ACTE II. — LE COUPLE
GENNARO
Ne vous appelez-vous pas Lucrèce Borgia.'' Est-ce que vous croyez que je ne me souviens pas du frère de Bajazet.'' Oui, je sais un peu d'histoire. On lui fit accroire, à lui aussi, qu'il était empoisonné par Charles VIII, et on lui donna un contre-poison, dont il mourut. Et la main qui lui présenta le contre-poison, la voilà, elle tient cette fiole. Et la bouche qui lui dit de le boire, la voici, elle me parle!
DONA LUCREZIA
Misérable femme que je suis!
GENNARO
Ecoutez, madame, je ne me méprends pas à vos semblants d'amour. Vous avez quelque sinistre dessein sur moi. Cela est visible. Vous devez savoir qui je suis. Tenez, dans ce moment-ci, cela se lit sur votre visage que vous le savez, et il est aisé de voir que vous avez quelque insurmontable raison pour ne me le dire jamais. Votre famille doit connaître la mienne, et peut-être à cette heure ce n'est pas de moi que vous vous vengeriez en m'empoisonnant, mais, qui sait? de ma mère!
DONA LUCREZIA
Votre mère, Gennaro ! vous la voyez peut-être autrement qu'elle n'est. Que diriez-vous si ce n'était qu'une femme criminelle comme moi.''
GENNARO
Ne la calomniez pas. Oh non! ma mère n'est pas une femme comme vous, madame Lucrèce! Oh! je la sens dans mon cœur et je la rêve dans mon âme telle qu'elle est; j'ai son image là, née avec moi; je ne l'aimerais pas comme je l'aime si elle n'était pas digne de moi; le cœur d'un fils ne se trompe pas sur sa mère. Je la haïrais si elle pouvait vous ressembler. Mais non, non. II y a quelque chose en moi qui me dit bien haut que ma mère n'est pas un de ces démons d'inceste, de luxure et d'empoisonnement comme vous autres, les belles femmes d'à présent. Oh Dieu! j'en suis bien sûr, s'il y a sous le ciel une femme innocente, une femme vertueuse, une femme sainte, c'est ma mère! Oh! elle est ainsi et pas autrement! Vous la connaissez, sans doute, madame Lucrèce, et vous ne me démentirez point!
DONA LUCREZIA
Non, cette femme-là, Gennaro, cette mère-là, je ne la connais pas!
GENNARO
Mais devant qui est-ce que je parle ainsi? Qu'est-ce que cela vous fait à vous, Lucrèce Borgia, les joies ou les douleurs d'une mère? Vous n'avez jamais eu d'enfants, à ce qu'on dit, et vous êtes bien heureuse. Car vos enfants, si vous en aviez, savez-vous bien qu'ils vous renieraient, madame? Quel malheureux assez abandonné du ciel voudrait d'une pareille mère? Etre le fils de Lucrèce Borgia! dire ma mère à Lucrèce Borgia! Ohi...
DONA LUCREZIA
Gennaro! vous êtes empoisonné, le duc qui vous croit mort peut revenir à tout moment, je ne devrais songer qu'à votre salut et à votre évasion, mais vous me dites des choses si terribles que je ne puis faire autrement que de rester là, pétrifiée, à les entendre.
GENNARO
Madame. . .
DONA LUCREZIA
Voyons! il faut en finir. Accablez-moi, écrasez-moi sous votre mépris j mais vous êtes empoisonné, buvez ceci sur-le-champ!
GENNARO
Que dois-je croire, madame? Le duc est loyal, et j'ai sauvé la vie à son père. Vous, je vous ai offensée. Vous avez à vous venger de moi.
DONA LUCREZIA
Me venger de toi, Gennaro! — Il faudrait donner toute ma vie pour ajouter une heure à la tienne, il faudrait répandre tout mon sang pour t'empêcher de verser une larme, il faudrait m'asseoit au pilori pour te mettre sur un trône, il faudrait payer d'une torture de l'enfer chacun de tes moindres plaisirs, que je n'hésiterais pas, que je ne murmurerais pas, que je serais heureuse, que je baiserais tes pieds, mon Gennaro! Oh! tu ne sauras jamais rien de mon pauvre misérable cœur, sinon qu'il est plein de toi! Gennaro, le temps presse, le poison marche, tout à l'heure tu le sentirais, vois-tu! encore un peu, il ne serait plus temps. La vie ouvre en ce moment deux espaces obscurs devant toi, mais l'un a moins de minutes que l'autre n'a d'années. Il faut te déterminer pour l'un des deux. Le choix est terrible. Laisse-toi guider par moi. Aie pitié de toi et de moi, Gennaro. Bois vite, au nom du ciel!
GENNARO
Allons, c'est bien. S'il y a un crime en ceci, qu'il retombe sur votre