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SCENE III. — Gennaro, Li'CrÈce

DONA I.UCREZIA.

Ah bien oui, Gennaro me tuer! c'efî un rive! csl-ce que je suis Jolie de laite de ces rêves-là ?

LE MANUSCRIT DE LUCKECE BOKGIA. 549

Plusieurs ratures dans la supplication de Lucrèce à Gennaro; nous rétablissons le texte primitif :

. .. Une femme sans défense! /me femme mi t'a toujours aimé!

. . . Oh ! si je dois mourir de ta main, je ne veux pas mourir inéprkée de toi. Ce tpe je vais te dire, je l'ai depuis longembs sur le cœur. Oh! Gennaro! c'est vrai, j'ai commis bien des actions mauvaises, je suis une grande criminelle tx. j'ai pouifant besoin aue tu ne me me'hnscs pas.

... Attends! attends! Eh hien oui! Mon Dieu! je ne puis tout te dire! Eli bien oui, me'prise-moi si tu veux, mais par pitié, ne me hais pas, mon Gennaro!

Pas de date finale à cet acte; mais nous avons lu sous le titre du manuscrit que le drame avait été écrit du 9 au 20 juillet.

iiirniui.nc nationale.

NOTES DE L'EDITEUR

HISTORIQUE DE LUCRECE BORGIA

Victor Hugo ayant terminé le Roi s'jinuse le 23 juin 1832, se mit aussitôt à préparer son nouveau drame, le Souper à Ferrare. Ces deux pièces étant «étroitement accouplées dans sa pensée» ainsi que des «sœurs jumelles»''', il était tout naturel qu'elles vinssent au monde presque à la même heure, dans la fièvre encore ardente des luttes récentes. 11 commença à écrire le Souper à Ferrare le 9 juillet.

Marioii de horme, interdite, avait jeté tout d'abord Victor Hugo dans la bataille politique. Hernani l'avait lancé ensuite dans la bataille littéraire. Il ignorait, à cet instant, ce que lui réservait le Roi s'amuse. Il ne voulait donc pas perdre une minute pour être prêt à reprendre l'offensive.

La censure étant abolie , il était permis de penser que la liberté du théâtre serait mieux respectée par le nouveau régime.

Mais le poète devait se tenir sur le quivive; il était trop directement engagé dans l'action pour ne pas tenir des munitions en réserve. Grâce à cette ténacité, à cette persévérance, à cette volonté de fer, à cette formidable puissance de travail dont il avait donné déjà tant de preuves, il ne lui coûtait pas d'écrire un nouveau drame; c'était pour lui l'affaire de trois semaines.

Jusqu'à présent son théâtre était en vers. Pourquoi n'aborderait- il pas le

''I Préface de Lucrèce Borga.

théâtre en prose? Grave résolution. Ne surprendrait-il pas un peu ses admirateurs , ne contrarierait-il pas les habitades de ses fidèles? On ne vovait, on ne voulait voir en lui que le poète. N'y aurait-il pas des résistances de la part de cette jeunesse attachée à la poésie comme à un culte sacré? Oui, peut-être. Mais après tout c'était une arme nouvelle qu'il introduisait dans son arsenal pour vaincre ses adversaires disposés à ne reculer devant aucun moyen pour le combattre.

Rien ne lui était plus facile que d'écrire sa pièce en vers, le sujet s'y prêtait; mais les artistes capables de bien dire les vers n'étaient pas très nombreux ; et si h Roi s'amuse pouvait être réservé au Théâtre -Français, le Souper à Ferrare appartiendrait à un théâtre du boulevard.

Victor Hugo se mit résolument à l'œuvre. Auparavant il avait pris, comme toujours, quelques notes, esquissé des projets, désigné ses personnages. Sur une feuille, on lit :

I. Ma mère est l'exécrable empoisonoeuse amoureuse de moi — lettres, — je ne l'ai jamais vue, je lui réponds. Empoisonneuse — persécutions d'amour.

B-ORGIA

II. La mère obligée d'empoisonner son fils devant Borgia — paralytique. Le contre-poison.

III. La vengeance — le fiesdn — .frères et pénitents — le vengeur se lève — il a le contre-poison — Gr.îce! gr.icc! non. II la poignardera — je suis ta mère — tiens, tes

HISTORIQUE DE LUCRECE BOUGIA

lettres sur mon cœur, lis-les si mon sang n'a pas entièrement effacé ton écriture — ô Dieu ! qu'écras;s-tu sous ton pied ? — le contrepoison.

C'est une très vague ébauche de plan.

Quelques grandes lignes sont arrêtées.

Cependant on retrouve dans ce scénario rudimentaire du troisième acte une indication assez nette de la scène finale; dans son plan primitif, Victor Hugo avait songé à faire intervenir un Borgia.

La famille des Borgia est caractérisée ainsi dans une note :

Les Borgia sont les Atrides du moyen âge.

Dans une liste de noms dressée sur une feuille spéciale, il n'est question ni d'Alphonse d'Esté, ni de Borgia, mais on lit les noms suivants :

^MaffioC).

Gasparino Labbia.

Nicolossa Tiapolo.

Fiametta.

Accaioli

Buon del Monte

Lampa Doria, génois.

Dandolo, vénitien.

*Jeppo.

*01oferno.

*Gennaro.

*Gubetta.

Apostolo Zeno.

*R.ustighello.

Dans cette énumération il a introduit le nom Curzola, île.

Un de ces personnages se détachait, un espion, Gubctta, l'exécuteur des basses œuvres de dona Lucrezia. Victor Hugo lui chercha un nom de guerre et commença par faire de cet Italien un faux Espagnol. 11 avait quelque raison d'en vouloir aux Espagnols; il se souvenait, plus de vingt ans après, de son passage au collège des Nobles à Madrid, en 181 1,

'■' Une étoile précède les noms des personnages ayant joué un rôle dans le drame.

de Florence.

et des querelles qu'il eut, à l'âge de neuf ans, avec les petits Espagnols qui torturaient les petits Français, histoire de prendre leur revanche contre les envahisseurs. 11 avait réglé son affaire personnelle avec un ancien camarade nommé Elespuru dont il avait fait un des fous de Cromwell. Mais il lui restait encore un compte avec le jeune Frasco, comte de Belverana, qui avait donné un coup de ciseaux dans la joue d'Eugène, son frère. Sa rancune contre ce jeune sauvage était toujours vivace, et comment aurait-il pu mieux la manifester qu'en faisant du comte de Belverana le Gubettapoignard, le Gubetta-gibet, le Gubetta, complice de Lucrèce ?

Victor Hugo termina le Souper à Ferrare le 29 juillet.

Le Roi s'aiijuse lui avait été déjà demandé par le Théâtre-Français, et était entré en répétition en septembre ; depuis deux mois que son nouveau drame était achevé, il n'avait reçu aucune proposition. 11 ne s'en étonnait pas.

N'avait-on pas fait courir des bruits inquiétants sur les dispositions fâcheuses du gouvernement? Tout naturellement on voulait être fixé sur la destinée du Roi s'amuse. C'était de la prudence, peut-être de la clairvoyance ; car, à quelques semaines de là, les représentations furent suspendues. Les directeurs apprenaient que, sous le régime de Juillet, ils perdaient le seul avantage que la défunte censure leur octroj^ait, celui de la sécurité lorsque l'autorisation était accordée.

L'arbitraire répressif remplaçait l'arbitraire préventif.

Libre à vous , auteurs , de représeiiter vos œuvres, libre à vous, directeurs, de les monter, mais libre à moi, ministre, de les interdire le lendemain, suivant mon caprice.

Ce système de gouvernement n'ouvrait pas de bien rassurantes perspectives aux directeurs.

Cependant 1 larel , sans attendre l'issue du procès plaidé le 19 devant le tribunal de commerce, sans connaître le sort réserve' au Roi s'amiue, n'hésita pas à se rendre, à la fin de décembre, auprès de \'^ictor Hugo. Il ne croyait nullement faire acte de courage, mais il était dévoué à l'école nouvelle et à son chef. Il ne détestait d'ailleurs ni le bruit, ni la lutte. Il avait réclamé autrefois Marion iL' Liorm: sans lecture préalable , il demandait le nouveau drame pour la Porte -Saint- Martin. Il l'acceptait à l'avance sans le connaître. Il faisait cependant une petite réserve, surtout pour la forme, c'est que M"° George serait consultée; et Harel demandait, pour ne pas perdre une minute , que la lecture eût lieu le soir même chez elle.

Victor Hugo ne s'engageait pas d'ordinaire sans avoir réfléchi, sans être préalablement fixé sur les intentions du directeur au sujet de la distribution et de la mise en scène. Mais cette fois il avait une raison pour ne pas s'arrêter à des formalités préliminaires et pour répondre à l'empressement d'Harel par un égal empressement. Il était encore sous l'impression de l'interdiction de sa pièce ; il avait des fringales de bataille.

Mettre au jour un nouveau drame six semaines après le drame proscrit, c'était encore dire son fait au présent gouvernement. C'était lui montrer qu'il perdait sa peine... "'.

Il n'y avait donc pas à hésiter. Quelle meilleure occasion pour «mener de front désormais la lutte politique, tant que besoin sera, et l'œuvre littéraire! »

Rendez-vous offert , rendez-vous accepté. Le soir même, Victor Hugo lut sa pièce chez M""^ George. La grande artiste suivait avec une attention passionnée toutes les péripéties du drame, elle prodiguait ses éloges après chaque acte et à la fin elle ne savait comment

"' Préface de Lrurèce Borgia,

témoigner sa reconnaissance a 1 auteur.

C'est qu'elle se voyait bien la femme du rôle avec ses beaux yeux noirs remplis de flamme, sa bouche dédaigneuse, son front large, « volontaire, voluptueux et puissant qui convient bien à la Clytemncstrc et à la Mcssaline», ses bras musclés et ses mains fines « faites pour porter le sceptre et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et d'Euripide'''».

Mais, comme toutes les grandes comédiennes, elle désirait que la pièce portât le nom de l'héroïne qu'elle interprétait. M"'° Dorval avait obtenu que le nom de Marion de Lorme fut substitué au titre : U« duel soin Richelieu. Il venait tout naturellement à l'esprit de M"° George que Lucrèce Borgia caractérisait le drame plus nettement que le Souper à Ferrare.

Harel avait été l'écho de ce désir.

Victor Hugo pouvait d'autant mieux le satisfaire que le titre de Lucrèce Borgia lui semblait préférable.

Harel avait voulu une distribution supérieure. Frederick Lemaître avait été convoqué à la seconde lecture qui fut faite aux artistes. On lui donna le choix entre Alphonse d'Esté et Gennaro.

M. Frederick répondit qu'Alphonse d'Esté

était un rôle éclatant et sûr et que tous ses etîets concentrés dans un acte porteraient l'acteur, que tout le monde y réussirait; que Gennaro était, au contraire, un rôle difficile, que la dernière scène était dangereuse, qu'il y avait un mot terrible : Ah! ■vous êtes ma tante, et qu'en conséquence il choisissait Gennaro '^'.

Beau mouvement d'un véritable artiste plus soucieux du succès du drame que de son succès personnel ! Victor Hugo fut profondément touché de ce noble désintéressement. Le rôle d'Alphonse d'Esté fut donné à Delafosse qui , quelques jours après la première , fut remplacé par Lockroy. Quant à la princesse Negroni ,

l'i Thcopliilc Gautier.

'■'' Vittor Hugo raconte par un témoin de sa vie.

HISTORIQUE DE Li'CKECE BOKGIA.

elle n'avait que deux mots à dire, mais M"'' Juliette était ravissante. Théophile Gautier en a tracé le portrait suivant :

La tête de Mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du drame; le nez est pur, d'un.coupe nette et bien profilée; les yeux sont diamantés et limpides...; un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec couronne lumineusement cette délicieuse figure : des cheveux noirs abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement, par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.

Si elle n'avait peut-être pas l'étoffe d'une comédienne accomplie, elle avait les charmes et les séductions de !a femme et devait être appelée à jouer un plus grand rôle sur une autre scène.

Harel, comme tous les directeurs, avait promis une admirable mise en scène ; V'ictor Hugo se souvenait encore des décors du Roi s'amuse, qui étaient de véritables arlequinades, et il avait quelques raisons de se défier des pompeuses promesses; Harel donnait un gage de sa bonne volonté en signant un traité très avantageux pour l'auteur. En voici les clauses :

Les droits pour l'auteur seront de dix pour cent sur la recette, déduction faite du onzième pour les hospices.

Ce droit de dix pour cent ne souffrira aucune réduction, même la pièce de M. Victor Hugo n'étant pas jouée seule.

M. Harel comptera en outre à M. Victor Hugo :

1° Mi/L' iritiics lors de la remise du manuscrit;'

2° Aiille fi-itita si les vingt-six premières représentations produisent soixante mille francs, déduction faite du onzième. Di-iix mille jrancs si elles produisent soixante -quinze mille francs, ou enfin iroa nulle francs si elles produisent cent mille francs.

M. Victor Hugo pourra signer autant de billets qu'il le jugera convenable pour les trois premières représentations.

Pour chaque représentation suivante, il

aura le droit d'en signer pour cinquante-nsut francs.

29 décembre 1832.

Les répétitions commencèrent. Harel, qui avait l'habitude de jouer des mélodrames, n'était pas hostile à un peu de musique; mais comment faire ? Une démarche lui coiltait. Il se rappelait la petite scène'quc Crosnier, alors directeur, avait eue jidis avec Casimir Delavigne lorsqu'il monta Marina Faliero.

Crosnier avait voulu de la musique.

Casimir Delavigne s'était emporté.

— Y pensez-vous ! de la musique !

mais c'est un drame littéraire, ce n'est pas un mélodrame. Croyez-vous que si ma pièce avait été jouée au Théâtre- Français , comme c'était entendu primitivement, il y aurait de la musique !

Harel connaissait cette histoire; or hiicnce Borgia était bien plus encore un drame littéraire. Il se hasarda cepend.int ; il procéda par insinuations :

— Vous placez d'ordinaire, dit-il a Victor Hugo, des jeunes gens dans l'enclave réservée aux musiciens .■'

— Oui , sans doute.

— Vous y tenez ?

— Assurément.

— Mais si on les plaçait ailleurs. . .

— Je n'y ferais pas d'objection. Mais alors. . .

— Alors, à l'orchestre je mettrais un orchestre. Je prendrais des musiciens. . .

— Parfaitement.

— Quoi ! vous voulez bien ? vous voulez de la musique !

— Je vous le demande.

La figure d'Harel s'épanouit. A la bonne heure, Victor Hugo comprenait les nécessités du théâtre, il n'était pas comme Casimir Delavigne; et Harel offrit Piccini.

M°" Victor Hugo raconte comment la musique fut établie :

M. Piccini était le chef d'orchestre du théâtre. Il trouva pour les couplets (la chanson

chantée au souper) une mélodie excellence, mais ne trouva pour le refrain rien qui le satisfit. Il dit son embarras à l'auteur.

— Rien n'est plus simple, pourtant, répondit M. Victor Hugo. Vous n'avez qu'à suivre les paroles. Tenez.

Et il se mit à dire les vers en les accentuant d'une sorte de chant informe. N'ayant jamais pu chanter de sa vie une note juste, il frappait sur la table du souffleur.

— - J'y suis, dit le chef d'orchestre, qui démêla un air dans les coups de poing et qui les nota sur-le-champ.

Pour les décors, absence de goût, de majesté, d'élégance; Victor Hugo, qui dessinait, dut faire des ébauches qu'on exécuta d'ailleurs.

En revanche, les artistes étaient très dociles , très empresses et très respectueux. M"" George n'avait pas, comme M"° Mars , le goût des polémiques avec l'auteur; elle ne redressait pas telle ou telle phrase, elle ne prétendait pas modifier le sens d'un texte ou donner des leçons de grammaire; elle répétait consciencieusement son rôle.

Frederick Lemaitre, qui cependant était « le plus grand acteur de ce siècle, le plus merveilleux comédien peut-être de tous les temps », suivant la parole de Victor Hugo, venait auprès de l'auteur et sollicitait ses conseils.

Ceux qui ont entendu Victor Hugo parler de ses interprètes se rappellent sans doute en quels termes d'admiration il s'exprimait sur Frederick.

A propos précisément des répétitions de Lucrèce Borgia que l'auteur avait suivies assidûment, Frederick Lemaître avait le loisir, n'ayant pas un rôle de pièce, de se consacrer à la mise en scène du drame et de surveiller le travail de ses camarades. Victor Hugo racontait volontiers avec quelle autorité Frederick présidait aux répétitions. L'artiste ne paraissait pas les diriger, en réalité il les dirigeait. Tout à coup il s'approchait d'un camarade et lui disait sans aucune morgue , amicalement : « Ce que tu fais est bien ,

mais ne penses-tu pas que ce serait mieux autrement?»

Alors il jouait la scène; et sans avoir laissé à son camarade le temps de répondre, il ajoutait : « Je peux me tromper, joue la scène comme je l'indique, je verrai mieux alors si je me suis trompé. Il me semble cependant que c'est plutôt dans le ton.»

En revanche, quand il apercevait un effet à coté duquel l'artiste passait, ah! alors emporté par sa fougue de comédien , par la passion de son art, il bondissait, il était entraîné par sa conviction : «Ah ! non, ce n'est pas cela! oh! mais pas du tout! pour cela j'en suis sûr. » Alors il jouait et il ajoutait : '<Hein! pas d'erreur?» Le camarade s'inclinait et suivait, aussi fidèlement qu'il le pouvait, le conseil. « Ce n'est pas encore cela», ripostait Frederick; et il revenait deux, trois fois à la charge jusqu'à ce que l'artiste tînt enfin son effet; alors Frederick était heureux.

Les répétitions touchant à leur fin, beaucoup de personnes étaient déjà dans la confidence de la pièce, et il était impossible que quelques indiscrétions ne fussent pas commises. Bientôt le bruit se répandit que le drame était immoral , qu'il y avait une scène effroyable d'orgie.

On avait réussi , avec l'accusation d'immoralité, à faire interdire It Roi s'amuse, pourquoi ne réussirait-on pas, à l'aide du même procédé, à supprimer Lucrèce Borgia?

L'armée des classiques ne se distinguait pas précisément par la richesse des inventions, la variété des attaques préliminaires et l'ingéniosité de ses man(cuvres d'avant- garde; mais le seul bruit persistant d'une interdiction possible, après la première représentation, avait provoque une sorte de fièvre dans le monde des lettres. Et puis on savait que chaque pièce de Victor Hugo était

HISTORIQUE DE LUCRECE BOKGIA

marquée par une aventure ou une bataille : l'interdiction de Mario/i Je Lorine, la bataille d'Heru.ini , la suspension du Roi s'amini. Lucrèce Borgia, à son tour, devait amener une nouvelle rencontre entre les deux armées. Et ce qui ajoutait encore un élément de curiosité, c'est que \'ictor Hugo donnait son premier drame en prose.

La tentative était hardi? et provoquait quelque agitation dans le camp romantique. On discutait dans les cénacles. Un drame en prose! quelle erreur! quelle foute alors qu'on luttait sur le terrain des classiques, pour la poésie, pour la forme la plus élevée de l'art! Quelle fâcheuse concession! En vain invoquait-on la question politique qui occupait alors le premier plan par suite de l'interdiction du Roi s'amuse, en vain insistait-on sur la nécessité de se rallier au drapeau, de le défendre avec plus d'ardeur que jamais, quel que fût le terrain choisi. Dans ces jeunes cerveaux dévoués à la grande poésie, la question littéraire primait la question politique.

Les combattants d' Hei;i,ini tinrent des réunions à la suite desquelles ils envoyèrent à Victor Hugo une dépuration dont lit partie Théophile Gautier. Elle avait pour mission de déclarer au m:iître que l'école romantique « ne voulait pas donner pour un drame en prose, trouvant cette concession bourgeoise, car parmi ces fanatiques, ridicules peut-être aux yeux de la génération actuelle, il y avait un sentiment hautain de l'art et un amour vrai de la grande poésie». C'est Théophile Gautier qui parle.

Victor Hugo fut donc prié de donner lecture de son drame aux délégués. Evidemment la prétention pourrait nous paraître un peu excessive aujourd'hui , mais qu'on se reporte à cette époque enfiévrée où on luttait pour des idées, pour des doctrines, pour des écoles, où deux armées étaient en présence, l'une cam-

pant sur des positions anciennes et conquises depuis longtemps, l'autre livrant des assauts avec une belle furie, soutenue par sa foi, son enthousiasme et sa ieunesse, et on comprendra ces susceptibilités, ces scrupules, ces exigences même. Rappelons-nous que tous ces jeunes gens avaient donné pour Hernani et le Roi s'anime; leur évangile était la préface de Crommell et leur culte était la poésie. On leur offrait de la prose, ils étaient décontenancés, dans la situation de troupes ayant fait déjà des reconnaissances sur leur terrain favori et se trouvant tout à coup sur un champ de bataille nouveau pour elles. Ah! le Victor Hugo poète, c'était leur génie familier; ils avaient une foi aveugle en lui , ils savaient ce qu'il pouvait produire , ils marchaient en toute confiance ; mais le Victor Hugo prosateur au théâtre était un autre homme; il fallait lie connaissance avec lui et surtout puiser dans ce premier contact, dans cette sorte de répétition préliminaire , de belles ardeurs qu'on communiquerait aux bataillons.

Victor Hugo lut donc sa pièce, et Théophile Gautier nous dit :

La lecture, dont l'effet fut immense, leva tous les scrupules, et les bandes à'Heniaiit promirent leur concours pour Lucrèce Borgia, qui n'en eut pas besoin du reste. Car la pièce alla toute seule aux nues.

La première représentation eut lieu le 2 février 1833. Harel ne fut pas très bien inspiré ce jour-là, en croyant satisfaire son public, amateur de longs spectacles. Il avait eu en effet l'idée de donner d'abord un vaudeville, dont le titre n'était pas très heureux au moins pour la circonstance, puisqu'il s'appelait Un Souper che? Loids XV^ ; ce souper précédant le Souper à Ferrare, voilà une rencontre qui pouvait, malgré le changement du titre , prêter à des plaisanteries ; et en effet le public ne goûta pas ce horsd'œuvre. Il venait pour Lucrèce Borgia, il

lui fallait Liticrtce Borgia. Il cria, il tempêta aussitôt que le rideau fut levé; il ne laissa pas parler les artistes. Devant ce charivari , il fallut baisser le rideau pour le relever presque immédiatement et commencer le drame de Victor Hugo.

M"'* Victor Hugo raconte ainsi cette représentation :

La décoration du premier acte était charmante. Dans la première scène, quand Gubctta dit que ks deux frères aimaient la même femme et que cette femme était leur sœur, un violent coup de sifflet retentit.

— Comment! on siffle, dit M. Harel, complètement démonté, qu'est-ce que ça signifie?

— Ça signifie, répondit M. Victor Hugo, que la pièce est bien de moi.

Mais, dans sa scène avec Gennaro, M"* George lut la lettre d'un accent si douloureux et si tendre que toute la salle fut émue. L'insulte des jeunes seigneurs venant là-dessus fut d'un eflFet irrésistible; à chaque nom jeté à la figure de l'empoisonneuse, l'émotion croissait, et ce fut à la fin une incomparable furie d'applaudissements.

...L'auteur n'avait pas vu le décor du second acte. Lorsqu'on le posa, il s'aperçut que la porte dérobée par où Lucrèce Borgia allait faire évader Gennaro était splendide.

— Cette porte est absurde, dit-il.

— C'est vrai, dit le directeur. On leur demande une porte dérobée, et ils vous font une porte qui crève les yeux. M. Séchan estil au thé.ître ?

On chercha M. Séchan qu'on ne trouva pas. Les minutes s'écoulaient, et l'entr'acte avait déjà trop duré.

— Y a-t-il de la couleur .' demanda M. Victor Hugo.

— Oui, les peintres ont travaillé ici toute la journée et n'ont rien emporté.

— Allez me chercher les pots et les brosses. On apporta ce qu'il fallait et l'auteur se

mit a repeindre lui-même sa décoration. La tenture de la salle était rouge à filets d'or; il recouvrit de rouge les sculptures de la porte, sur laquelle il continua les raies d'or, de sorte qu'elle se confondit avec le reste de la tenture. L'acte du duc d'Esté réussit d'un bout à l'autre. Il fut joué très convenablement par M. Dclafossc, très admirablement par M. Fre-

derick Lemaître, simple et grand, et par M"' George dont le talent puissant et dur révéla des qualités de souplesse féline qu'on ne lui connaissait pas

Le souper alla très bien. Les jeunes seigneurs étaient couronnés de fleurs, malgré M. Harel qui disait que cela ne sevait qu'aux femmes; le public fut de l'avis de l'auteur.

Gennaro, sombre sous sa couronne, immobile et froid comme une statue, fut tout de suite l'anxiété de la salle. L'intérêt de la pièce fut plus fort que tout; il y eut trêve du combat littéraire; les classiques comme les romantiques voulurent savoir ce qui allait arriver; il n'y eut plus au monde de tragédie ni de drame; il n'y eut plus d'auteur, ni d'acteurs, ni de théâtre, il y eut un fils qui allait être empoisonné par sa mère qui l'adorait; on n'applaudissait même plus; lorsqu'à travers les éclats de rire et le joyeux refrain on entendit tout à coup le chant funèbre des moines, le frisson fut universel.

Pour que la psalmodie eût toute sa réalité, on avait pris, au lieu de figurants, de vrais chantres de paroisse. L'entrée des moines, le contraste des cagoules avec les couronnes de rieurs, les cinq cercueils, l'apparition de Lucrèce Borgia aux jeunes gens, l'apparition plus terrible de Gennaro à sa mère, la dernier; scène, tout fut un entraînement et un emportement; orchestre, galeries, loges, tout se leva et applaudit des mains et de la voix; la scène fut jonchée de bouquets; le nom de l'auteur ne suffit pas au public qui réclama l'auteur lui-même. Il était déjà dans la loge de M"" George. M. Harel entra effaré, les cheveux ébouriffés, le costume plus en désordre que jamais.

— Monsieur Hugo, sauvez-moi la vie! on veut vous voir, on vous exigé, on enjambe l'orchestre, on envahit le théâtre. Il faut absolument que vous paraissiez, ou l'on va tout casser.

— Monsieur Harel, je donne au public ma pensée, non ma personne.

— Mais que leur dire ?

— Dites que je suis parti.

La déroute des classiques était complète.

On racontait à l'époque une amusante itistoire. Les classiques battus et pas

HISTORIQUE DE LUCRECE BOKGIA

contents, impuissants à remonter le courant si formidable qui s'était manifeste' en faveur de l'auteur, sessayaicnt a des chicanes sur de petits détails, en guise de consolation. Un feuilletoniste de Ja ^^iwt-iJie>!/ie arpentait les couloirs, le soir de la première, en criant d'une voix de stentor :

— Du vin de Syracuse! on ne parle dans cette pièce que du vin de Syracuse ! mais il n'v a jamais eu de vin de Syracuse !

Méry entendit le propos et riposta :

— Le vin de Syracuse n'existe pas?

vous le croyez. Eh bien, je vous en ferai boire.

— Quand ?

— Tout de suite.

— Où?

— Où vous voudrez : au cafc du théâtre, par exemple; c'est le plus près, la démonstration sera rapide et complète.

Méry avait poussé du coude Gérard de Nerval qui, ayant entendu la conversation, avait compris et s'était précipité d'avance au café.

Des feuilletonistes, attirés par la querelle, trouvant une excellente occasion de goûter du vin de Syracuse, s'étaient joints à leur confrère.

La petite troupe avait suivi Méry qui , d'une voix tonnante , en entrant au café , cria : garçon , une bouteille de Syracuse !

— Oui, monsieur, tout de suite, seulement le temps d'aller à la cave.

Ebahissement du feuilletoniste de la J2jiotn!iaiiie , ravissement des confrères.

Méry, triomphalement, versa le vin dans les verres; amis et adversaires trinquèrent au succès de Lucrèce Borgia, le vin de Syracuse avait été qualifié d'exquis par les plus fins connaisseurs. Or c'était du vin de Grenache fabriqué à la hâte par un pharmacien du boulevard.

Voilà comment les vainqueurs ajoutèrent à l'orgueil de leur victoire la joie de mystifier les vaincus.

^'^ictor Hugo connut ce soir-là tous les triomphes. Son drame avait été acclamé même par ses plus intrépides ennemis. Un public en délire ne voulait pas quitter la salle avant d'avoir pu fêter l'auteur sur la scène; l'auteur ne voulait pas quitter le théâtre avant que le public eût vidé la salle. Mais la foule est obstinée. Elle tenait à voir Victor Hugo, à lui témoigner son enthousiasme, elle le verrait; elle l'attendit à la sortie; et lorsqu'il parut avec sa femme et sa fille, ce fut une immense acclamation. Il essaya de s'y soustraire en se jetant dans un fiacre. Les chevaux furent dételés, et comme il ne voulait pas être traîné par ses admirateurs , il dut se résigner à rentrer à pied place Royale avec une nombreuse escorte qui l'applaudissait, poussait des cris de joie, lui serrait les mains.

Les bandes d'Heriia/ii, comme disait Théophile Gautier, n'avaient pas eu besoin de donner. Elles pouvaient assister à leur revanche même sans y contribuer, ce qui était bien la plus belle et la plus incontestable de toutes les revanches.

La presse dut constater le triomphe et le directeur dut reconnaître plus tard, dans une lettre , que le plus grand succès d'argent obtenu sous son administration fut celui de Lucrèce Borgia, que les recettes des trente premières représentations s'étaient élevées à 84,769 francs et qu'aucun ouvrage dans l'espace de huit années n'avait égalé, ni même approché ce chiffre.

Les vaincus tentèrent bien un retour offensif lorsqu'ils furent remis d'une alarme si chaude. Ils envoyèrent quelques sifïleurs aux premières représentations, mais ceux-ci, malgré le souffle de leurs poumons, durent battre en retraite.

La pièce, deux mois après, faisait toujours de fructueuses recettes; mais Harel, s'étant brouillé avec l'auteur.

avait eu tout d'un coup la fantaisie d'effectuer une reprise; Victor Hugo lui exprima son étonnement et son mécontentement, en même temps il lui déclara très nettement qu'il ne lui donnerait pas d'autre pièce.

Harel s'obstinait, malgré ce refus, à affirmer que le prochain drame lui avait été promis. Victor Hugo persévérait à dire qu'il ne s'était nullement engagé. La vérité c'est que le poète, voulant garder toute sa liberté, n'avait dit ni oui ni non lorsque ie directeur de la Porte-Saint-Martin lui avait demandé s:i prochaine pièce, et cette réserve paraissait d'autant plus justifiée que les relations entre auteur et directeur n'avaient pas toujours été très affables. Cette fois Victor Hugo avait de véritables griefs , et I larcl lui écrivait aussitôt :

.le ne sais ce que peuvent être les griefs d'un auteur qui a touciié deux énormes primes indépendamment du produit de soixante- une représentations d'un ouvrage qui a été soutenu jusqu'à cette 6i° plus qu'aucun de ceux qui l'ont précédé... Quoi qu'il en soit, il devient indispensable que vous m'indiquiez un rendez-vous pour régler par écrit ce qui a été cent fois convenu entre nous verbalement au sujet de l'ouvrage auquel vous travaillez en ce moment.

Depuis dix mois, pour satisfaire à la parole d'honneur que je vous ai donnée d'être à votre disposition quand vous auriez terminé cet ouvrage, j'ai refusé divers engagements qui m'étaient offerts.

J'ai reçu votre parole d'iionneur en échange de la mienne. Vous êtes aussi incapable d'y manquer que je le suis de le souffrir.

Victor Hugo n'avait pas bien saisi le sens de cette dernière phrase passablement alambiquée, et il avait demande une explication.

Harel répondit :

11 paraît que la phrase qui termine ma lettre était mal écrite puisque vous en désirez l'explication.

Je la reproduis : son sens est parfiitemcnt clair.

« Vous êtes aussi incapable de manquer à votre parole que moi de le souffrir. »

J'ai l'honneur de vous saluer.

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