BOUFFONS DE COUR ET FOUS DE ROIS
Golet, fou de Guillaume le Bâtard, duc de
Normandie.
Geffroy, fou de Philippe le Long.
puis Thcveux.
Grand-Johan. j t 1 . /• 1 \ „ , 1 Jaculatores(ionsleurs).
CaiUette. f r i- J-
' Ooliardi.
Tnboulet. B^Son^s.
Brusquet. (Disent les chartes.)
Mathurin. 1
L'Angely. /
On trouvera , dans le reliqtiat de l'Homme qui Rjf, des considérations très curieuses sur la psychologie des bouffons.
Sur la même feuille qui portait des notes sur Triboulet et Brusquet, \'^ictor Hugo avait résumé la biographie de François I", mentionnant les événements principaux du règne. Il s'en est peu servi, mais il tenait à se bien pénétrer d'une époque, à s'entourer des documents les plus précis, et il n'avançait rien qu'il ne l'eût préalablement contrôlé. S'il se permettait quelque liberté comme l'attribution de vers de Jean Marot à Clément Marot, ce n'était pas par ignorance;
HISTORIQUE DU KOI S'AMUSE
mais le grand rôle de poète de cour sous François I" avait e'té joué par Clément et il ne pouvait compliquer son drame en introduisant Jean Marot qui n'avait fait que passer à la cour.
Muni de ces documents, il se mit à écrire.
Il commença le Roi s'amuse le 2 juin et le termina le 23 juin avec deux jours d'arrêt seulement. Il avait trouvé la dernière scène du premier acte le 5 tout en se promenant au jardin des Tuileries.
Cette scène l'avait tellement absorbé qu'il ne vit pas tout d'abord ce qui se passait autour de lui ; le public était chassé du jardin parce qu'on allait fermer les grilles. Il se renseigna. Il apprit qu'une insurrection avait éclaté à l'occasion des funérailles du général Lamarque.
Victor Hugo ne rentra pas chez lui :
il était toujours attiré par ces mouvements populaires. Il avait déjà assisté à quelques émeutes et à quelques insurrections. Il se rendit aussitôt à l'endroit où s'élevaient des barricades et arriva au passage du Saumon :
L'émeute était à un bout, la troupe au bout opposé. On se fusillait d'une grille à l'autre. Un observateur, un rêveur, l'auteur de ce livre, qui était allé voir le volcan de près, se trouva dans le passage pris entre les deux feux. Il n'avait pour se garantir des balles que le renflement des demi-colonnes qui séparent les boutiques; il fut près d'une demi-heure dans cette situation délicate'''.
Un mouvement tournant de la troupe lui permit de se dégager de cette position périlleuse.
Le lendemain 6 juin on se battait encote. Victor Hugo se préoccupait exclusivement de l'issue des événements, lorsqu'à la fin de la journée il apprit que l'émeute était vaincue.
Le 7 il se remit au travail et ne s'interrompit que le 14. Il avait achevé son
'■' Les Misérai/es.
drame le 23 ; et le mois suivant il écrivait Lucrèce Borgia.
Au mois d'août, les directeurs de théâtre préparaient leur saison prochaine. Tavlor fut un des premiers à rendre visite à \'ictor Hugo. Le commissaire royal pouvait espérer que sur deux drames le poète en accorderait au moins un au Théâtre-Français. Taylor, avant même d'attendre la réponse, s'était mis en grands frais d'éloquence, rappelant la bataille d'Hernanij insistant sur les puissants moyens d'action dont il disposait : une belle distribution , une grande publicité , une brillante mise en scène, et puis il invoquait leurs amicales relations. Il fut émouvant et ému. En vérité Victor Hugo eût été bien cruel s'il avait résisté à d'aussi séduisantes avances et à d'aussi touchantes supplications. Il se laissa persuader. Tavlor partit avec la promesse.
En même temps l'éditeur Renduel demanda à \'ictor Hugo de traiter avec lui pour la publication du drame.
Les conditions étaient les suivantes :
Tirage à deux mille exemplaires, plus deux cents mains de passe et cinquante pour l'auteur. Tous les exemplaires devaient être revêtus de la griffe de Victor Hugo ; la mise en vente était fixée dix jours après la première représentation, sauf consentement de l'auteur pour abréger ce délai, l'auteur rentrant de droit dans sa propriété au bout d'une année à dater de la mise en vente, ou même auparavant si les deux mille exemplaires étaient épuisés avant le délai; comme prix, quatre mille francs échelonnés en quatre termes. Un dernier article prévoyait le cas où la censure interdirait la représentation du drame. Dans ce cas le traité était annulé et l'auteur était tenu de restituer l'argent à Renduel.
\''ictor Hugo se rendit, suivant son habitude, au mois de septembre, aux Roches, chez Edouard Bertin.
Il ne pensait plus alors à son drame, à Taylor, au Théâtre-Français, à l'édi-
tcur Rcnduel : il ne songeait qu'à ses préparatifs de départ; il était tout entier à la joie de retrouver d'excellents amis, de passer de longues heures de tranquillité dans une belle campagne et surtout de se consacrer à ses enfants dont il partagerait les jeux. Il avait beaucoup travaillé dans ces derniers mois , il allait s'accorder quelques semaines de répit, oublier Paris, les luttes, le théâtre. Il était peut-être sage de prévoir de prochains assauts, mais il ne voulait pas s'arrêter à cette pensée pour ne pas troubler à l'avance les heures de calme absolu qu'il croyait avoir bien gagnées.
Cependant, le 9 septembre, au moment de partir pour Bicvre, il eut un scrupule; il ne pouvait vraiment pas quitter Paris sans donner signe de vic; il crut devoir avertir Taylor; ce n'était pas parce qu'il se préoccupait du sort de son drame, mais seulement du sort de ses vacances, qu'il ne voulait pas interrompre ou écourter.
Je reviendrai, lui disait-il, exprès pour la lecture. Mais comme je serai obligé de retourner dîner à Bièvre à six heures, et qu'il y a trois heures de chemin, il faudra que la lecture soit finie à trois heures nu plus lard, et par conséc|uent qu'elle ait commencé au plus tard 'a dix heures et demie du matin^^\
11 joignait à sa lettre un projet de distribution : il attribuait le rôle de François I" à Bocage qui fut remplacé par Perrier, le rôle de Blanche à M"° Mars ou à M"° Anaïs, ce fut M"' Anaïs.
Triboulet était pour Ligier et Saint- V'allier pour Joanny. Il offrait le choix pour Saltabadil entre Monrose et Beauvallet; ce dernier fut" désigné.
Taylor compléta la distribution : à cette époque des artistes qui avaient déjà une grande valeur et qui furent d'illustres comédiens plus tard n'avaient pas les prétentions et les exigences d'au-
'" CcrreSponJance,
jourd'hui et ne considéraient pas les plus modestes rôles comme inférieurs à leur tâche. Samson, qui avait 39 ans, qui était sociétaire, membre du comité de lecture, professeur suppléant au Conservatoire, joua le rôle de M. de Pienne.
Régnier, qui avait débuté avec éclat dans Figaro et qui avait 25 ans, représentait un gentilhomme de la reine; Geffroy, âgé de 26 ans , qui avait joué au début de l'année le duc de Nemours dans le Louis XI de Casimir Delavigne, parut dans M. de Gordes. Voilà assurément des exemples à donner à nos jeunes débutants.
\'ictor Hugo revint, comme il l'avait promis, lire son drame dans le courant de septembre, et les répétitions commencèrent sans lui. Pour rien au monde il n'eût écourté d'un jour sa villégiature.
11 rentra à Paris en octobre. Mais il changeait alors d'appartement. Il quittait la rue Jean-Goujon pour habiter place Royale; et le voilà obligé de présider à son déménagement et aux répétitions. 11 s'en plaint amèrement le 30 octobre à M"° Louise Bertin, la fille d'Edouard Bertin, qui lui a offert une si gracieuse et si cordiale hospitalité.
Il faut que vous me plaigniez d'abord et beaucoup d'avoir quitté les Roches, ensuite un peu d'être depuis huit jours dans l'exécrable tohu-bohu d'un déménagement
\'bilà huit jours que je suis dans le chaos, que je cloue et que je martèle, que je suis fait comme un voleur. C'est abominable.
Mettez au travers de tout cela mes répétitions où je suis forcé d'aller On me joue du
12 au 15 novembre'''.
Les répétitions ne semblaient pas le préoccuper outre mesure; mais bientôt des bruits assez fâcheux circulèrent sur les mauvaises dispositions du ministère.
Nous avons vu qu'il n'était pas très facile de mettre des rois sur la scène du Théâtre-Français. Les théâtres, à cette
''■ CorreSponJame.
HISTORIQUE DU KOI S'AMUSE
époque, dépendaient du ministère des travaux publics. Le ministre, M. d'Argout, dont l'attention avait été éveillée par les rumeurs de coulisses , demanda à Victor Hugo la communication de son manuscrit. Elle fut refusée. M"'" Victor Hugo raconte ainsi la conversation que le poète eut avec le ministre :
Le ministre demanda qu'au moins M.Victor Hugo vînt causer de la pièce avec lui. Cela n'engageait rien; M. Victor Hugo se laissa conduire au ministère par M. Mérimée, qui était chef du cabinet. M. d'Argout, blasé et facile, le reçut avec bonhomie :
— Voyons, Monsieur Hugo, parlez-moi avec confiance. Je ne suis pas puritain, vous savez; mais on dit qu'il y a dans votre drame des allusions contre le roi.
M. Victor Hugo répondit à M. d'Argout c; qu'il avait déjà répondu à M. de Martignac, qu'il ne faisait pas d'allusions, qu'en peignant François l" c'était François I" qu'il avait voulu peindre, qu'à la rigueur il comprenait encore qu'en le voulant bien on eût pu trouver quelque ressemblance entre Louis XIII et Charles X, mais qu'il lui était impossible d'imaginer quels rapports on pouvait voir entre François I" et Louis-Philippe.
Le ministre alors changea de thèse et dit que François I" passait pour être fort mal traité dans la pièce; le principe monarchique souffrirait de cette atteinte à un des rois les plus populaires de France. L'auteur répliqua qu'avant l'intérêt de la royauté il y avait l'intérêt de l'histoire. M. d'Argout lui demanda s'il n'y avait pas moyen d'atténuer certains détails, n'obtint rien et ne s'en fâcha pas. Il aurait désiré qu'il n'y eût rien contre François I", mais, puisque M. Victor Hugo lui donnait sa parole qu'il n'y avait rien contre Louis-Philippe, cela lui suffisait''.
Ces paroles, si rassurantes qu'elles pussent paraître, laissaient prévoir que le gouvernement se tenait sur une sorte de défensive. Les répétitions se poursuivirent sans nouvelle alerte.
On répéta la pièce dans les décors. Ah ! les décors n'avaient pas dû coûter cher!
''' Viâor Hugo raconté par un hmoiti de sa -vie.
-A-U premier acte, c'était une fête de nuit au Louvre. Victor Hugo avait pris le soin d'indiquer «salles magnifiques pleines d'hommes et de femmes en parure. . . dans l'architecture, dans les ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance». Or M. Jehan Valter, dans une curieuse plaquette intitulée «L.\ première DE Le Roi s'' a mus E)) , nom montre Fart d'accommoder de vieux décors.
C'est ainsi qu'on avait groupé des fragments de la chambre gothique de VOthello d'Alfred de Vigny, joué deux ans auparavant, des fragments de VHenri III d'Alexandre Dumas, représenté en 1829, et des fragments du Charles IX de Joseph Chénier, donné en 1789.
Pour le décor du second acte, le culde-sac Bussy, les motifs principaux furent fournis par un drame joué l'année précédente, Dominique ou le Po^eJé de MM. Violet d'Epagny et Dupin.
Le décor du troisième acte devait être luxueux, c'était l'antichambre du roi au Louvre avec «dorures, ciselures, meubles, tapisseries dans le goût de la renaissance ». C'est ï Othello d'Alfred de Vigny qui fut mis encore à contribution.
La chambre de Dcsdémone devint l'antichambre du roi. Pour le quatrième et le cinquième acte, c'était encore plus facile, il fallait une grève déserte; on découvrit dans le répertoire une place publique quelconque, et Ciceri brossa une toile de fond.
La réparation et l'arrangement de ces quatre décors coûtèrent 4,200 francs; quant aux costumes , il y avait dans les magasins un choix, et on pouvait rafraîchir de vieux pourpoints qui avaient servi dans Henri III, dans Charles IX, dans Othello, dans Louis XI et même dans Hernani. Ce petit travail de rapiéçage imposa une dépense de 2,955 fr. 65; or le costume de François I" au premier acte valut à lui seul 526 fr. 50; celui de Saltabadil ne coûta que 98 francs. Pour 7,000 francs on monta le Roi s'amuse;
quelques costumes intéressants avaient ctc cependant dessinés par Chatillon.
La première représentation eut lieu le 22 novembre, et la recette fut de 3,038 fr. 40, la plus grande partie de la salle étant réservée pour les services gratuits.
M°" Victor Hugo nous donne les renseignements suivants :
Les jeunes gens turent plus nombreux qu'à Marion de Lormf. Les fidèles, MM. Théophile Gautier et Célestin Nanteuil en tête, en recrutèrent cent cinquante qu'ils répartirent
à l'orchestre et à la seconde galerie Au
moment oii on allait commencer, la nouvelle se répandit dans le thé.ître qu'un coup de pistolet venait d'être tiré sur le roi. Ce fut immédiatement la conversation de toute la salle; la toile se leva au milieu de la préoccupation générale, et le premier acte, médiocrement joué d'ailleurs, fut glacial. La scène de Saint- Vallier réchauffa un peu cette Sibérie.
M. Beauvallet, excellent dans Saltabadil, soutint le commencement du second acte, qui fut moins solide après lui. M. Samson (Clément Marot) omit ces deux vers:
Votis pouvez crier h.iut et marcher d'un pas lourd; Le bandeau que voilà le rend .iveugle et sourd.
de sorte qu'on ne s'expliqua pas comment Triboulet ne voyait pas que l'échelle était à son mur et n'entendait pas les cris de sa fille. En outre l'enlèvement de Blanche se fit maladroitement, M"' Anaïs fut emportée tète en bas et jambes en l'air, et cette gaucherie d'un figurant parut un tel défaut à la pièce que le deuxième acte finit sous une grêle de sifflets.
Au troisième acte, le roi entre «vêtu d'un magnifique négligé du matin». Les costumes avaient été dessinés par un peintre de talent, qui faisait aussi de la sculpture charmante et des vers d'un accent sincère et pénétrant, M. Auguste de Chatillon. Il avait copié pour le négligé du roi le costume du joueur de contrebasse des Noces île Caua. Les loges trouvèrent inconvenant qu'un roi parut en «robe de chambre» et Paul Véronèse fut hue.
Le drame se releva au moment où Triboulet redemande sa fille aux gentilshommes; les angoisses paternelles du bouffon dominèrent quelques instants l'opposition, qui prit
une belle revanche dès le premier hémistiche de l'acte suivant :
Et tu l'aimes ?
— Toujours.
Ces cinq mots semblèrent au public si plaisants qu'il s'éleva un immense éclat de rire mêlé de sifflets. Dès lors, le vacarme ne s'arrêta plus. M"' Dupont eut beau être fort en verve et M. Beauvallet eut beau être admirable de costume, d'allure, de comédie sinistre et d'insouciance terrible, Saltabadil et Maguelonne furent sitBés à chaque vers.
Jusque-là le combat restait indécis; les claqueurs, qui avaient la rancune d'Hernaui, donnaient peu, mais les cent cinquante jeunes gens se battaient avec ardeur. Un accident de mise en scène servit l'ennemi. Pendant que Triboulet tient sous son pied le cadavre de sa fille, que la nuit et les habits d'homme lui font prendre pour celui du roi, le roi sort de la taverne en chantonnant un refrain qui épouvante le bouffon : la porte par ou M. Perrier devait sortir se trouva fermée, l'effet fut manqué; l'acteur reparut au fond du théâtre, on ne sut plus d'où il sortait. Ce fut le coup de grâce; le public en eut assez de ce drame où les figurants ne savaient pas enlever les femmes et où les portes ne savaient pas s'ouvrir, et toute la fin ne fut qu'une mêlée où les applaudissements ne se rendirent pas, mais furent écrasés.
La toile baissée, M. Ligier s'approcha de l'auteur :
— Faut-il vous nommer? demanda-t-il.
La question était évidemment un conseil.
— Monsieur, répondit froidement M. Victor Hugo, je crois un peu plus à ma pièce depuis qu'elle est tombée.
L'hostihté, de même qu'à Marion de Lormcj laissa nommer l'auteur sans protestation'''.
Le rédacteur de la Chronique de la J^uhi- 'raine donnait la physionomie suivante de la salle :
Nous avons vu, rue Richelieu, la grande bataille rangée du Koi s'amuse.
D'un côté M. Victor Hugo s'avançait sur le théâtre avec de détestables acteurs mais un drame audacieux de pensée et de conception.
''' Vidor Hugo raiotitt par un 'témoin Je sa vie.
HISTORIQUE DU KOI S'AMUSE
Il avait aussi des bataillons auxiliaires à l'orchestre, à la première galerie et au parterre. Le reste de son arm& couronnait les hauteurs de la seconde galerie et de l'amphithéâtre. Toutes ces troupes, formées de jeunes soldats pleins d'ardeuret d'enthousiasme combattaient bravement , et sans autres armes que leurs puissantes mains.
L'armée ennemie, dispersée en petits pelotons, occupait le plus grand nombre des loge5, le balcon et les baignoires. C'est là qu'elle avait placé son artillerie de sifflets; c'est de là qu'elle dirigeait ses perfides batteries de ricanements et de murmures.
La mêlée fut terrible, la lutte longue et acharnée. Enfin , après quatre heures de combat, la victoire parut se ranger sous les drapeaux du poète. M. Victor Hugo resta maître du champ de bataille.
Cependant si la soirée était à lui, la troupe ennemie se promettait bien de prendre le surlendemain sa revanche, et cette guerre aurait duré sans doute tout un hiver, ainsi que celle à'Hmmni. Mais voici que M. d'Argout, sans respect pour le droit sacré de non-intervention , s'est avisé de s'immiscer dans la querelle et d'interdire toute représentation ultérieure du Koi s'amuse. Il en est résulté, comme dans la comédie de MoHère, que l'armée battue s'est rangée contre le ministre du c6té de M. Victor Hugo. Et c'est justice vraiment. En ce siècle de suprême liberté, n'est-ce pas le moins que l'on nous laisse celle de nous déchirer paisiblement dans le champ clos du drame et de la poésie.
Le lendemain en effet de cette première représentation si mouvementée, Victor Hugo reçut le billet suivant du directeur de la scène, jadis directeur de la Porte-Saint-Martin :
Il est dix heures et demie, et je reçois à l'instant Mordre àe. suspendre les représentations du Koi s'amiise. C'est M. Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre.
JOUSLIN DE LaSSALLE.
Ce 23 novembre.
Qu'on le remarque bien, l'ordre porte le mot su!pendrt.
Le Courrier jraH^ais , dans son numéro du 25 novembre, disait ;
On annonce que les représentations du nouveau drame de M. Victor Hugo qui devait être joué ce soir pour la seconde fois sont suspendues par ordre de police et l'on se demande le motif de cette suspension. Ce motif touche-t-il à la pohtique ou à la morale .■' à la pohtique.' il n'y a pas la moindre apparence; a la morale? on a taxé d'indécence plusieurs scènes de la pièce. Mais quelque sentiment que l'on puisse avoir à cet égard, tous ceux qui fréquentent les thé.îtres savent combien on a été plus indulgent à l'égard d'autres ouvrages; et il est singulier qu'on choisisse un homme du talent de M. Victor Hugo pour user envers lui d'une sévérité qu'on n'a pas eue pour d'autres.
La mesure prise par le ministre, universellement blâmée, avait causé une vive émotion et provoqué dans le quartier des écoles quelque agitation. On cherchait le moyen de faire entendre une protestation publique. Victor Hugo en avait été averti , et avait adressé la lettre suivante au rédacteur en chef du Con.fHtutionnel :
Paris, le 26 novembre 1832.
Monsieur,
Je suis averti qu'une partie de la généreuse jeunesse des écoles et des ateliers a le projet de se rendre ce soir ou demain au Théâtre-Français pour y réclamer le Koi s'amuse et pour protester hautement contre l'acte arbitraire, inouï, dont cet ouvrage est frappé. Je crois. Monsieur, qu'il est d'autres moyens d'arriver au châtiment de cette mesure illégale, je les emploierai.
Permettez-moi donc d'emprunter, pour cette occasion, l'organe de votre journal pour supplier les amis de la liberté, de l'art et de la pensée de s'abstenir d'une démonstration violente qui aboutirait peut-être à l'émeute que le gouvernement cherche à se procurer depuis si longtemps.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
Victor Hugo'''. .
''' CorreSpoitdaace.
L'agitation qui s'était produite dans la jeunesse des écoles n'était que la répercussion des polémiques assez vives engagées dans la presse.
Victor Hugo avait, parmi les journalistes, des amis, mais il ne voulait pas qu'ils fussent en rien troublés dans la liberté de leurs appréciations , et il écrivait le 27 novembre à M"° Louise Bcrtin, la fille du directeur du Joiiriuil d;s Débats :
Dites bien, je vous supplie, à vos bons parents qu'ils ne s'inquiètent Je rien avec moi, qu'ils ne se croient pas obliges de gêner les polémiques littéraires ou politiques qu'ils pourraient juger nécessaires contre moi dans la nouvelle position où mes ennemis de toute nature et de tous rangs m'ont placé, que je serai toujours, quoi qu'il arrive, empressé et obéissant 'a vos moindres volontés et que je ne renoncerai jamais à l'œuvre que nous faisons en commun", à moins que ce ne soit vous qui, dans votre propre intérêt, croyiez devoir répudier une collaboration qui expose à tant d'orages '-'.
La suspension des représentations, en se prolongeant, pouvait ressembler à une interdiction. On n'avait cependant pas osé la prononcer immédiatement, sans doute pour ne pas infliger un démenti trop brutal à la Charte qui supprimait la censure et abolissait la confiscation. \'ictor Hugo dit cependant dans sa préface que le conseil des ministres s'était assemblé dans la journée :
Le 25, ce n'était qu'un ordre du ministre, le 24, ce fut un ordre du ministère. Le 23, la pièce n'était que snfpsndiie, le 24, elle fut détinitivement dtfenditi.
Nous serions tentés de croire que la mesure d'interdiction ne fut pas prise aussi rapidement. En voici la preuve :
Victor Hugo écrivait sa préface le 28 novembre 1832, or il ignorait à ce moment
m î^,}"" Louise Bcrtin composait alors la lismeraltlii, opéra tire du roman Notn-Dnii/e île Paris, et avait demande à Victor Hugo d'en écrire le livret.
''' CorrtlpoaJaiice.
le document officiel suivant, qui fut produit seulement le 19 décembre devant le tribunal de commerce :
Le ministre, secrétaire d'Etat au département du commerce et des travaux publics, vu l'article 14 du décret du 9 juin 1806; considérant que dans des passage» nombreux du drame représenté au Théâtre -Français le 22 novembre 1832 et intitulé !e Koi s'amuse, les mœurs sont outragées, nous avons arrêté et arrêtons : les représentations du drame intitulé /c Koi s'amuse sont désormais interdites.
Fait à Paris, le 10 décembre 1832.
Siffle' : Comte d'Argout.
Ainsi, le 23 novembre, ordre de siispiiidre; le 10 décembre, les représentations sont désormais interdites : le désormais indique bien que jusqu'à cette date il s'agissait simplement d'une suspension, et il paraît difficile qu'on ait pris, comme le croit Victor Hugo, la décision d'interdire dès le 24. On aurait donc attendu seize jours pour la signer et pour la notifier. Il est plus vraisemblable de croire que, par un reste de pudeur, on hésita pendant plusieurs jours à transformer la suspension en interdiction, tant la mesure paraissait arbitraire et tant le motif d'immoralité paraissait ridicule.
Malgré la révolution de 1830, les ministres de Louis-Philippe suivaient l'exemple des ministres de Charles X; les mêmes raisons produites contre Manon de Lort/ie étaient invoquées contre le Roi s'amitse, mais, par une contradiction étrange, on avait toléré en 1851 les représentations de Mario» de Lorme.
L'opinion publique était tout entière avec Victor Hugo; on devait peut-être espérer que les tribunaux suivraient le mouvement. En tout cas, la liberté était en jeu, et quel que fût le résultat de la lutte engagée, \'ictor Hugo pensa qu'il avait le devoir de plaider non seulement sa propre cause , mais celle de tous les écrivains, et il résolut de faire le procès devant le tribunal de commerce. Il se
HISTORIQUE DU ROI S'AMUSE
jeta donc dans la mclée politique, ce qui e'tait contraire à ses habitudes de tranquillité'; car s'il affrontait volontiers les chances et les périls du combat littéraire, il lui répugnait de transporter la lutte sur un autre terrain. Ce n'était pas sa faute. 11 n'avait pas attaqué, il se défendait. Il annonçait le 3 décembre àTaylorqu'il était obligé d'intenter un procès au Théâtre-Français en dommages-intérêts , seul moyen pour lui « de faire le procès politique au ministère». Oh! certes, Taylor n'était pas en cause , les relations d'amitié n'en seraient pas altérées. Victor Hugo rassurait sur ce point le commissaire royal.
Mais enfin il subissait un grave préjudice; outre que le théâtre lui était fermé, il ne toucha que 2,000 francs au lieu de 4,000 sur le volume, et l'éditeur eut à souffrir aussi de cette interdiction.
Victor Hugo avait choisi pour avocat Odilon Barrot; le procès vint le 19 décembre. Il prit la parole après son défenseur et après ses adversaires avec une grande fermeté et une vigoureuse éloquence; le tribunal de commerce ajourna sa décision à quinzaine.
Les journaux ministériels n'avaient pas attendu l'issue du procès pour redoubler leurs attaques contre Victor Hugo. Quoi ! un auteur avait la hardiesse de ne pas laisser étrangler son œuvre sans protester, il se permettait de contester le droit du ministère, il voulait se souvenir qu'il y avait peut-être encore des juges; il oubliait donc les bienfaits reçus; sans doute, le gouvernement de juillet lui avait enlevé la pension de mille francs que Louis X\'1II lui avait faite sur sa cassette et que Charles X lui avait continuée, mais il lui restait les deu.x mille francs du ministère de l'intérieur.
Songez donc, deux mille francs de pension littéraire, une belle aubaine, la rançon du silence sans doute !
Ces écœurantes polémiques provo-
THE.\TRE. — n.
quèrent cette lettre de Victor Hugo à M. d'.^rgout :
Monsieur le Ministre,
Il y a dix .ins, en 1833, Louis XVIII, roi lettré, assigna, de son propre mouvement, sur les fonds du ministère de l'intérieur, deux pensions littéraires de deux mille francs chacune, l'une à mon noble ami M. de Lamartine, l'autre à moi. On conçoit que je rappelle volontiers ce souvenir.
En 1829, à l'époque où la censure du ministère Polignac arrêta Marion de Larme, Charles X, voulant m'en dédommager, ordonna que la pension inscrite sous mon nom fût portée de deux mille à six mille francs. Je refiisai cette augmentation qui me semblait faite dans le but d'engager ma conscience. Vous pouvez lire, dans les cartons du ministère, ma lettre à M. de La Bourdonnaye, votre prédécesseur.
Je n'avais jamais considéré jusqu'ici, et les divers ministères de la restauration auxquels j'ai été opposé partageaient probablement cet avis, je n'avais jamais considéré cette pension que comme une reconnaissance un peu exagérée, si vous voulez, de quelques titres littéraires fort contestables, comme une indemnité légitime pour les nombreuses taxes exceptionnelles qui grèvent en France ma profession, et peut-être même, depuis trois ans, comme le maigre intérêt d'un capital de quarante-sept mille francs que les deux ouvrages qu'il m'a été permis de donner au théâtre ont versé jusqu'à présent au budget, sous la forme d'impôt des hospices.
Mais aujourd'hui que le gouvernement paraît croire que ce qu'on appelle les pensions littéraires vient de lui et non du pays, et que cette sorte d'allocation engage l'indépendance de l'écrivain ; aujourd'hui que cette étrange prétention du gouvernement sert de base à la polémique assez honteuse de certainsjournaux, dont il est malheureux pour vous qu'on vous attribue, à tort sans doute, la direction; comme il m'importe de maintenir mon débat avec le gouvernement dans une région plus haute que celle où s'agite cette polémique; sans examiner si vos prétentions relativement à l'indemnité en question sont le moins du monde fondées, je m'empresse de vous déclarer que j'y renonce entièrement.
Soyez tranquille d'ailleurs. Il va sans dire
tumillEHIE SATIOSALE.
que cet incident, si peu important en soi, est à mes jeux une raison pour que ma réclamation contre l'acte arbitraire qui a supprimé le Roi s'amiue conserve plus que jamais son caractère de dignité, de réserve et de modération.
Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma considération distinguée.
Paris, 23 décembre 1832.
Victor Hugo.
M. d'Argout répondit que la pension était une dette du pays et que Victor Hugo la conserverait malgré sa lettre.
Le poète persista à la refuser et n'alla jamais la toucher.
Le 2 janvier 1833, le tribunal de commerce rendit sa décision , il se déclara incompétent et donnait ainsi gain de cause au gouvernement.
Il nous paraît intéressant de reproduire ici ses motifs :
Le Tribunal,
Statuant sur le déclinatoire proposé :
Attendu que, bien qu'il s'agisse en la cause entre le sieur Victor Hugo et la Comédie- Française, de l'exécution d'un engagement privé, relatif à la représentation du drame intitulé: le Koi s'am/ae, il résulte des débats, et il est reconnu par les parties que l'exécution de cet engagement est empêchée par un acte administratif, qui, en exécution du décret du 8 juin 1806 et motivé sur ce que, dans un grand nombre de scènes dudit drame, les mœurs seraient outragées, en a interdit la représentation;
Attendu que, pour prononcer au fond, il faudrait inévitablement apprécier l'acte administratif susdit; qu'aux termes de l'article 13 de la loi du 24 août 1790 et de celle du 16 fructidor an m, cette appréciation est hors des attributions de ce Tribunal :
Pour ces motifs, joint les causes, se déclare incompétent, renvoie les parties à se pourvoir devant qui de droit, condamne le demandeur aux dépens.
C'était la reconnaissance absolue du droit du gouvernement.
Victor Hugo s'était empressé de remercier son défenseur, Odilon Barrot, de son appui.
Odilon Barrot lui avait répondu :
Mon honorable cHent et ami.
Je vous remercie bien de votre lettre. Elle me rassure contre moi-même. Je craignais de n'avoir pas répondu à votre attente et surtout de ne pas m'étre élevé à la hauteur de ma mission. Tout ce qui me rassure, c'est que vous êtes persuadé que notre débat n'aura pas été inutile à la Uberté et à cet avenir dans lequel vous avez exprimé si éloqucmment votre confiance. Je crois bien que nous serons obligés de plaider en Cour royale et que nous y subirons l'influence de la réaction. Votre tout dévoué de cœur et d'estime,
Odilon Barrot.
30 décembre.
Quatre jours après , Odilon Barrot adressait cette nouvelle lettre en réponse à une lettre de Victor Hugo que nous n'avons pas :
Mon cher ami,
J'aurais bien désiré aller vous voir pour vous consoler de notre échec, mais je vois que vous étiez résigné d'avance.
Notre appel devant la Cour royale n'amènera pas un autre résultat à moins que cette cour, ce qui est impossible, n'ait la franchise de décider que la Censure n'a pas été abrogée et que l'ordre était légal et par conséquent obligatoire. Cependant il est des causes qu'il faut savoir perdre, et certes je ne vous abandonnerai pas dans votre généreuse lutte.
Votre tout dévoué de cœur et d'estime,
Odilon Baruot.
Le 4. janvier 1833.
Aller devant la Cour royale? Espérer qu'elle aurait assez d'indépendance pour blâmer le gouvernement? Quelle erreur et quel leurre! Se livrer à une nouvelle démonstration ? A quoi bon! La protestation en faveur de la liberté avait été faite et bien faite; l'opinion s'était prononcée avec vigueur contre l'acte arbitraire du pouvoir, elle s'était rangée du côté de Victor Hugo. C'était l.\ une victoire qui compensait l'échec devant les tribunaux.
Le poète avait foi dans l'avenir. Il
HISTORIQUE DU KOI S'AMUSE
n'était pas décourage : il savait bien qu'il aurait à bref délai une revanche d'autant plus éclatante qu'elle s'accroîtrait encore de toutes les sympathies réservées aux victimes des fantaisies gouvernementales. Il avait d'ailleurs une puissance de travail , une fécondité d'imagination , une veine d'inspiration qui lui permettaient de lutter avec avantage contre le bon plaisir, les lois d'exception , les polices et les censures. Sans doute , k Koi s'amuse était proscrit, il devait l'être pour longtemps encore; mais, sous ce même gouvernement de juillet, Victor Hugo devait, quelques semaines après, remporter un de ses plus beaux triomphes avec Lucrài Borgia.
Lorsque survint le coup d'Etat en 18 51, il ne pouvait plus être question du Ro/ s'amuse, pas plus d'ailleurs que de tout le théâtre du poète ; c'était son nom surtout qui était un épouvantail , ses vers aussi , car on pouvait représenter le Roi s'amuse en musique. On le pouvait?
non , on le devait.
L'histoire vaut d'être contée.
Le drame de Victor Hugo avait été mis en musique par le compositeur Verdi sous le titre de Rigoletto. Or, tout à coup au Théâtre-Italien on annonce les répétitions de Rigoletto. Victor Hugo avait sans doute donné son autorisation ? En aucune façon. On ne la lui avait même pas demandée, et l'eùt-on sollicitée qu'il l'aurait refusée.
Aussi le i" janvier 1857 Paul Meurice écrit à Victor Hugo :
Les journaux annoncent les répétitions de Kigoletto. J'ai vu les Escudier, mandataires de N'erdi. Ils font cause commune avec vous pour empêcher les représentations au Théâtre- Italien. Ils vous conseillent de ne pas attendre l'annonce de Kigoletto sur l'affiche et d'envoyer un huissier pour empêcher l'annonce même. Sinon on va en référé au dernier moment et le réfère autorise la représentation sauf jugement. Puis il faut faire un procès au fait
accompli. Mauvaise situation. Autre chose. Paillard de Villeneuve est l'avocat, l'ami, le bras droit judiciaire de Calzado. Il a plaidé pour lui contre Verdi. Ne feriez-vous pas mieux de prendre pour avocat Crémieux?
Envoyez-moi vos instructions le plus tôt possible. Il y a urgence.
Il y avait en efFet urgence. Paul Meurice était si convaincu que Calzado attendrait le jugement avant d'afScher Rigoletto qu'il en avait informé Victor Hugo. Mais, coup de théâtre, c'est le cas de le dire : lundi on affiche. Paul Meurice avertit Victor Hugo en lui racontant les faits :
Jeudi.
Il s'est passé lundi un fait tout à fait inouï et que personne n'eût pu prévoir. . . Mais pour que ma lettre vous parvienne, je supprime les commentaires et les épithètes.
— Je vous écrivais dimanche que Calzado n'oserait, avant le jugement, afficher et représenter Kiffjletto. Dimanche, en effet, pas d'affiche du Théitre-Italien , quoiqu'il soit d'usage d'afficher dès le dimanche le spectacle du mardi. Lundi, je sors à midi. Je vais aux affiches et qu'est-ce que je vois .'
ThÉ.\TRE - ITALIEN.