ACTE II. — LE COUPLE
DON ALPHONSE, bas à dona Lucrezia.
Il paraît que ces gens-là tiennent les leurs, madame.
Haut.
— N'en parlons plus, seigneur Gennaro.
GF.NNARO.
Je n'ai tait aucune lâcheté pour obtenir la vie sauve; mais, puisque votre altesse me la laisse, voici ce que je puis lui dire maintenant. Votre altesse se souvient de l'assaut de Faenza, il y a deux ans. Monseigneur le duc Hercule d'Esté, votre père, y courut grand péril de la part de deux cranequiniers du Valentinois qui l'allaient tuer. Un soldat aventurier lui sauva la vie.
DON ALPHONSE
Oui, et l'on n'a jamais pu retrouver ce soldat.
GENNARO
C'était moi.
DON ALPHONSE
Pardieu, mon capitaine, ceci mérite récompense. — Est-ce que vous n'accepteriez pas cette bourse de sequins d'or.^
Nous faisons le serment, en prenant le service de la république, de ne recevoir aucun argent des souverains étrangers. Cependant, si votre altesse le permet, je prendrai cette bourse et je la distribuerai en mon nom aux braves soldats que voici.
Il montre les gardes.
DON ALPHONSE
Faites.
Gennaro prend la bourse.
— Mais alors vous boirez avec moi, suivant le vieil usage de nos ancêtres, comme bons amis que nous sommes, un verre de mon vin de Syracuse.
GENNARO
Volontiers, monseigneur.
DON ALPHONSE
Et pour vous faire honneur comme à quelqu'un qui a sauvé mon père, je veux que ce soit madame la duchesse elle-même qui vous le verse.
Gennaro s'incline et se retourne pour aller distribuer l'argent aux soldats au fond du thé.ître. Le duc appelle.
— RustigheHo !
Rustighello paraît avec 1= plateau.
— Pose le plateau là, sur cette table. — Bien.
Prenant dona Lucrezia par la main.
— • Madame, écoutez ce que je vais dire à cet homme. — Rustighello, retourne te placer derrière cette porte avec ton épée nue à la main; si tu entends le bruit de cette clochette, tu entreras. Va.
Rustighello sort, et on b voit se replacer derrière la porte.
— Madame, vous verserez vous-même à boire au jeune homme, et vous aurez soin de verser du flacon d'or que voici.
DONA LUCREZIA, pâle et d'une voix faible.
Oui. — Si vous saviez ce que vous faites en ce moment, et combien c'est une chose horrible, vous frémiriez vous-même, tout dénaturé que vous êtes, monseigneur!
DON ALPHONSE
Ayez soin de ne pas vous tromper de flacon. — Eh bien, capitaine!
Gennaro, qui a fini sa distribution d'argent, revient sur le devant du théâtre. Le duc se verse à boire dans une des deux coupes d'émail avec le flacon d'argent, et prend la coupe qu'il porte à ses lèvres.
GENNARO
Je suis confus de tant de bonté, monseigneur.
DON ALPHONSE
Madame, versez à boire au seigneur Gennaro. — Quel âge avez-vous, capitaine ?
GENNARO, saisissant l'autre coupe et la présentant à la duchesse.
Vingt ans.
DON ALPHONSE, bas à la duchesse qui essaie de prendre le tlacon d'argent.
Le flacon d'or, madame!
Elle prend en tremblant le flacon d'or.
— Ah çà, vous devez être amoureux?
GENNARO
Qui est-ce qui ne l'est pas un peu, monseigneur.-'