Je tendis la lettre à ma femme et à Sainte-Beuve et je leur dis : lisez. Puis je pris une plume et je me mis à écrire sur la première feuille de papier qui me tomba sous l:i main. Us lisaient pendant que j'écrivais, et

HISTORIQUE DE MAKION DE LOKME.

tous Jeux gardaient le silence. Je signai et je posai la plume. Sainte-Beuve me demanda :

— Qu'.illez-vous répondre?

Je lui dis : — Ceci.

Et je lui tendis ce que je venais d'écrire. C'était la lettre de refus.

On connaît cette réponse qui a été publiée dans la Correspondance : elle est noble et ficrc, Victor Hugo avait à soutenir sa famille, sa femme, trois enfants, des parents; il avait cru pouvoir, vivant de sa plume, « compter sur le produit légitime » de son drame; il ajoutait :

Mais puisque la représentation de cette pièce, œuvre cependant toute de conscience, d'art et de probité, paraît dangereuse, je m'incline, espérant qu'une auguste volonté pourra changer à cet égard. J'avais demandé que ma pièce tût jouée;jene demande rien autre chose.

On pense bien que la mesure gouvernementale excita une vive indignation dans la presse.

L,e Globe publiait en août un article intitulé :

PREMIER COUP D'État LITTERAIRE.

Nous relevons les lignes suivantes :

M.Victor Hugo a eu l'honneur de recevoir le premier coup politique dans cette guerre 'a mort qui recommence contre les idées.

M. de la Bourdonnaye lui a signifié nettement que sa pièce ne serait pas permise, et non seulement la sienne, mais toutes celles où des rois et des reines joueraient un rôle, un de c;s rôles sinistres et sanglants que M. Mangin serait disposé à absoudre. C'est là une mesure générale de sûreté publique, un de ces moyens extraordinaires qui réhabilitent dans l'opinion la majesté royale avilie et sauvent les trônes ébranlés.

Le Globe, connaissant les démarches du poète auprès du roi et son entretien avec le ministre de l'intérieur, s'exprimait ainsi :

Un jeune poète blessé dans ses intérêts les plus chers, dans ses espérances de gloire, demande au roi une audience et le roi l'accueille

avec bonté. Il plaidepour la liberté du théâtre, compagne nécessaire de toutes les libertés... le roi se rappelle les services rendus à lui-même par le poète encore enfant, il n'a que des paroles d'encouragement, et s'il n'accorde pas la grâce demandée, il la laisse espérer. Après le roi vient le ministre, gracieux aussi et presque caressant, mais refusant nettement et sans détour. Point de rois sur la scène, s'ils n'y sont admirables en tous points; et jamais, même pour l'éloge, le nom d'un Bourbon. Voilà en deux mots la théorie politique du drame, selon M. de la Bourdonnaye et ses collègues. En vain le poète essaie de la combattre; on lui objecte les périls de la royauté, et on s'étonne que ce soit lui , royaliste dévoué , qui vienne ajouter à ces périls. On le prend avec adresse par tous ses souvenirs, il faudr.ait le rallier au ministère sauveur de la monarchie ; et, pour y réussir, il n'est offre brillante qu'on n'épargne. Mais le poète entend et répond qti'il ne veut vivre que de son travail; que les loisirs, la douce paix de ses études suffisent à son bonheur, et ces paroles délicates autant que réservées ne sont pas comprises par le ministre ! On a échoué du côté de l'ambition politique, l'or peut-être sera plus heureux, vite, triplons la modique pension que reçoit M. Hugo sur les fonds littéraires, et expédions cette grâce, en l'imposant presque au nom du royal bienfaiteur. Mais cette fois encore l'adresse échouera. La reconnaissance restera pour le roi, le refus pour le ministre. Une lettre décente et ferme ne laissera aucun doute sur les sentiments de celui qui l'écrit. ..

Quant aux journaux ministériels qui chicanent sur le chiffre de la pension et font reproche à M. Hugo d'en avoir déjà accepté une, la réponse est facile. Il y a tel jour et telle heure où une grâce honore. Changez le jour et l'heure, c'est une flétrissure.

On voit par cet extrait, entre tant d'autres, que toute l'opinion libérale s'élevait avec vivacité contre l'arbitraire gouvernemental. Victor Hugo montra une grande dignité; il devait, quelques mois plus tard, donner un bel exemple d'abnégation et de désintéressement.

Pour l'instant il avait le droit de maudire la censure, il ne s'en privait pas soit dans ses écrits , soit dans ses tiiscours ;

sur ce chapitre sa verve e'tait inépuisable; nous avons trouvé cette note :

Les ministres disent à la censure : noHunui ■versate manu.

...On peut suspecter sans miracle la sincérité d'Escobar, la chasteté de Messaline et la probité de la censure.

II en est de la censure comme du bagne de Toulon : ce repaire a vingt portes. II faut passer par toutes pour sortir. Quand un misérable drame, tondu, stigmatisé, flétri à l'encre rouge, a fait son temps, avant qu'on lui délivre le passeport jaune, il lui faut subir l'interrogatoire de chacun des censeurs, qu'il rencontre l'un après l'autre, postés a toutes les portes successives de l'infâme dédale. A cnaque guichet, on l'arrête, on le questionne, on le fouille. Si les porte-clefs de l'huis précédent ne l'ont pas complètement dépouillé on lui prend ce qu'ils ont oublié. C'est ainsi que nu, volé, dévalisé de tout ce qui avait quelque valeur en lui, il arrive à la dernière porte du bagne censorial. Cette porte, il ne lui est donné de la franchir que la veille de la représentation, et dans cette chiourme de la pensée, comme dans toutes les prisons, la dernière porte est la plus basse.

Cette porte, c'est M. *'*, journaliste-mouchard, doublant sa censure de sa critique, faisant une plaie avec le fer pour la cautériser avec le feu, comme un tortionnaire du moyen-âge, coupant le nerf au drame, et puis, dans son feuilleton, raillant le supplicié de ne pas bien marcher, etc.

Dévoué à la monarchie, et je l'ai prouvé, je ne le suis pas moins à la liberté, et je le prouverai.

Lorsque survint la re'volution de 1830, le théâtre reconquérait du même coup sa liberté, et les directeurs n'avaient plus qu'une pensée et qu'un but : représenter les pièces interdites. C'étaient pour eux un succès assuré de curiosité et mieux encore de brillantes recettes. L'interdiction de Manon de horme avai t fai t gran d tapage . Quelle merveilleuse occasion pour un directeur de la monter sans péril , avec la certitude de susciter des manifestations en faveur de la liberté de l'art et une réaction contre le régime tombé! Ce fut

une belle émulation entre les directeurs. Les offres les plus pressantes et les plus séduisantes se multiplièrent.

Victor Hugo les déclina , et il en donna la raison dans sa préface : «La probabilité d'un succès de réaction politique. »

Enfant, il avait été royaliste, il avait écrit une Ode du sacre. . .

Il comprit qu'un succès politique à propos de Charles X tombé, permis à tout autre, lui était défendu à lui. . . ; qu'en présence de cette enivrante révolution de juillet, si voix pouvait se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui maudissaient le roi ''.

Cette délicatesse, cette fierté, cet oubli de soi-même étaient d'autant plus méritoires que l'interdiction récente avait privé une famille des plus sérieuses ressources espérées , attendues. \'ictor Hugo ne montra pas de rancune puisqu'il refusa une revanche, et pour un homme que ses ennemis représentaient comme intéressé, le geste fut assez noble.

Un an s'était écoulé depuis la chute du roi j Charles X, comme le fait remarquer le poète, était plus oublié que Louis XIII ; tout scrupule disparaissait désormais. La pièce appartenait au public. Auparavant Victor Hugo voulut faire une nouvelle lecture à quelques amis le 2 mai 1831.

Il y avait naturellement là les intimes, les familiers, quelques-uns de ceux qui avaient assisté à la première lecture. Il y avait aussi un nouveau venu, un jeune journaliste de vingt et un ans, c'était Charles de Montalcmbert , un royaliste fervent, qui devait jouer plus tard un si grand rôle comme chef du parti catholique.

Charles de Montalcmbert venait de fonder, six mois auparavant , le journal l'Avenir avec Lamennais et Lacordaire.

On ne pouvait guère le soupçonner d'être un révolutionnaire, il n'éprouvait cc-

''' VtiSuiCC de Marion Je Lorme.

HISTORIQUE DE MAKION DE LOKME.

pendant pas les mêmes susceptibilités que la censure de 1829 au sujet du rôle rempli par un roi et par un prêtre et il ne montrait pas la rigueur de son futur parti contre ce drame, coupable d'avoir tenté la réhabilitation de la courtisane. Il en louait la noble inspiration dans la lettre suivante :

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