REPONSE
Oui.
Raphaël Félix monta le drame avec un certain éclat. Il avait choisi des artistes populaires : Marie Laurent , Mélingue, Taillade. Le nom de Victor Hugo reparaissait au bout de trois ans''' sur une affiche et exerçait une grande fascination sur toute la jeunesse libérale.
On se promettait de faire , à l'occasion de cette première , une bruyante manifestation. A cette époque, tout était prétexte à démonstration. Paris, déjà acquis à l'opposition depuis 1863 , s'était affirmé de plus en plus républicain en 1869 et avait été suivi par les grandes villes.
L'empire était fortement ébranlé. Au moment où le fils d'un proscrit, Emile
''' La reprise i'Heraar.i datait de 1867.
Ollivicr, devenu ministre de l'empire, cherchait à réparer les brèches de l'édifice impérial, on répé:ait le drame d'un .proscrit. Chaque œuvre du poète avait été, depuis quarante ans, un prétexte à quelque grande bataille littéraire ou politique, ou politique et littéraire en même temps, même à l'occasion d une reprise. Les circonstances actuelles s'y prêtaient.
Lorsque vint le jour de la première, le 2 février 1870, la salle était remplie de personnages politiques, d'artistes, de littérateurs; Théophile Gautier et .A.1bcrt Glatigny étaient revenus de Corse exprès pour assister à cette solennité et rendre un pieux hommage à leur maître; ils ne songeaient guère à la politique. Mais il fallut bien se convaincre que toute cette jeunesse ardente, frémissante, n'attendrait pas le lever du rideau pour se livrer à quelque démonstration. En effet, lorsque Henri Rochefort parut à l'entrée du balcon , des acclamations retentirent.
Le brillant polémiste publiait alors la LaijferiK. Sa guerre contre l'empire lui avait assuré une énorme popularité. Des cris hostiles accueillirent l'entrée de Paul de Cassagnac , alors rédacteur en chef du Pays, l'organe de l'empire autoritaire.
Auxgaleries.supérieuresun public gouailleur criait, sur lair des Lampions : Cass.ignac ! Cassagnac ! et chaque fois qu'un serviteur de l'empire était reconnu par la foule, c'étaient des rumeurs, des lazzis, des grognements. La salle était houleuse, et le calme ne se rétablit que lorsque le rideau se leva. On fut alors attentif au drame. On acclama l'auteur, les artistes. Cependant, quand Gennaro parla de son épée nette et loyale comme celle d'un empereur, des protestations sourdes s'élevèrent du parterre et des galeries. Quand Lucrèce, dans sa scène avec Alphonse d'Esté, railla la valeur des serments, des rires ironiques soulignèrent l'allusion au coup d'Etat. Nous
ne saurions mieux rendre l'impression produite par cette reprise qu'en donnant ici l'avis de Théophile Gautier qui était un des spectateurs de la première en 1833 :
Le public qui assistait à la reprise de Lucrèce borgia, nouvelle au théitrc pour le plus grand nombre de spectateurs, ^tait anime d'un esprit bien différent de celui qui nous poussait en 1833, — autre temps, autres chansons, — et la question d'art n'était pas évidemment ce qui le préoccupait le plus; mais nous avons tâché de nous isoler dans ce milieu bruyant et assagi, faisant abstraction de nos impressions anciennes, et de juger la pièce comme si nous la voyions pour la première fois.
Hé bien, après cet intervalle de tant d'années remplies par des événements si imprévus, des doctrines si contradictoires, des évolutions de goût si diverses, L«ow<'5(»rg;<» nous a produit un effet aussi grand, plus grand peutêtre qu'à la première représentation. Alors, ivre de lyrisme, fou de poésie, nous étions moins sensible au drame et à la .situation scénique, et c'est par ces côtés que brille la première pièce en prose du poète à'Heniani et de M.irioii de Lorme.
Victor Hugo attendait avec impatience le résultat de cette représentation. Or, la première de Lucrèce avait lieu la veille du départ d'un bateau qui se rendait de Southampton à Jersey. Le capitaine fut aussitôt averti qu'une dépêche donnant le compte rendu de la soirée lui serait expédiée à Southampton et qu'un bateau seiait sur la rive de Guernesey pour la recueillir.
Le navire anglais emporta la dépêche, tira une bordée sur Guernesey, lança la dépêche dans une boîte que reçut le bateau guernesiais. Voilà comment Victor Hugo connut le magnifique succès de Liicttce Borgla.
Le 9 février, il écrivait d'Hautcville- House à Raphaël Félix :
Monsieur,
■le suis heureux d'être rentre à mon grand et beau théâtre et d'v être rentré avec vous.
HISTORIQUE DE LUCRECE BOKGIA
digne membre de cette grande famille d'artistes qu'illumine la gloire de Rachel.
Remerciez, je vous prie, et félicitez en mon nom M"' Laurent qui, dans cette création, a égalé, dépassé peut-être le grand souvenir de M"* George. L'écho de son triomphe est venu jusqu'à moi.
Dites à M. Mélingue, dont le puissant talent m'est connu, que je le remercie d'avoir été charmant, superbe et terrible.
Dites à M. Taillade que j'applaudis à son légitime succk.
Dites à tous que je leur renvoie et que je leur restitue l'acclamation du public.
Vous êtes, monsieur, une rare et belle intelligence. A un grand peuple, il faut le grand art; vous saurez faire réaliser à votre théâtre cet idéal.
Je vous serre la main,
Victor Hugo.
Au moment où on reprenait Lucrèce Borgia, les journaux avaient dit, en s'appuyant d'ailleurs sur une lettre d'Harel , que Lucrèce Borgia avait été , en 1833 , un des plus grands succès de théâtre.
Un journal contesta cette affirmation , et reproduisant le chiffre d'Harcl , soit 84,769 francs pour les trente premières représentations de 1833 , il calculait que la moyenne atteignait seulement 2,826 fr. Ce qui est très exact. Or, la moyenne de 2,826 francs à cette époque équivalait à une moyenne de 7,000 francs d'aujourd'hui, puisque les fauteuils de 6, 7 et 8 francs coûtaient, en 1833, 3 francs et 2 fr. 50.
En 1870, les vingt-neuf premières représentations donnèrent un total de 174,313 francs, soit une moyenne de plus de 6,000 francs. La première et la seconde , réservées en partie aux services gratuits, ne sont pas comprises.
Il y eut soixante et onze représen tations . Lucrèce Borgia était représentée à la même époque au théâtre desCélestins, à Lyon , le 20 février et réalisait le maximum.
Le drame fut repris à la Gaîté en 1881, le 26 février, jour annivers.iire de la naissance de \'ictor Hugo qui entrait dans sa
quatre-vingtième année. Paris tout entier célébrait cette date mémorable dans la journée du 27 février; plusieurs théâtres avaient donné la veille des représentations , et la direction de la Gaîté associait son théâtre à l'hommage populaire en pavoisant la façade de drapeaux et de tentures, en lui donnant un magnifique décor de lumières au centre duquel se détachait cette inscription : Viâor Hugo , 26 février 1802 ; et dans le foyer, tout rempli de fleurs, se dressait sur un piédestal le buste de Victor Hugo par David d'Angers.
Le poète avait tenu à assister quelques jours auparavant à une répétition pour donner un témoignage de sa reconnaissance aux artistes, M'"'Favart, Dumaine, \blny, Glément-Just.
M'"' Favart avait eu des accents d'une belle intensité tragique, elle avait été terrible; et toutes les tortures de la mère avaient été rendues avec un emportement farouche. Victor Hugo s'approchant d'elle à la fin de la répétition lui dit en lui baisant les mains : «Vous avez effacé pour moi les souvenirs du passé.»
Il y eut quatre-vingt-deux représentations de février à mai. C'était la seconde reprise. Les trois rôles les plus importants avaient été successivement remplis par d'illustres artistes.
Ainsi Lucrèce Borgia jouissait de ce grand privilège, d'avoir obtenu, dès sa naissance, un éclatant succès.
Alors que chaque drame de Victor Hugo avait servi de champ clos aux deux armées pour se livrer bataille et s'était déroulé au milieu des rumeurs, des agitations et des tempêtes , Lucrèce Borgia s'était imposée à l'admiration de la foule aussi bien en 1833 qu'en 1870 et en i88r.
C'est que Victor Hugo avait jeté le désarroi dans le camp de ses adversaires qui subissaient la tyrannie de leur émotion et l'obsession de leurs angoisses , c'est qu'il avait tenu en haleine son pu-
blic par des situations poignantes, c'est qu'il l'avait fasciné, conquis par la rapidité des coups de théâtre, le jeu des passions violentes, l'explosion de tous les sentiments humains et surtout de celui qui pouvait toucher le plus son cœur, le sentiment maternel.
C'est qu'il avait fait mouvoir avec une puissante maîtrise tous les ressorts de la tragédie antique, l'horreur, la terreur, la pitié, en provoquant graduellement, avec une merveilleuse habileté
scéniquc, le trouble, l'inquiétude, l'angoisse; c'est qu'après avoir accumulé les effets les plus cffrovables, il avait réussi à couronner son drame par un tableau d'une infernale grandeur, où se succédaient , dans les magnificences de l'orgie, les cris, les chants joyeux, puis les psaumes funèbres devant les cercueils béants réservés aux convives par Lucrèce Borgia , se dressant farouche dans sa vengeance et savourant sa revanche avec une sauvagerie triomphante.