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30 avril.
Victor Hugo n'en avait pas moins persisté à donner un démenti à Harel, et il avait ajouté comme conclusion : «Je suis à vos ordres. »
Le même jour, le 30 avril au soir, nouvelle lettre du directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, disant qu'il attendait une réparation.
M"" Victor Hugo avait ouvert cette lettre et ne l'avait pas remise à son mari. Aussi le i"'' mai, à 7 heures du matin, Victor Hugo écrivait à Harel :
Monsieur,
Hier, à minuit, en rentrant chez moi, je pensais trouver une réponse de vous à ma dernière lettre. J'ai demandé à ma femme s'il était venu une lettre pour moi; au trouble avec lequel elle m'a répondu que non, j'ai présumé qu'il était en effet arrivé une lettre de vous, qu'elle l'avait ouverte et qu'on me la cachait. J'en ai conclu que cette lettre contenait probablement une réponse décisive dans l'affaire qui nous occupe et dont ma femme se doute malheureusement. Je crains que vous ne m'ayez indiqué dans cette lettre une heure de rencontre pour aujourd'hui. Comme il m'importe de ne pas manquer à un rendez-vous de cette nature, je crois devoir m'empresser de vous prévenir que je serai chez vous ce matin, à neuf heures précises, pour nous entendre sur le lieu, l'heure et les armes.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués'').
Victor Hugo.
Ne se croirait-on pas au temps du cardinal Richelieu : Victor Hugo réglait ses affaires d'honneur un peu comme dans le second acte de Marion de L'/rme lorsque Didier provoque le mar-
'" CorreSpoadarice.
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quis de Savcrny sur une place publique : il veut s'entendre personnellement avec Harel sur «le lieu , l'heure et les armes». Où sont les témoins ? ni Victor Hugo ni Harel n'y ont songé. Ils les auraient désignés sur le terrain sans doute :
. . . Voici mes deux tcmoios : le comte De Gassê, l'on n'a rien à dire sur son compte. Et monsieur de Villac. . .
Et en cfFct Victor Hugo part de bon matin pour régler lui-même son différend avec son adversaire. Il le rencontre dans la rue , non loin de la place Royale , belle occasion !
Voilà un merveilleux cadre pour un duel romantique. Mais on n'était plus au temps des chapeaux de feutre et des épées au côté , et il était un peu embarr.issant de débattre les conditions dans un pareil endroit. Harel n'avait pas d'ailleurs la physionomie d'un homme épris de carnage, il était souriant, il venait, lui qui se prétendait offensé , les mains tendues; il reconnaissait qu'il avait été absurde, il demandait son pardon et, comme gage de réconciliation , il offrait de poursuivre les représentations de Lucrèce Borgia; Victor Hugo ne lui tint pas rigueur et cette fois lui promit sa prochaine pièce.
Le traité d'alliance était signé le 15 juillet 1833. Victor Hugo s'engageait à livrer à la Porte -Saint- Martin un drame le i" septembre prochain.
Harel devait représenter du 15 juillet au i" septembre , époque de la remise du nouveau manuscrit, Lucrèce Borgia autant de fois qu'il le faudrait pour compléter quatre-vingts représentations, ou payer une indemnité d'autant de fois 1 2 5 francs qu'il manquerait de représentations à ce nombre de quatre-vingt. De plus, il devait cent cinq représentations du 15 juillet 1833 au 3 I décembre 1834 ou payer à cette époque une indemnité de 100 francs par représentation qui manquerait à ce nombre à partir de la quatre-vingtunième exclusivement; il s'engageait en
outre à reprendre Marion de I^riiie à l'automne.
Coïncidence curieuse , Harel , qui voulait suspendre en avril les représentations de Lucrèce Borgia, reprenait, le 4 août 1833, une sorte de contrefaçon de Lucrèce Borgia : la Chambre ardente, drame en 5 actes de Bayard et Mélesville.
Victor Hugo remplit sa promesse en remettant son manuscrit le i" septembre. C'était Marie Tudor, qui fut représentée le 6 novembre. Quant à Harel, il reprit Lucrèce Borgia en 1834, en 1835, en 1837 et en 1839.
En 1834 Lucrèce Borgia fut mise en musique par Donizetti sur un livret en vers assez plats de Félice Romani et représentée à la Scala de Milan. Le drame avait été adapté par le librettiste sans indication de la source et sans que \'ictor Hugo touchât un centime de droits d'auteur.
Lorsqu'on voulut le représenter le 27 octobre 1840, au Théâtre-Italien, \^ictor Hugo revendiqua son droit de propriété et gagna son procès. Ce n'était pas l'affaire de l'adaptateur qui se voyait ainsi contraint de suspendre les représentations. Il n'eut pas une minute d'hésitation : il changea le titre, le lieu, l'époque; et les italiens de la cour de Borgia devinrent des turcs. Lucre=ria Borgia s'appela la Rei:egiita. Enfin , grâce à des concessions de Victor Hugo , Lucre^ia Borgia reparut plus tard sur l'affiche.
A la suite de déceptions et de déboires, Harel avait entrepris en été une tournée à travers l'Allemagne, en 1841 ; malgré ses démêlés avec Victor Hugo , il était resté fidèle au poète et ne cessait d'entretenir une correspondance avec lui; le 3 juillet 1841 il lui écrivait de Carlsbad, en Bohême, une lettre curieuse, dont nous extrayons ce passage :
Ni en Russie, ni en Pologne, ni en aucune partie de l'Allemagne, je n'ai pu par-
JÔO
venir à me taire permettre la représentation (l'un seul de vos ouvrages. Votre nom est à l'index. Partout je rencontre la même opposition a priori, sans pouvoir obtenir même l'humiliation d'un examen. Il est vrai que les innocents bouts-rimés de Casimir Delavigne sont partout autorisés. J'ai pu jouer la Tour d; NesUj une fois, une seule fois à Leipzig; on a pardonné à ce que l'ouvrage a d'amusant et de licencieux, en faveur de ce qui lui manque au point de vue philosophique et littéraire.
\feus comprenez que, privé de mes principales forces, j'engage bien souvent une lutte inégale dans tous ces pays où Tartufe même. Tartuffe surtout, est défendu. Les produits de ma pénible opération se ressentent de ces absurdes interdictions. Enfin je vis, mais c'est 'a peu près tout. Vivre en été, en Allemagne, et de théâtre contre toutes les censures, c'est encore quelque chose, et j'en remercie le ciel.
Je n'ai pas besoin de vous dire combien M"' George, -Mire actrice, celle qui vous doit ses plus grands, ses plus rajeunissants succès, est sensible à tout ce que vous me di'.es pour elle, à tout ce que vous dites ailleurs, pour la ramener à Paris. Y parviendrez-vous.' Cela est douteux. Les Sal- Tandy de la division des Beaux-Arts ne veulent pas d'elle; la vogue factice de M"' Rachel qui ne tombera que quand elle créera un rôle est un obstacle permanent à la rentrée de M"' George. Elle se console par votre suffrage, par la constance de votre intérêt et de votre amitié.
Ainsi en 1841, le théâtre de Victor Hugo était à l'index au dehors. Les étrangers pouvaient invoquer comme excuse les anciennes décisions de nos censures. Disons, pour les flatter, qu'ils obéissaient peut-être à un sentiment très charitable en ne voulant pas nous infliger l'humiliation d'être plus respectueux de la liberté du théâtre que nos gouvernants.
Victor Hugo avait réussi à ramener M"' George à Paris. Elle était engagée, en 1842, à rOdéon, et son engagement lui donnait droit à un bénéfice. Hiie écrivait au poète :
Mon cher monsieur Hugo,
Je vous écris pour vous demander un service, par conséquent avec la certitude d'une réponse favorable.
Je vais donner sous peu de jours à l'Odéon un bénéfice qui fait partie de mon engagement et de mes appointements. Je désire jouer le second acte de L/icrèce avec Mélingue dans le duc.
Je puis vous dire, à vous qui comprenez toutes choses, que le bénéfice sera pour moi un grand secours à ce théâtre où l'on gagne toujours plus de gloire que d'argent.
Aurez-vous la bonté, vous si constamment excellent pour moi, de fixer le droit d'auteur non avec le traité, mais avec votre obligeance.
V)us voyez que je m'adresse franchement à la sympathie que vous m'avez toujours témoignée et dont je suis si vivement reconnaissante. Agréez, mon cher monsieur Hugo, tous mes sentiments les plus dévoués.
o George.
I» mai.
Victor Hugo avait tout naturellement déféré au désir de M"' George, lorsqu'il reçut cette lettre d'Harel :
Mon cher monsieur Hugo,
C'est au moment même où je recois votre gracieuse lettre, que je prends la plume pour vous annoncer qu'un obstacle de distribution rend impossible pour cette semaine la représentation du deuxième acte de Lucrke.
M"° George, désolée, a fait ce qu'elle a pu pour retarder sa représentation, mais d'autres bénéfices attendent et pressent. Elle est obligée de se passer du plus pui,ssant élément de sa recette, mais elle n'en est pas moins reconnaissante de l'obligeance si délicate que vous lui témoigniez pour la seconde fois.
A bientôt donc Lucrèce entière et jouée vingt lois de suite.
Je vous renouvelle, mon cher monsieur
Hugo, l'expression de tout mon respectueux
dévouement. , ,
Harel.
Le 16 février 1843 on reprenait à rOdéon Lucrcce Borgta. Théophile Gautier écrivait :
Ce drame gigantesque, peut-être plus près d'EschvIc que de Shakespeare, a produit son
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effet accoutumé. M.idemoiselle George s'y est montrée sublime comme à son ordinaire... Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce ! Célébrée par tous les poètes contemporains, chantée par le divin Arioste qui la proposa comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une réputation double : ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs. Lesquels ont menti .-'
A la fin de 1869 , Raphacl Félix , qui dirigeait le théâtre de la Porte-Saint- Martin, songeait à une reprise de L»crère Borgia; une grande artiste, M'"" Marie Laurent, vint trouver Paul Meurice, et avec sa fougue, sa voix chaude, sa belle passion pour le grand art, elle lui dit toutes ses amertumes et toutes ses rancœurs :
— Voilà longtemps, trop longtemps que je joue dans les gros drames, je suis lasse de paraître dans les mêmes rôles : les Mires repenties, la Vôleine d'enfants, Rocamhole, la Tireuse de cartes! J'aime, j'admire tous les chefs-d'œuvre de Victor Hugo; on parle de Alarie Tiidor, de Lucrèce Borgia; vous , monsieur Meurice , vous avez un grand crédit auprès de M. Victor Hugo, je vous en prie, je vous en supplie, recommandez -moi, appuyez-moi. Si vous demandez, vous réussirez; ah! comme je jouerais avec joie Lucrèce!
Et Marie Laurent était pressante, éloquente. Elle avait mis une chaleur si convaincante dans l'expression de son désir que Paul Meurice, tout en promettant de l'appuyer, lui conseilla d'écrire à \^ictor Hugo. Voici cette lettre :
Monsieur,
Monsieur Meurice a bien voulu se charger de vous demander pour moi l'autorisation de jouer à la Ga'ité ou à la Porte-Saint-Martin les beaux rôles de Marie Tudor, et de Liiicrèc^ Borgia. Permettez-moi de vous dire à mon tour combien je serais heureuse et fière si vous accédiez "a ma demande ! J'ai peu de titres peut-être à revendiquer l'héritage de l'illustre George ! Mais si un amour profond de l'art,
si une admiration sans borne de votre admirable génie et un désir ardent de faire revivre sur la scène française les chefs-d'œuvre dont nous sommes privés depuis si longtemps vous peuvent émouvoir en ma faveur, daignez m'accorder la grâce que je demande.
11 y a bien lorrgtemps, hélas! que j'étouffe et me meurs dans les rôles que je suis condamnée à jouer, vous me ferez revivre, et je vous devrai la gloire et le rayonnement, de ma vie d'artiste !
J'aurais voulu aller vers vous et vous solliciter moi-même, je suis sûre que ma fièvre et mon enthousiasme vous eussent gagné.
Je suis prête à partir encore si vous désirez me voir et m'entendre avant de me confier vos grandes figures 'a représenter. Mais je vous supplie enfin de ne pas repousser ma demande sans vous convaincre que je suis digne de la faveur que je sollicite.
Daignez accepter l'expression de ma profonde admiration.
Marie Laurent.
38, rue de Bondy.
Victor Hugo accorda l'autorisation et indiqua, suivant son habitude, par un mot le sens de sa réponse. Au bas de la lettre de M"" Marie Laurent, il avait écrit :