‹ ThéâtreChapitre 131 sur 314 · L-t Guirlaiitlt d'amour^ à Mttrion de Lorme · texte numérisé non relu

L-t Guirlaiitlt d'amour^ à Mttrion de Lorme

avec indifférence. Toute autre expression nuirait à l'explosion indignée de Didier, plus tard.

Acte III , scène .\ , où Marion enrôlée dans la troupe des comédiens dit la tirade de Chimène.

Question :

La tirade de Chimène doit être jouée, n'est-ce pas? non comme si c'était Chimène qui parlait, c'est-à-dire avec des nuances de pudeur et les yeux baissés, mais franchement, s'adressant de Marion à Didier, sans être, bien entendu, invraisemblable pour Laffemas .'

Réponse :

Vous avez raison : la tirade de Chimène doit être jouée. C'est une supplication de Marion à Didier pour qu'il songe à sa défense.

Le cinquième acte (la prison de Beaugency) souleva de vives discussions; là, chaque détail importait. Quand Marion pénètre dans le donjon, tenant à la main la grâce de son Didier, elle rencontre Laffemas apportant l'ordre qui révoque cette grâce : comment se ferait cette double entrée ? Petit désaccord aussi sur la façon dont Marion repoussera les propositions de Laffemas et dira les quatre vers :

Fût-ce pour te sauver, redevenir infâme, Je ne le puis! Ton soufHe a relevé mon âme, Mon Didier! Près de toi rien de moi n'est reste, Et ton amour m'a fait une virginité !

Paul Meurice écrit :

L'entrée simultanée de Marion et de Laffemas est très difficile à mettre en scène. Ils ne peuvent pas rester collés tous deux devant la porte de la prison. Marion recule-t-elle épouvantée quand elle voit Laffemas .' Mais

elle ne sait pis encore qu'il a l'ordre qui révoque la grâce.

Avant le vers : Fût-ce pour tf saiivfTj voyezvous un temps, une sorte de première tentation à laquelle Marion résiste, et qui préparerait et détacherait ces quatre vers qui sont toute la pièce ?

Il parait qu'on ne disait pas le : \eae^! on le dira. Mais comment faut-il le dire i* comme un cri de désespoir, je crois.

Réponse :

Suivre exactement les indications de l'édition Rcnduel f, 1831, p. 157. Il n'y a plus de difficulté. Tout est expliqué. Sur le refus des guichetiers et sur l'arrivée de LalTemas, Marion recule, stupéfaite. Laffemas, au moment d'entrer, tourne la tète, la voit, et va à elle.

Oui, il y a un temps avant le Fût-ce pour te saiiverj mais ce n'est pas une âme qui hésite, c'est au contraire une âme qui prend son élan pour s'élancer dans un refus héroïque.

Madame Dorval a toujours dit le : « Venez!»; elle le disait terrible, elle y était superbe. Elle cédait comme la foudre tombe.

Même acte, scène m. — Cette scène se passe entre Didier et Saverny attendant la décision du roi relative à leur pourvoi. Didier parle de la mort.

Question :

Tout ce que dit sur la mort Didier doit être dit, ce me semble, sans mélancolie, avec une sorte de complaisance et de joie amère&.

Réponse :

M)us avez raison. Les vers de Didier sur la mort doivent être dits avec une joie amère. 11 a l'appétit du tombeau.

Hc ! c'est toujours la mort! n'en dcm.indcz pas t.int!

La scène vi entre Marion et Didier a provoque les plus longues controverses.

Marion veut faire évader Didier, elle le

l'I Reproduites dans les éditions suivantes.

supplie de la suivre, et comme Didier l'accueille en silence, elle se lamente :

Enhn on dit ce qu'on a. — Non , plutôt PotgDardc2-moi. — Voyons, mes larmes sont taries. Et j= veux te sourire , et je veux que tu ries. . .

Et elle supplie :

Parle-moi, voyons, parle, appelle-moi Marie!

DIDIER

Marie ou Marion r

M.\RION , tombant épcuvantêt a ttm. Didier, soyez clément !

DIDIER , d'une voix terrible.

Madame, on n'entre pas ici facilement!

Question :

No», plutôt poiffiarde^moi ! C'est, n'est-ce pas, poiffiarJe--^moi p/tttot que de -vous taire ainsi, et non pas, poi^arde^moi plutôt que de parler et de me dire : « l'o/a êtes Marion ! »

Dans ce dernier sens, cela escompterait l'effet qui va suivre. Mademoiselle Favart cherchait l'a une transition. Je crois que l'effet est de ne pas avoir de transition, de crier avec désespoir : Poignarde^- moi plutôt.' et puis de passer brusquement à ce sourire douloureux : Viyons, mes larmes sont taries.

La plus grosse question est dans l'admirable explosion : Marie ou Clarion ?

Mounet- Sully met un long temps entre Marie, — ou Marion ? Il dit Marie presque tendrement, comme il a pu le dire autrefois, et Marion gravement et sévèrement et sans se lever. Sa raison est que c'est plus vrai, et que ce seul mot Marion dit simplement et tranquillement suffit à terrasser Marion. C'est peut-être juste, mais non pas selon la vérité dramatique ou plutôt théâtrale.

Je ne me rappelle plus Bocage, mais Beauvallet se levait certainement à ce moment-là. La grande explosion ne commence qu'au vers ;

Madame, on n'entre pas ici fiacilcmcnt!

Mais il nous semble à tous que par le mot : Afarie on Marion ? Didier doit s'arracher luimême à cette contrainte, à cette froideur qui ne se sont traduites jusque-là que par des mots énigmatiques, entrecoupés, et comme égares. Il nous semble qu'il ne faut pas trop appuyer sur Marie et qu'il faut mettre l'accent et la force sur ou Marion? Il nous semble enfin

HISTORIQUE DE MAKION DE LOKME.

qu'il faut que Didier se lève sur on Miirion ? pour que le nom foudroyant tombe de haut sur Marion et la renverse « épouvantée à terre», comme dit l'indication du texte. \%uillez , je vous en prie, bien préciser vos indications sur ce point.

Réponse :

\bus avez raison pour le Noiij plutôt poiffiarde^moi : c'est p/ritôt que de x'oiis tiiire. Marion ne s'attend pas au Marie ou Aiiirion? Il ne faut pas prévoir et par conséquent affaiblir ce coup de tonnerre.

Je viens d'écrire coup de tonnerre, ce qui vcflis donne encore raison pour la manière de dire Marie on Marion? C'est tout le drame faisant explosion en deux mots. Donc ce cri doit être formidable. Il éclate comme un jet de lave hors de la poitrine de Didier. La salle doit trembler à ce cri qui fait crouler Marion foudroyée et qui lui fait dire :

Didier, soyez clément !

Ce seul mot Alarion lui a tout expliqué. Cette scène jouée ainsi avait un effet que vous vous rappelez peut-être. Beauvallet tonnait admirablement le Marie ou Manon ? M. Mounet-Sully peut et doit y être superbe.

L'explosion Marie ou Marion ? veut Didier debout. Il se dresse terrible sur ce mot, et Marion se brise à ses pieds. Assis, l'effet serait perdu. Dites-le, je vous prie, de ma part à M. Mounet-Sully.

Paul Mcurice pose une dernière question au sujet de la scène finale ou Didier pardonne à Marion avant de mourir.

Je crois que tout le morceau de Didier : — Viens, pauvre femme, jusqu'à : je te pardonne, où Didier interpelle et invoque à tout instant la foule, doit être dit tout le temps à voix haute et à tous; il est fait et calculé pour être entendu de tous. Je crois, au contraire, que le dernier adieu : — Non, laifie-moi mourir', jusqu'à Ohl laiJSe-moi mourir! est une sorte de testament du cœur qui doit être dit à voix basse par Didier, amenant Marion sur le devant du thé.itre pour n'être entendu que d'elle. Même le dernier mot : Oh! laij^e-moi mourir! doit être dit, ce me semble, avec passion, mais sans éclat de voix.

Enfin, n'est-ce pas votre avis qu'au pre-

mier coup de neuf heures, Didier se détache de Marion, et que Marion le laisse aller, sans qu'ils s'embrassent encore .' Ils se sont déjà embrassés plusieurs fois. Maintenant, c'est fini. Didier n'a plus qu'à être homme pour mourir. Il fait signe à tous d'écouter l'heure. Les neuf coups — ou les huit coups — sonnent dans l'immobilité tragique de tous. Je vois là un effet théâtral superbe. Mais il ne faut pas qu'un adieu, un baiser à Marion l'affaiblisse. C'est l'indication du livre qui donne ce grand effet. Dites-moi si je me trompe en demandant qu'on le réalise.

Réponse :

\tius avez encore et toujours raison pour les paroles finales. Viens, pauvre femme, à voix haute. Et : Oh! laifie-moi mourir! avec la voix intime.

Enfin, non, à partir du moment où la cloche sonne, plus d'embrassements, ni d'adieu. Suivre l'indication du livre.

Ces lettres s'échangeaient dans le courant de janvier 1873. Mais l'explosion de Marie on Marion? restait toujours la grosse question controversée au cours de toutes les répétitions; Emile Perrin d'abord, puis Got, Delaunay, Febvre, avaient été consultés et se rangeaient à l'avis de Victor Hugo et de PaulMeurice.

Mounet-Sully seul défendait une opinion qui pouvait être juste.

Le 2 février, Victor Hugo intervint de nouveau :

Le beau talent de M. Mounet-Sully est fait pour tout comprendre et pour tout rendre. Aiarie ou Marion ? est un premier coup de foudre. Après quoi, un temps. Les quatre vers qui suivent et le :

A qtti vous ctts-VûUi proffitiià ici ?

sont un deuxième coup de foudre; ne pas les mêler.

De même le pardon a deux cris :

Viens! oh! viens dans mes bras!

( Embrajicmttit éperdu. ) Je vais mourir! je t'aime!

( Deuxième explosion tin cœur briiè. )

M. Mounct-Sully comprendra tout cela et aura un grand succès.

La première représentation fut donnée le 10 février 1873.

Victor Hugo avait reçu la veille, à Cucrncsey, une dépi-chc de M"'" Favart :

Soyez avec votre pauvre Marion ce soir! que Stella i'' la protège.

Le II, il écrivait à M. Paul Meurice :

Avant-hier mademoiselle Favart m'a envoyé à miJi, me demandant un encouragement, un télégramme; je lui ai répondu ce vers :

Je vois d'ici Stella briller dans Marion !

J'en avais fait deux :

A mademoiselle Favart,

Bel astre, ton lever m'envoie un put rayon. Je vois d'ici Stella briller dans Marion.

Mais j'ai eu peur de livrer deux vers à défigurer au bureau télégraphique qui avait remplacé Aiarion par maison. Je n'ai envoyé que la moitié du distique. Est-elle arrivée saine et sauve ?

Dans ses carnets, Victor Hugo a modifié le premier vers :

Le succès dans vos yeux met son plus beau rayon. Je vois d'ici Stella briller dans Marion !

Il a repris cette même image dans sa préface de 1873, en offrant l'hommage de sa reconnaissance à l'admirable artiste qui venait de remporter un de ses plus éclatants triomphes.

Victor Hugo recevait, ce même jour, un télégramme de Paul Meurice constatant l'immense succès. Le 13, il répondait ainsi :

Le succès est à vous. Je le dois à votre glorieuse et douce amitié, à votre sollicitude, 'a votre science dramatique et à ce cœur si bon qui se mêle à votre haut esprit. Quand vous êtes présent, je ne suis pas absent. Ce triomphe est vôtre et vous en êtes l'âme, vous, l'un des

'" En 1870, sous le siège, des lectures des Cbàtimoits avaient ctc faites dans plusieurs théâtres. A la Portc-Saint-Martin , M'"" Favart eut un grand succès en disant Stella, et c'est ce souvenir qu'elle rappelait dans cette dcpcchc.

plus rares maîtres de ce temps-ci, vous, le créateur de tout un théâtre vivant, profond et charmant, vous me donnez la main pardessus les gouffres de haines et de colères, et je vous dois d'avoir passé le pont de l'abîme. O mon doux et cher Meurice, que je vous aime!

Au lendemain de la première représentation, de nombreuses lettres de félicitations étaient adressées à Victor Hugo. En voici une assez curieuse- qui rapporte des propos entendus dans les couloirs et à la sortie :

Le public de la première était composé de la fleur de la réaction, à l'exception du parterre. ..Dans une loge derrière nous, une M'"" ***, enlevée autrefois par M. de ***, faisait cette singulière réflexion : i( Il faut avoir l'horreur des rois pour chercher à faire un idiot du fils d'Henri IV « — Sur les escaliers, à la sortie, nous avons recueilli ces phrases entrecoupées : — Quel besoin de traduire en scène un cardinal et de le faire présidera des supplices .' — Avez-vous remarqué les allusions à la commission des grâces.' — Quel démagogue! — Une dame : Mais puisque Marion s'était donnée au cardinal, pourquoi ne pas s'adresser directement à lui quand elle veut obtenir la grâce de Didier ? — . Un bonapartiste : La pièce est d'une immoralité révoltante. — Un jeune beau : le sujet n'est pas nouveau, c'est une imitation de la Dame aux camélias.

Oui, nous l'avons entendu et nous n'avons pas été seuls à l'entendre, car le lendemain ma surprise a été grande de retrouver le propos de la Dame an.x Cameliiis dans un journal.

Ainsi en 1831, on accusait Victor Hugo d'avoir été le plagiaire de Dumas père , et , en 1 873 , d'avoir été le plagiaire de Dumas fils dix-sept ans avant la Dame aii.\- Car/ie'lias, dont le roman date de 1848 et la pièce de 1852.

Les feuilles de location étaient rapidement couvertes. Le poète notait sur ses carnets :

Le II, detixième de Marion. Foule. Recette 6,446 francs, la plus forte recette que le

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Théâtre -Français ait faite à une deuxième représentation.

A la fin de février, Paul Meurice écrit à Victor Hugo :

Marion de Lorme ne baisse pas. On a fait hier 7,432 francs. La recette n'a jamais été au-dessous de 7,300. C'est magnifique. Je vous envoie les recettes du mois de février, les II premières représentations.

Le + mars, Sarah Bernhardt demandait à X'^ictor Hugo de remplacer Maria Favart dans Marion, en cas de maladie.

Victor Hugo envoyait avec empressement son autorisation, ajoutant :

V)us prouverez, je n'en doute pas, que vous avez toutes les puissances du talent comme vous en avez les grâces.

En avril, Paul Meurice renseigne Victor Hugo :

Mario» de Lorme se soutient merveilleusement de 6,200 à 6,6oo. Dalila '■' n'y a rien fait du tout. La moyenne des 28 premières représentations dépasse de onze cents francs par jour celle du L/'o« amoureux qui avait été jusqu'ici le plus grand succès de la Comédie- Française.

Cette reprise eut cinquante-neuf représentations.

Le 30 décembre 1885, l'année de la mort du poète , Marion de Lorme fut joué à la Porte-Saint-Martin avec M"" Sarah Bernhardt dans Marion, Marais dans Didier, Philippe Garnier dans Louis XIII, Pierre Bcrton dans Saverny. Sarah Bernhardt, profondément émouvante dans le quatrième acte, avait jeté des cris superbes dans le cinquième.

Le drame était luxueusement monté par Félix Duquesnel qui, en chercheur avisé et consciencieux, avait, d'après des gravures du temps, reconstitué soi-

'" Comédie en trois actes d'Octave Feuillet (reprise).

gneusement cette époque dans l'exécution des décors et des costumes. Le défilé du cinquième acte avait produit un effet saisissant; il était accompagné en sourdine par un Miserere de Massenet. 11 y eut soixante-deux représentations.

En 1903 , Jules Claretie avait vivement désiré remettre Marion de Lorme à la scène, mais il avait rencontré quelques résistances de la part de Paul Meurice. De même que Victor Hugo avait dit autrefois à Emile Perrin : «Il faut avant tout pour le Roi s'amuse un Triboulct, et vous n'en avez pas», Paul Meurice avait dit à Jules Claretie : « Il faut avant tout une Marion.» Il n'avait pas ajouté : «et vous n'en avez pas», car peut-être chacun avait la sienne. On en était resté là.

Jules Claretie revint à la charge :

«Eh bien? Et Marion de Lorme? Vous savez que j'y tiens.»

Et en effet, lui qui a toujours été un des amis fervents, un des admirateurs fidèles de Victor Hugo, lui qui avait monté supérieurement les Biirgraves , il voulait enrichir le répertoire d'un des drames les plus jeunes, les plus pittoresques, les plus émouvants du poète.

Paul Meurice, qui avait été longtemps hésitant, répondit : «Eh bien! oui, je consens, mais à une condition : c'est que le rôle de Marion sera tenu par M"' Bartet. »

Les mois s'écoulèrent. L'administrateur général avait un programme très touffu ; des auteurs attendaient depuis longtemps leur tour de représentation , divers engagements avaient été pris envers eux.

Paul Meurice, de son côté, caressait à ce moment d'autres idées. Une pièce du Théâtre en liberté : Mangeront-ils?

et une autre des jgKJ/n- Vents de l'Esprit : les Trouvailles de Gallus, qui n'avaient jamais été représentées, avaient pour lui la saveur et l'attrait de l'inédit à la

scène. II lui paraissait intéressant d'initier le public à un théâtre nouveau de Victor Hugo. Catulle Mendès l'encourageait; il ne perdait jamais une occasion de dire : «On devrait jouer Gallin et surtout Mangeront-ils? ti Et il développait son idée avec sa verve étincclante et sa bouillante ardeur.

Paul Meurice avait confié son projet à Jules Claretie qui l'accueillit favorablement, mais, de ce côté encore, il y avait quelques difficultés de distribution.

En tout état de cause, il était décidé dans le courant de l'année 1905 qu'une des œuvres de Victor Hugo, ancienne ou nouvelle, serait inscrite au répertoire de la Comédie-Française.

Paul Meurice mourut le 11 décembre 1905; l'ami le plus dévoué et le plus admirable de Victor Hugo, qui, avant même d'achever son œuvre personnelle, se consacrait tout entier, sans une minute de défaillance , à l'œuvre de son maître, emportait avec lui les douloureux regrets du monde lettré. Il laissait à tous l'exemple d'une belle vie, le souvenir d'un des plus brillants auteurs dramatiques, d'un des plus délicats romanciers et d'un des plus profonds penseurs ; jusqu'à la dernière heure, il travaillait à cette grande édition de l'Imprimerie nationale avec une sorte de volupté sereine, tout heureux à la pensée que, dans l'année nouvelle déjà proche, il s'occuperait du théâtre de Victor Hugo.

La piété pour sa mémoire, la fidélité à ses désirs maintes fois exprimés dictèrent le devoir à remplir.

Ses divers projets furent donc, dans le courant de l'année 1906, examinés et étudiés.

Jules Claretie revint à sa proposition de reprendre Marion de Lorme, dont la place était marquée dans le répertoire à coté d'Hernani, de Riiy Blas et des Biirgraves , et qui, depuis plus de vingt ans, n'avait pas reparu sur un théâtre et de-

puis trente-quatre ans n avait pas ete représentée à la Comédie-Française.

Paul Meurice avait désigné M'"° Bartet pour le rôle de Marion ; M"'° Bartet était prête à le jouer. Elle avait la grâce, le charme, l'émotion, un art d'une souplesse incomparable, la sincérité dans l'amour comme dans la douleur, la chaleur, la passion, des dons merveilleux se prêtant à toutes les situations tendres ou pathétiques; elle pouvait rendre, avec son prestigieux talent, toutes les faces complexes de l'héroïne.

La reprise de Marion de Lorme fut donc décidée.

Jules Claretie avait voulu que cette solennité reçût tout son éclat par une distribution de premier ordre. Il ne donnait pas seulement ses plus illustres artistes, mais aussi tout son cœur, tout son dévouement, toute son activité, désireux de rendre un pieux hommage au poète dont il était le serviteur convaincu.

Mounet-SuUy avait toujours gardé pour l'œuvre et pour le maître « un amour fervent » , et avec un généreux désintéressement, il déclara, dès le début, qu'il accepterait à l'avance le rôle qu'on lui confierait, même le plus modeste :

on le pria d'accepter Louis XIII. Il avait tenu à honneur de mettre le drame en scène.

Les répétitions commencèrent à la fin de février 1907 : Mounet-Sully se prodigua avec une belle intrépidité, toujours sur la brèche, sans effort et sans lassitude. On le sentait heureux de revivre le temps passé et surtout de pouvoir servir l'obiet de son culte : c'est qu'il gardait « cette conviction ardente, cette foi profonde », c'est qu'il aimait le théâtre, mieux encore, c'est qu'il aimait ce théâtre; et quand, emporté par son vibrant enthousiasme, il répétait alternativement tous les rôles, il retrouvait toutes les impétuosités de ses vingt ans. Ne savait-il pas tout le rôle de ce Didier qu'il avait joué trente-quatre ans auparavant ? et il se

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donnait la joie de nous convaincre qu'il avait gardé toute sa fougue , tout son beau lyrisme, tous les élans farouches et toutes les détresses de ce rêveur candide, inspiré, amoureux. Il multipliait les conseils, donnant toutes les notes, la note comique, la note dramatique, la note tragique , toujours à l'affût de quelque trouvaille comme jeu de scène, comme interprétation de texte, soutenant très nettement son opinion, s'animant dans la discussion, mettant souvent de la passion au service de ses idées et de sa conviction.

Les répétitions se terminèrent le 19 avril. La répétition générale eut lieu le 20 avril avec un succès éclatant.

M"" Bartet remporta dans Marion un de ses plus beaux triomphes : elle exprima avec un art infini et un naturel charmant tous les sentiments de Marie, mêlant les prières d'un amour chaste et sincère aux remords douloureux d un passé qui trouble le bonheur présent, arrachant des larmes dans sa scène chez le roi par sa sensibilité et son émotion si simple et si poignante, s'élevant au dernier acte jusqu'au lyrisme le plus pathétique par ses cris déchirants lorsqu'elle veut sauver celui qu'elle aime, par sa terreur lorsqu'elle n'est plus pour Didier que Marion, par sa reconnaissance attendrie lorsqu'elle obtient son pardon, par sa tragique véhémence lorsqu'elle fait une suprême tentative pour dérober Didier au bourreau.

Mounet-Sully, le glorieux interprète des drames de Victor Hugo , réalisa avec une saisissante vérité le Louis XIII du poète , nerveux , ennuyé , triste , inquiet , fatigué, avec des sursauts intermittents de roi qui veut affirmer son autorité.

Quelle magnifique allure et quelle mélancolique noblesse !

Le Bargv, élégant, ironique, étourdi, chevaleresque, léger, frivole, fut un marquis de Saverny d'une délicieuse et impertinente désinvolture.

Nous sommes entraînés par cette éclatante reprise à parler de tous les artistes. Victor Hugo n'aurait pas manqué, dans une édition nouvelle de Marion de Lorme, de leur rendre à tous un hommage comme il l'a fait en 1873, et nous croyons ainsi nous conformer à sa tradition ; il eût cité Paul Mounet si majestueux, si irrtposant, si digne dans le vieux marquis de Nangis; Georges Berr, tantôt narquois et gouailleur, tantôt philosophe un peu pessimiste, rendant avec une science consommée les deux aspects du bouffon L'Angely; Leloir, mettant admirablement en relief la cynique rudesse et la perfidie cauteleuse de Lafîemasj Albert Lambert, si tendre, si passionné, si ardent, si ingénu, si lyrique dans Didier; Jules Trutîier, amusant par sa verve étourdissante et son esprit endiablé dans le Gracieux , car il avait bien voulu accepter un rôle secondaire, donnant ainsi un salutaire exemple suivi par des artistes de valeur : Delaunay, Dehelly, Joliet, Esquier, Ravet, Dessonnes, Siblot, Numa, André Brunot, Grandval, Croué, Hamel, Falconnier, Roussel, M°" Lherbay. Ces artistes avaient travaillé les petits rôles avec autant de conscience que s'ils avaient eu la mission d'interpréter les grands.

La première représentation , fixée au 22 avril, obtint le brillant succès de la répétition générale. Les rappels furent nombreux après chaque acte.

Quoique la saison fût un peu avancée, il y eut une première série de quarante très belles représentations jusqu'au 17 juillet.

Les quinze premières représentations donnèrent un total de 124,188 francs, soit une moyenne de 8,278 francs. Dans cette statistique nous ne comptons pas la première, réservée pour les services de presse et divers services gratuits, mais nous avons compris la seconde, dont la recette fut diminuée de moitié à cause des nombreux services de presse.

A la quaranticme, qui eut lieu le 17 juillet, la recette fut une des plus fortes de la Comédie-Française à cette époque de l'année, puisqu'elle atteignit près de 6,000 francs et qu'on dut refuser du monde pour certaines catégories de places. Mais il fallait bien suspendre les représentations au moins pour cette saison, au grand regret de l'administrateur général; plusieurs artistes avaient droit à un repos bien mérité.

Cette quarantième, qui avait ete la dernière de cette première série, fut un long triomphe pour le poète et les interprètes. Elle avait été précédée de la matinée gratuite du 14 juillet.

Là, on pouvait se rendre un compte exact du sentiment de la foule; c'était bien le vrai public qui avait payé par huit heures d'attente le droit de se distraire ; c'était le monde des petits commerçants, des employés, des artisans.

Ils suivaient avec une attention passionnée les diverses péripéties du drame, se livraient entièrement à leurs impressions et manifestaient leurs opinions en toute liberté. Ils riaient, ils pleuraient, ils tremblaient, ils vibraient, ils applaudissaient de tout leur cœur et soulignaient leurs applaudissements de leurs cris enthousiastes, se levant, exprimant leur admiration en agitant leurs bras, leur chapeau et toute leur personne, ayant conservé leurs allures un peu frondeuses et cet instinct à saisir et à s'emparer des allusions qu'ils pouvaient appliquer à la politique de tous les temps, Richelieu ne leur fut assurément pas sympathique, et la conspiration des jeunes seigneurs contre le cardinal trouva auprès d'eux des encouragements chaleureux, Laffemas les irrita, d'abord parce qu'il est une sorte de préfet de police , ensuite parce qu'il manque d'égards envers Marion ; en revanche le marquis de Saverny les conquit par sa nature chevaleresque, sa légèreté, sa bonne humeur; et la générosité de Louis XIII pour

les condamnés les enllamma d'un magnifique enthousiasme. Didier étant un amoureux, un rêveur, ils voyaient volontiers sur son feutre un bouquet de petites fleurs bleues et ils l'aimaient, ils s'intéressaient à lui, ils manifestèrent bruyamment leur soulagement lorsque l'intervention du marquis de Saverny leur fit croire au salut du condamné; et ils passaient alternativement par toutes les angoisses et toutes les espérances en suivant les menées tortueuses de Laffemas et les efforts héroïques de Marion dans cette lutte dont la tête de Didier était le prix. Il fallait voir cette foule presque torturée, haletante, pendant le cinquième acte, douloureusement secouée par l'amour de Marion, oubliant tout ce passé effacé par un dévouement persévérant à celui qu'elle adore, trouvant ce Didier trop cruel, soulagée enfin par le pardon qu'elle espérait, qu'elle attendait, et faisant éclater ses bravos frénétiques; elle tranchait ainsi la grande controverse qui s'était élevée en 1831 en se prononçant impérieusement pour le Didier clément, ne se souvenant même plus, à ce moment suprême , que deux hommes allaient à l'échafaud. Elle s'abandonnait exclusivement à son sentiment de pitié satisfait.

Pendant chaque acte, des acclamations furieuses; après chaque acte, de nombreux rappels; à la fin du drame, le rideau se relevant six fois devant une foule debout, toute frémissante, ne se lassant pas de glorifier le poète et les merveilleux artistes auxquels elle témoignait sa reconnaissance par sa joie de les fêter.

Le peuple de Paris est sensible aux grandes œuvres. Il aime les beaux sentiments et les nobles passions ; il a le culte de la poésie. Il est bon, intelligent, généreux. 11 sait témoigner sa gratitude aux artistes illustres qui ont voulu jouer devant lui un jour gratuit et qui ont sacrifié leur repos à son phiisir. Il

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d'oeillets et de roses jetés aux pieds de M"" Bartet étaient un hommage charmant qui dut aller au cœur de la grande artiste. Cette superbe représentation qui avait débuté en triomphe se termina en une grandiose apothéose.

crie : vive Mounet ! vive Bartet ! vive Lambert ! vive Berr ! Il ne cesse de les rappeler sur la scène pour les voir plus longtemps et leur prouver son admiration et son affection. 11 a des délicatesses touchantes ; et ces deux petits bouquets

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